CHAPITRE VII
Lecture spirituelle. — Ses grands av-antages. — Conduite ordinaire des prêtres à l'égard de cet exercice. — Règles pratiques,
— Nous connaissons les grands avantages de la lecture spirituelle. Nous savons que Dieu s'en est servi en mille circonstances pour le salut des âmes, et que souvent une simple lecture, faite par hasard et sans intention d'en tirer aucun fruit, a été pour plusieurs pécheurs endurcis le principe d'une conversion éclatante et solide. L'histoire fourmille de mille traits de cette nature. Mais ce qui est également démontré par une expérience constante et universelle, c'est l'utilité de la lecture pour nourrir l'âme qui s'est déjà donnée à Dieu, pour l'attacher à son service, pour la purifier de ses moindres souillures, pour entretenir et exciter la ferveur de sa dévotion. Voilà pourquoi tous ceux, même parmi les simples fidèles, qui veulent sincèrement embrasser la vertu et la perfection de la vertu, s'arrangent de manière à faire chaque jour une pieuse lecture. Yoilà pourquoi dans toutes les sociétés religieuses , dans tous les séminaires , et même dans les maisons d'éducation bien tenues, la lecture spirituelle est constamment en usage.
Puisque cet exercice est si salutaire, puisque, même dans le monde, de pieux laïques y ont recours pour devenir plus pieux encore, ne convient-
il pas que nous prêtres qui, selon saint Thomas, devons être plus parfaits que les religieux euxmêmes, nous nous aidions de ce puissant moyen pour acquérir la perfection que le sacerdoce nous impose?
— Nous serions d'autant plus inexcusables de ne pas adopter cette sainte pratique, que, de tous les exercices spirituels, il n'en est point qui égalent celui-ci quant à la facilité de l'exécution. Quoi de plus simple, quoi de plus aisé à faire qu'une lecture ? C'est ce que nous avons fait observer aux gens du monde dans la Pratique du Christianisme. « Pour assister à la messe, leur disons-nous, on quitte sa maison ; pour faire une prière, on se met à genoux; pour se préparer à la confession, on scrute sa conscience par un examen sérieux. Mais pour faire une lecture, on reste chez soi, on ne se met point à genoux, on ne s'impose point la recherche de ses misères : que fait-on donc? On allonge le bras pour prendre nn livre, on le lit, et les grâces s'en échappent à flots pour arriver au cœur, comme naturellement et sans efforts. Et pourtant la bonne lecture est une prière : c'est vrai, mais c'est la plus aisée de toutes les prières, c'est une prière qui saute aux yeux, qu'on nous passe cette expression. Le livre ouvert, l'âme commande aux yeux de lui procurer la divine nourriture qu'il renferme ; les yeux obéissent, et la nourriture arrive avec une merveilleuse abondance ; et, la lecture faite, on sent qu'on y a puisé un surcroit de lumière, de courage, de force et de consolation qui attache au service de Dieu et en-
gage à reprendre bientôt le livre qui a produit des effets si heureux. »
— Après avoir lu ce qui précède, on devrait croire que la lecture spirituelle est, pour tous les prêtres, un exercice quotidien ; on devrait penser que ceux-là même qui, malheureusement, ne font point oraison ou qui la font rarement et fort mal, doivent du moins chercher dans la lecture de quelque bon livre une espèce de supplément à la méditation qu'ils n'ont pas le courage de faire.
Nous le disons à regret, non, tous les prêtres n'agissent point ainsi. Non, la lecture pieuse n'est point pour tous les prêtres un exercice habituel. Quelque aisée qu'en soit la pratique, on lui trouve encore je ne sais quoi de rebutant quand on n'a pas, à l'égard de la perfection, un vrai fonds de bonne volonté.
Celui qui a le désir sincère d'être tout à Dieu, qui se sent vivement pressé du besoin de l'aimer, et qui, selon l'expression du divin Sauveur, a faim et soif de la justice, n'a pas besoin qu'on lui allègue de fortes raisons pour le déterminer à adopter l'usage de la lecture spirituelle. Il embrasse cet exercice avec une sainte ardeur, heureux de s'imposer chaque jour une pratique pieuse qui contribue si puissamment à le conduire à son but. Il veut aller à Dieu et y aller à pas de géant, il veut être un saint prêtre afin de glorifier Dieu abondamment et de sauver des âmes par milliers et la sienne avant toutes les autres ; pas de moyen qu'il n'emploie pour réaliser ses fervents désirs. La lecture spirituelle le nourrit, l'éclairé, le fortifie et l'embrase; m. 27.
la lecture spirituelle est immédiatement adoptée avec ce sentiment de bonheur que l'on éprouve toujours quand on trouve le moyen d'arriver à la possession de ce qu'on désire.
