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CHAPITRE VIII

Dévotion à la très-sainte Vierge. — Qualité spéciale qu'elle doit avoir. — Le chapelet. — Conduite ordinaire des prêtres à l'égard de cet exercice. — Prières vocales en général. — Règles pratiques.

— A l'occasion de la prière vulgairement appelée le chapelet, nous sommes heureux de payer notre tribut d'hommages à la très-sainte Vierge et de recommander à nos dignes confrères de l'honorer tous les jours de leur vie d'un culte spécial.

Jamais la dévotion à Marie n'a été aussi répandue qu'elle l'est aujourd'hui ; c'est un zèle, un empressement, une ferveur, un besoin de reconnaissance et d'amour pour cette tendre Mère, dont il est impossible de n'être pas profondément et délicieusement

touché. Pas de village qui n'ait l'autel de Marie bien décoré et fréquemment visité; pas de maison qui n'ait l'image de la bonne Mère ; pas de paroisse soit à la ville, soit à la campagne, où le mois de Marie ne soit pompeusement célébré.

D'un autre côté, jamais peut-être les lieux de pèlerinage où la très-sainte Vierge est honorée ne furent aussi fréquentés qu'ils le sont de nos jours. Les pécheurs eux-mêmes cèdent, en partie du moins, à l'entraînement général : s'ils n'honorent pas encore Marie d'un culte pratique et méritoire, ils se recommandent aux prières que les âmes ferventes lui adressent, et très-souvent, sans qu'on le sache, ils implorent eux-mêmes, surtout au temps de l'adversité, la Mère de miséricorde qu'ils ont dans les ci eux.

Quant aux confréries, congrégations, associations et dévotions de toute espèce en l'honneur de Marie, cela devient innombrable.

Les choses étant ainsi, et nous savons tous qu'elles sont ainsi, n'est-il pas nécessaire que nousnous laissions, nous prêtres, entraîner au courant qui entraine tout le monde? Disons plus, n'est-ce pas à nous de le diriger, ce courant, d'y pousser ceux qui s'en éloignent et d'entretenir l'ardeur de ceux qui cèdent à son impulsion? Quel choquant contraste ne serait-ce pas si, dans la voie qui conduit à Marie, les brebis du troupeau devançaient le pasteur, et si obligé de les suivre, il se tenait à distance et marchait Je mauvaise grâce ! Heureusement, nous n avons point à gémir sur un tel désordre. Les causes sont à leur place : les brebis se précipitent tic tons côtés vers la divine Bergère, mais les pas-

tours sont à leur tête et dirigent leur marche. Courage donc, vénérables confrères, courage ! Aimons et faisons aimer tendrement Marie : nous ne savons pas tout ce qu'elle nous obtiendra en retour du zèle que nous déploierons pour la gloire et l'extension de son culte.

— Sans rien rétracter de ce qui vient d'être dit, qu'on nous permette de donner un conseil à nos dignes collègues relativement à la dévotion dont nous parlons. Elle est assurément dans tous nos cœurs, cette dévotion, mais elle est loin d'y être au même degré, et c'est au degré suprême que nous devons nous efforcer de la faire parvenir. Nous disons ceci non-seulement pour la sanctification propre de nos âmes, mais encore pour l'édification générale et pour le salut des peuples dont les intérêts spirituels nous sont confiés.

Ce n'est pas une dévotion ordinaire et commune que nous devons avoir à l'égard de Marie. Si elle n'outre-passait pas cette mesure, elle n'aurait rien de saillant aux yeux des fidèles, qui souvent en ont une beaucoup plus fervente et plus développée. Nous devons donc sans doute honorer Marie par les sentiments de notre cœur et par nos dévotions particulières,mais nous devons en outre manifester en toute occasion notre zèle pour le culte de cette divine Mère par nos paroles et par nos actes ; nous devons surpasser tout ce qui nous entoure par la ferveur de notre dévotion à Marie ; nous devons nous faire à cet égard une réputation particulière, de telle sorte que quand les peuples qui nous connaissent parleront de nos qualités ou peut-être de nos petits dé-

fauis. ils soient forcés d'avouer que nous aimons tendrement la sainte Vierge, que nous l'honorons d'un culte tout particulier, et que nous sommes, sous ce rapport, non-seulement irréprochables, mais dignes des plus grands éloges.

