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CHAPITRE PREMIER

Le séminariste orgueilleux, vaniteux et plein de lui-même.

Un vénérable pontife, éminemment remarquable au double point de vue de la piété et de la science, ayant appris que nous composions un ouvrage à Fusage des séminaristes, nous a adressé les lignes suivantes, que nous sommes heureux de reproduire pour attirer plus vivement l'attention de nos jeunes lecteurs sur la matière que nous allons proposer à leurs méditations.

« Monsieur l'abbé,

» Je lirai avec bonheur votre ouvrage pour les » séminaristes. Permettez-moi de vous recomman- » der d'insister fortement sur la nécessité de la » modestie et de l'humilité. Il y a, malheureuse- » ment, chez un certain nombre de jeunes prêtres. II. 7.

» un orgueil et une présomption qui font beaucoup » de mal et qui m'effrayent... »

Nous nous sommes efforcé d'entrer dans les vues du digne prélat non-seulement dans le présent chapitre, mais encore dans les deux suivants et dans quelques autres encore où les points qu'il recommande se trouvent occasionnellement traités.

Le séminariste orgueilleux se produit de tant de manières que, dès les premiers jours qu'il passe au s-'uiinaire , son orgueil y est généralement

CGIHaXL.

Ce saint lieu a quelque chose de grave et d'imposant qui saisit les élèves quand ils y font leur première entrée. On les voit alors modestes, recueillis , dociles, respectueux et même un peu timides et embarrassés. Celui qui s'affranchit le plus vite de cet embarras, c'est l'orgueilleux. Après le saisissement du premier jour, il reprend son aplomb dès le second, et relevant la tête, il semble regarder en pitié ceux qui la tiennent encore inclinée.

Son attitude a quelque chose de ferme et d'assuré qui annonce la confiance sans bornes qu'il a en lui-même : on dirait qu'il regarde la modestie comme la vertu des âmes faibles et pusillanimes.

L'esprit d'indépendance dont il est animé se reflète dans la liberté de ses allures et l'immortification de tout son extérieur. Rien dans sa contenance n'indique la piété ; divers symptômes, au contraire,

révèlent l'orgueil auquel il est asservi. Personne ne dit qu'il a l'air pieux ; plusieurs disent plutôt qu'il a l'air vaniteux et enflé de son mérite.

Il tient la tète haute, en signe de domination, et laisse tomber souvent des regards dédaigneux sur quelques-uns de ces condisciples, avec accompagnement de sourires sardoniques plus sanglants quelquefois que des épigrammes.

Son visage est tantôt sombre, tantôt épanoui, selon qu'il a rencontré sur son chemin l'humiliation ou la louange ; car si riiumiliation l'aplatit, la louange le ballonne.

Toujours influencé par le désir de moissonner une vaine gloire, il fait passer l'affectation de ses manières dans l'élégance apprêtée de son costume. Si, sous ce rapport, quelque mode nouvelle et qui lui semble de bon goût tend à s'introduire dans le séminaire, il l'adopte avec empressement : souvent même c'est lui qui a le triste honneur de la mettre en vogue.

Rien n'égale l'arrangement symétrique de sa chevelure, la recherche excessive de ses vêtements, et les mouvements maniérés qu'il se donne sous cet accoutrement de la vanité.

On voit qu'il est exclusivement occupé de sa personne extérieure , et qu'il veut qu'on l'apprécie comme il l'apprécie lui-même.

Bien plus, il neprétendpas seulement qu'on ladmire, il souffre si l'on admire les autres ; oui, s'il était sincère, il avouerait qu'il vise au monopole de l'admiration. Il regarde comme un abaissement personnel l'élévation d' autrui; aussi croit-il facilement et avec complaisance le mal qu'il en entend dire.

Il sonde jusqu'aux intentions de ceux qu'on élève, et quand on les loue, il les condamne, se faisant de cette condamnation maligne comme un marchepied pour s'élever lui-même.

La raillerie lui est familière : elle humilie ceux qu'elle attaque — et il pense qu'elle lui donne la réputation d'homme d'esprit : deux brillantes victoires au profit de son orgueil !

Il est d'une verbosité intarissable : bien différent du séminariste humble et modeste qui ne songe qu'à s'éteindre, il croit par sa loquacité perpétuelle mettre son mérite en relief. Quoique fort peu savant, pour l'ordinaire, il décide, il tranche, il censure, il chicane sur tout ; c'est lui que saint Paul appelle « esprit superbe et ignorant : » Superius est, nihil sciens.

Il parle constamment à son avantage. Quelquefois, comme les insensés, il se vante directement et sans voile : il raconte ses belles actions, ses bonnes œuvres, ses succès et ses traits d'esprit. Il se vante de son crédit, de sa parenté, de ses amis, et même de quelques fautes de sa jeunesse quil trouve intéressantes à certains égards. D'autres fois, il se vante indirectement et avec une teinte d'hypocrisie. Il use d'artifice pour mendier des applaudissements ; il donne des louanges afin d'en recevoir; il blâme les manières, les talents, les ouvrages d'autrui quand il se croit remarquable sur ces divers points, pensant qu'il se distingue en effaçant les autres. Par un raffinement d'orgueil, il se blâme quelquefois lui-même, mais c'est toujours quand il sait bien qu'on ne le croira pas ; et ainsi son blâme est un leurre pour s'attirer un éloge,

Bref, il est en tout sa propre idole, et chacune de ses paroies est comme une bouffée d'encens qu'il dirige vers l'objet de son culte.