Mais quand on est froid ou seulement tiède dans le service de Dieu, quand on n'estime point la perfection, quand on s'en éloigne de plus en ptus par des infidélités continuelles, quand on place son bonheur dans des frivolités et des bagatelles, alors tes exercices de piété sont à charge, on les trouve fatigants et insipides, on s'en acquitte avec un fonds d'ennui et de dégoût, et bientôt on les abandonne.
— Ce qui vient d'être dit explique la conduite du mauvais prêtre et du prêtre tiède à l'égard des pratiques pieuses en général, et à l'égard de la lecture spirituelle en particulier. L'un et l'autre s'abstiennent de ce saint exercice, qui pourrait cependant leur être très-utile, comme il l'a été à tant d'autres.
Quant au bon prêtre, comme il n'a point pour les pratiques de piété le dégoût dont nous venons de parler, il ne renonce pas absolument à la lecture spirituelle ; il la fait même quelquefois assez volontiers, et il reconnaît que quand il s'en acquitte avec les dispositions qui en garantissent le succès, il a toujours lieu de s'applaudir de sa fidélité. Malheureusement cette fidélité n'est pas constante. 11 fait sa lecture quand il sent pour elle un certain goût, et il s'en dispense sans façon quand ce goût vient à disparaître ; il lit tantôt un livre et tantôt un autre ; il fait une longue lecture quand elle lui plaît, et. il en fait une très-courte quand elle l'ennuie ; il s'y prépare convenablement quand il a quelque
ferveur, et il la fait sans préparation, et par conséquent sans profit, quand la ferveur lui fait défaut. En ce point comme en plusieurs autres, c'est le goût, le caprice, l'inspiration du moment, et non la vraie et solide piété qu'il prend pour règle. De là vient son inconstance. De là vient le peu de fruit d'un exercice qui pourrait, s'il le voulait, lui procurer de si grands avantages.
— Le saint prêtre seul profite de ces avantages. Nous ne saurions dire le surcroit de ferveur qu'il trouve dans ses lectures. Souvent en les faisant il se sent plus touché que dans l'oraison même. Quand, avec sa tendre piété, il se recueille profondément et cherche Dieu, comme saint Augustin, sous l'écorce des lettres, Dieu, qui ne veut que s'épancher avec amour dans l'âme fidèle, lui parle par chaque motet l'attendrit quelquefois jusqu'aux larmes. Dans l'ivresse de son honneur , il baise pieusement le livre qui l'a si fortement ému, et les fruits de sa lecture se manifestent ensuite par l'ardeur toute nouvelle avec laquelle il remplit les diverses fonctions de son ministère.
Ceci n'est point une exagération. Les laïques eux-mêmes attesteraient, au besoin, que les douces émotions dont nous venons de parler ne sont point chimériques. Un jour, bien jeune encore, j'entrai sans frapper dans une chambre où je trouvai deux jeunes personnes qui fondaient en larmes. L'une d'elles tenait un livre, et je vis bien que c'était leur lecture qui produisait l'attendrissement dont j'étais témoin. Curieux, je m'approche, et je vois avec édification que le livre qui impressionnait
leux ferventes chrétiennes était un livre de piété. Si Dieu se communique avec tant de tendresse aux âmes du monde, combien plus tendres encore seront ses épanchements dans l'âme d'un saint prêtre qui lui est bien plus chère !
— Mais pour produire ses effets dans toute leur plénitude, la lecture spirituelle, comme tous les exercices, exige des dispositions que nous allons maintenant indiquer. En les exposant, nous révélerons le secret du saint prêtre.
Un point fondamental en cette matière, c'est d'avoir le désir sincère de profiter de cet exercice pour s'avancer dans la perfection. Si nous n'avons pas ce vif désir, la lecture pourra bien quelquefois le faire naître, mais presque toujours elle sera stérile et nous laissera dans l'état où nous étions avant de la faire. Pas de goût, pas d'onction, pas de ferveur; ennui peut-être, froideur et presque dégoût pour cette sainte pratique, ce qui sera cause que nous l'abrégerons et que bientôt même nous y renoncerons.