Nous avons cru devoir donner cet avis pour stimuler la ferveur de certains prêtres qui aiment beaucoup Marie assurément, qui lui sont attachés par les liens de quelques confréries, qui récitent chaque jour des prières particulières en son honneur, mais qui, du reste, ne font à son égard rien d'extraordinaire, rien qui frappe les peuples, rien qui annonce qu'ils ont envers cette divine Mère une dévotion transcendante.

— Mais, dira peut-être quelque confrère, que voulez-vous donc que je fasse pour mériter cette réputation toute spéciale de prêtre zélé pour la gloire de Marie? Rien de plus aisé, si nous voulons y faire attention et si surtout nous avons réellement au fond du cœur un tendre amour pour cette bonne Mère.

Ainsi, par exemple, parlons très-souvent de Marie dans les conversations, et parlons-en avec l'accent de la ferveur et du dévouement à sa gloire. Engageons les pécheurs à implorer son assistance ; recommandons aux pieux fidèles de l'aimer davantage ; conseillons aux mères de lui consacrer leurs enfants, et aux enfants de lui adresser chaque jour une fervente prière; ayons des images, de petites médailles en son honneur, et faisons-en de fréquentes distributions.

Dans l'église, faisons, après la visite du saint

Sacrement, une visite particulière à l'autel de la tir s- sainte Vierge ; décorons cet autel avec une édifiante magnificence ; recourons à la générosité des fidèles pour cette décoration ; mettons sur pied les dames pieuses de la paroisse pour qu'elles s'emploient à l'ornement de la chapelle de Marie; sachons faire quelques sacrifices pécuniaires, même considérables, pour Tachât d'une belle et très-belle statue qui frappe tout d'abord ceux qui entrent dans notre église, statue pieuse et modeste qui touche, qui attire, qui gagne les cœurs à la tendre Mère qu'elle représente.

Dans la chaire, parlons souvent, très-souvent de Marie, et parlons-en toujours avec une effusion de tendresse et d'amour qui annonce la ferveur de notre dévotion. Imitons les saints qui, comme saint Liguori par exemple, se faisaient une loi de ne jamais prêcher sans dire au moins quelques mots à la louange de Marie. Quand l'Eglise célèbre quelque fête en son honneur, ne prêchons pas sur une matière étrangère au mystère du jour, et ne traitons pas (comme nous savons que cela s'est fait) la mort du pécheur le jour de la Nativité de la sainte Yierge, ou l'enfer le jour de son Assomption. Donnons de petits avis particuliers et fréquemment répétés pour faire honorer Marie dans les familles. Annonçons des neuvaincs préparatoires à ses fêtes, indiquons les prières qu'il faudra réciter chaque jour pendant ces neuvaines, et disons que nous les réciterons nous-mêmes avec exactitude.

Au saint tribunal, parlons, parlons de Marie; parlons-en aux pécheurs pour qu'ils l'invoquent dans leurs tentations, aux justes pour qu'ils im-

plorent son assistance pour les pécheurs et pour eux-mêmes, à tous les pénitents enfin, quels qu'ils soient, afin qu'ils cultivent cette dévotion et qu'ils la propagent. N'entendons jamais une confession sans dire quelques mots pour faire aimer Marie.

Voilà autant de moyens d'honorer et de faire honorer cet le tendre Mère ; voilà comme nous prouverons que nous sommes les zélateurs de sa gloire; voilà comme nous acquerrons la précieuse réputation de prêtres spécialement dévoués aux intérêts de son culte.

Dieu veuille que ces conseils soient fidèlement suivis ! Des fruits abondants de salut en seront, n'en doutons point, l'infaillible résultat.

— Parmi toutes les prières qui se font dans l'Église en l'honneur de Marie, il n'en est point de plus généralement répandue que le chapelet. Enrichie par divers Souverains Pontifes d'une multitude d'indulgences, prescrite, comme point de règle, dans toutes les communautés et dans tous les séminaires, adoptée par toutes les personnes qui font delà dévotion une profession spéciale, récompensée visiblement par les grâces particulières que reçoivent ceux qui sont fidèles à la réciter tous les jours, ne devons-nous pas en faire nous-mêmes un article particulier de notre règlement?

En est-il ainsi? Tout prêtre est-il fidèle à la récitation quotidienne de cette excellente prière? Nous voudrions bien le pouvoir dire ; mais malheureusement l'expérience nous fait à cet égard une triste révélation. Cette sainte pratique fatigue et ennuie le mauvais prêtre et le prêtre tiède, depuis long-

temps elle a cessé d'être à leur usage. Le bon prêtre ne partage pas entièrement leur négligence, il est vrai ; mais il s'en faut bien qu'il récite le chapelet tous les jours, et quand il le fait, c'est souvent avec une précipitation et une multitude de distractions qui rendent cette prière à peu près infructueuse.

C'est encore le saint prêtre qui, sur ce point comme sur tons les autres, nous donne l'exemple d'une constante régularité et d'une piété fervente. Le chapelet a sa place dans le cadre de ses exercices journaliers, et sans s'obliger par vœu à le réciter tous les jours, ce que saint François de Sales lui-même se repentit d'avoir fait, il trouve cependant moyen de s'en acquitter avec fidélité. S'il ne peut pas toujours le réciter au pied de l'autel de Marie, ou devant la statue de cette bonne Mère qui décore sa chambre, il fait cette récitation en allant visiter les malades ou pendant les promenades qu'il s'accorde comme délassement. S'onseulement il la récite, cette prière, mais il la récite avec sa ferveur habituelle. Placé en esprit au pied du troue de gloire que la très-sainte Vierge occupe dans le ciel, il s'unit aux anges et aux saints qui la vénèrent comme leur reine, et c'est dans cette auguste compagnie qu'il lui offre ses tendres hommages. Sachant les indulgences nombreuses qui sont attachées au chapelet, et que, pour les gagner, il faut nécessairement méditer les quinze mystères joyeux, douloureux et glorieux, il se livre avec bonheur à cette méditation, et prévient ainsi les distractions que la récitation fréquente de la même prière ne manquerait pas de produire.

Heureux et digne prêtre ! que Dieu bénisse ton édifiante ferveur! et puisses-tu avoir un grand nombre d'imitateurs parmi tes confrères !

— Nous profiterons de cette circonstance pour dire quelques mots de la prière vocale en général. Elle est bonne, cette prière, elle est très-bonne sans doute, puisque notre divin Sauveur a pris la peine d'en composer une à notre usage, et qu'il nous en a recommandé la récitation par ces mots :

Sic orabitis : Pater noster, qui es in cœlis Mais,

il faut en convenir, c'est surtout à l'occasion de la prière vocale que la routine est à craindre. Sachant presque toujours par cœur celles que nous récitons habituellement, et récitant tous les jours les mêmes, l'attention s'émousse, le cœur se refroidit, et des distractions presque continuelles en dérobent les fruits. Pour remédier à ces graves inconvénients , voici quelques règles que nous recommandons à nos dignes confrères (1).

1° Ne multiplions pas trop nos prières vocales. Bornons-nous, par exemple, aux prières du matin et du soir, usitées dans nos diocèses respectifs, et aux prières requises pour gagner les indulgences attachées aux confréries dont nous sommes membres, sauf, bien entendu, quelques exceptions que des circonstances particulières rendront nécessaires ou convenables.

2° Faisons une préparation toute particulière avant nos prières vocales. Puisque nous savons que les distractions y sont plus fréquentes que dans les autres, nous devons comprendre que la

(1) Voyez la note qui se trouve à la lin de ce chapitre.

préparation pieuse de notre esprit et de notre cœur est doublement nécessaire. Que de prières vocales ce défaut de préparation rend tous les jours inutiles !