Le choix du livre est encore un point d'une haute importance. Lire un livre qui instruit plus quïl n'émeut, c'est faire une étude et non un exercice de piété. Lire un livre qui pique la curiosité, c'est satisfaire l'esprit aux dépens du cœur. Lire un livre brillamment écrit , c'est très-souvent rechercher plutôt l'agrément du style que le suc de la dévotion. Lire certains livres, bons il est vrai, mais trop exclusivement historiques, c'est quelquefois plutôt un amusement qu'un fruit réel de grâce et de salut.
Règle générale : lisons le livre qui nous touche
davantage, de cette sainte émotion qui donne pins d'amour pour Dieu, plus d'éloignemcnt pour tout ce qui l'offense , plus d'attrait pour la pratique exacte de la vertu. Voilà, pour nous, le bon livre, quel que soit son style ou le titre qu'il porte.
Il va sans dire que la lecture de nos Livres saints doit passer avant toute autre. Reprenons, si nous l'avons abandonnée, l'habitude du séminaire de lire chaque jour, avec une pieuse et respectueuse attention, un chapitre du Nouveau Testament; ajoutons-y même un chapitre de l'Ancien, suivant la pratique des saints prêtres, et pour les imiter jusqu'au bout, lisons quelques versets au moins de l'excellent livre de Y Imitation.
— La préparation prochaine à la lecture spirituelle est indispensable. Ce ne sera que par hasard qu'elle produira quelque fruit si elle n'est pas précédée de cette préparation. Nous affirmons de la manière la plus positive qu'il y a une différence considérable entre une lecture faite ex abrupto, et celle avant laquelle on s'est recueilli quelques instants devant Dieu pour lui demander le secours de sa grâce et disposer son âme à le recevoir.
Lire posément et bien peser ce qu'on lit est encore une condition de succès de la lecture spirituelle. Une lecture précipitée est improductive. Cm n'est pas à flots, c'est goutte à goutte comme la rosée que chaque mot doit s'insinuer dans l'âme pour la pénétrer et la sanctifier. La précipitation dans la lecture annonce presque toujours peu de ferveur et de piété, du moins peu de désir de profiter actuellement de ce qu'où lit. Quand on est
ému en lisant, on s'arrête volontiers pour goûter ce qui émeut ; mais quand on ne Test point, on dévore un grand nombre de pages pour trouver à chaque instant du nouveau et échapper à l'ennui.
Suspendre un moment sa lecture quand on se sent frappé est une pratique excellente que recommandent tous les maîtres de la vie spirituelle. Il est même à propos de ne pas attendre le coup de la grâce, mais de le prévenir et de le provoquer, en faisant de temps en temps des pauses attentives pour considérer avec esprit de foi quelques vérités fortes exposées dans le livre. C'est presque toujours dans de tels moments que le fruit de la lecture se produit. Rien d'ailleurs ne rompt la routine comme, des réflexions de cette nature.
Enfin on ne doit jamais terminer cet exercice sans prendre, à l'occasion de ce qu'on a lu, quelques résolutions pratiques qu'il faut ensuite s'efforcer de réduire à l'acte, selon la méthode de saint Éphrem, qui reproduisait dans sa conduite le fruit de ses lectures : Pingebat actibus paginam quant legerat.
— Est-il possible, nous le demandons, qu'une lecture spirituelle faite régulièrement tous les jours de la manière qui vient d'être indiquée ne soit pas féconde en heureux résultats ? Si surtout les autres exercices lui prêtant leur concours, nous trouvent constamment fidèles à les observer tous, comment n'arriverions-nous pas rapidement au degré du saint prêtre ? Quelle joie, quel bonheur si nous y parvenons ! quelles grâces abondantes couronneront nos efforts ! et par une suite nécessaire, quelle abon-
dance de fruits nous produirons alors dans le champ de l'Église !
Adonnons-nous donc à la lecture, et que chacun de nous regarde comme dites à lui-même ces paroles de l'Apôtre : Attende lectioni. Faisons non des lectures frivoles qui dissipent, mais des lectures pieuses qui édifient ; non des lectures qui refroidissent, mais des lectures qui embrasent ; non des lectures qui dégoûtent du service de Dieu, mais des lectures qui le fassent aimer ; non des lectures qui énervent et amortissent le zèle, mais des lectures qui en ravivent incessamment l'ardeur ; et souvenons-nous de ce mot de saint Athanase par lequel nous terminons : Sine legendi studio, ncmincm ad Deum intention videas.