3° Imposons-nous l'obligation sévère de réciter ces prières avec beaucoup de lenteur. Un Pater et un Ave récités de cette manière valent infiniment mieux qu'un quart d'heure de prières récitées avec une inconvenante volubilité. Qu'y a-t-i! pour le cœur dans ces prières rapides et précipitées? Méritent-elles réellement le nom de prières? Pensonsnous en les récitant aux saintes choses qu'elles expriment? Pensons-nous même quelquefois que c'est à Dieu que nous les adressons, et croyonsnous qu'il s'en tienne honoré? Si l'on nous arrêtait subitement au milieu de ce torrent de paroles, et si Ton nous disait : Que demandez-vous en ce moment à Dieu? n'aurions-nous pas besoin d'un instant de réflexion pour faire à cette question une réponse exacte ? Corrigeons, corrigeons ce défaut, et faisons-nous une loi de prononcer lentement, posément, goûtant avec le cœur ce que nous disons, et prenant le temps d'en extraire le suc de dévotion qui s'y trouve.

4° Si nous faisons quelques prières en commun à la maison et surtout à l'église, observons trèsfidèlement la pieuse lenteur dont nous venons de parler. Quand on a contracté la mauvaise habitude de réciter à la hâte les prières vocales, on ne peut presque plus les réciter autrement. Même dans l'assemblée des fidèles, on apporte sa précipitation accoutumée, leur donnant tout naturellement lieu de penser que si l'on prie avec tant de vitesse en

public, ce doit être bien autre chose encore en particulier. Que de fois nous avons entendu des prêtres et de bons prêtres prier publiquement de la sorte ! mais que de fois aussi nous en avons entendu faire la critique par des personnes du monde !

Nous devrions savoir que, dans la foule qui nous environne, il s'en trouve plusieurs qui récitent leurs prières avec lenteur, comme nous devrions les réciter nous-mêmes, et que tous ceux-là sont fort peu édifiés d'une précipitation qu'ils se reprocheraient comme une faute s'il leur arrivait de se la permettre. Quant aux autres qui récitent leurs prières comme nous récitons celles que nous faisons en public, comment pouvons-nous leur en faire un reproche au saint tribunal quand ils s'en confessent, si nous les y autorisons par notre propre exemple?

5° Enfin, veillons sur notre intérieur et sur notre extérieur avec un soin tout particulier, pour écarter les distractions dès que nous nous en verrons assaillis. Interrompons un instant notre prière pour élever notre cœur à Dieu ; imposons-nous quelque mortification ou du moins une attitude parfaitement modeste et respectueuse. Quelquefois même prenons le livre où se trouvent les prières que nous récitons de mémoire. C'est une expérience qui a souvent été faite avec beaucoup de succès. Telle prière que nous récitons avec une distraction presque continuelle sera récitée pieusement et attentivement si nous la lisons de mot à mot dans un livre. La vue des caractères tracés sur le papier a quelque chose de sensible qui rappelle la pensée des sentiments qu'il expriment, au lieu qu'en ré-

citant de mémoire, l'esprit n'ayant aucun objet saillant qui le captive, s'abandonne à toutes les évagations qui ne lui sont que trop naturelles.

Telles sont les règles que nous avons cru convenable de rappeler pour assurer le succès de tant de prières vocales que nous récitons chaque jour, et dont nous ne tirons pas à beaucoup près tous les fruits qu'elles pourraient produire. Faisons notre profit personnel, sur le point si important de la prière, de ce que nous savons si bien enseigner aux autres. Glorifions Dieu par ce saint exercice, et gardons-nous de l'offenser là même où nous venons pour l'apaiser et implorer ses grâces. Prions de manière à n'être pas réduits à dire avec vérité ce que saint Augustin disait de lui-même avec une humble exagération : « Hélas ! je deviens plus » criminel par le pieux exercice qui devrait me » rendre plus saint : eh ! qui me justifiera devant » Dieu, si mes prières même me condamnent ! »

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