La belle pensée de saint Grégoire : J'aime beaucoup mieux entendre celui qui me reprend que celui c/ui me flatte, ne peut pas entrer dans son esprit ; elle est exactement Topposé de ses sentiments intimes. Tout flatteur est son ami ; tout donneur d'avis est un censeur insupportable dont il s'isole.

La singularité, est fort de son goût, non pas tant à cause de ce qu'elle est en elle-même, que parce qu'elle l'introduit dans une voie où il marche seul et qu'il se trouve, par conséquent, plus en vue. De là vient qu'il ne suit presque jamais les sentiments communs, qu'il est rarement de l'avis de ses condisciples et qu'il se fait un sujet de complaisance et de mérite de se comporter dans ses manières et dans sa conduite différemment des autres.

Comme il parle souvent avec légèreté, il avance bien des choses qui, n'étant pas fondées, lui attirent des contradictions ; mais son opinion une fois émise, il regarde comme une faiblesse humiliante de la rétracter ; il la soutient avec une obstination passionnée, sans daigner seulement écouter les raisons qu'on lui oppose : de là des discussions âpres et irritantes , des paroles envenimées et quelquefois des froideurs et des divisions dont le séminaire ne devrait jamais être le théâtre.

La présomption l'aveugle et l'égaré à chaque instant : plein de confiance en lui-même et en lui S(3ul, il se croit capable de tout entreprendre ; sans consulte;' Dieu, il aspire au sacerdoce dont son

orgueil le rend indigne ; il se figure que le talent dont il se croit pourvu lui tient lieu de vertu et de piété ; il est sans inquiétude à l'égard de sa vocation, peut-être fort douteuse, et tandis que ses condisciples, beaucoup plus dignes que lui, frémissent et reculent d'épouvante, il s'avance, lui, d'un pas ferme et assuré comme s'il n'avait absolument rien à craindre. Il s'engage, toujours sous l'influence de sa présomption, dans des voies périlleuses où les plus humbles font quelquefois des chutes, et ne tient aucun compte de la menace que Dieu lui fait : Qui aiaat periculum, in illo perihit.

L'orgueil le suit parfois jusqu'au saint tribunal où l'on ne doit aller que pour s'humilier et se confondre. Là encore il redoute l'abaissement. Le choix du confesseur, l'omission de certaines circonstances qui manifesteraient trop clairement sa vanité, les expressions adoucies qu'il emploie pour formuler son accusation, les excuses qui accompagnent la déclaration de ses fautes, et même la résistance, du moins secrète, aux conseils qui lui sont donnés, tout est entaché d'orgueil, et d'un orgueil qu'il rend incurable, puisqu'il transforme en poison le plus puissant des remèdes.

Quant à l'ensemble de ses actions, s'il veut examiner la racine de chacune, il verra qu'elles sont toutes gâtées par l'orgueil dont il est animé. Comme il ne pense qu'à lui-même, ne considère que luimême, ne consulte que lui-même et rapporte tout à lui-même. Dieu n'est pour rien dans ses actes. Jusque dans ses œuvres les plus saintes, il obéit encore à quelques inspirations orgueilleuses. Aussi est-il san-5 piété, sans ferveur, sans attrait pour

les exercices spirituels, et sans la moindre consolation clans le service de Dieu.

Au lieu d'édifier le monde pendant les vacances par une humble modestie , il le scandalise par les moyens dont il use pour lui plaire. Sa vanité se fait jour dans ses conversations, dans son habillement, dans ses manières et dans toute sa personne, et chacun dit : C'est un suffisant et un orgueilleux.

Ses condisciples, qui le connaissent mieux encore, tiennent à son égard le même langage ; ils blâment sa conduite, ils évitent sa compagnie, et, par un juste châtiment de son orgueil, précisément parce qu'il court après l'estime universelle, il déplaît à tout le monde.

Voyez, jeune ami, combien un tel état est pitoyable; mais voyez surtout si l'avenir qu'il prépare n'est pas plus triste encore.

Si vous sortez du séminaire aver une forte dose d'orgueil et de suffisance, personne au monde ne peut vous dire tous les péchés que cette mauvaise disposition vous fera commettre. On doit tout espérer du séminariste profondément humble qui déteste r orgueil et le combat à outrance ; mais on doit tout craindre, même les chutes les plus honteuses, pour le séminariste orgueilleux qui n'a de confiance qu'en lui-même et ne recherche que sa propre gloire.

Pour exercer un ministère fructueux, vous aurez besoin du secours de Dieu ; car, hélas ! qu'est-ce qu'un prêtre peut faire dans le plus saint des états

sans l'appui de Dieu? Or que pourrez-vous attendre de Dieu si vous êtes orgueilleux, lui qui déteste l'orgueil par-dessus tous les vices, et qui n'a pas pu soufmr un seul moment dans son paradis l'ange audacieux qui s'en rendit coupable ?

Mais entrons dans le détail de vos misères futures et signalons-en du moins quelques-unes.

Yous serez à peine installé au poste que vos supérieurs vous auront confié, que déjà votre orgueil se fera connaître. Votre curé en sera le premier témoin; vos airs prétentieux, vos manières hautaines, vos exigences ridicules, vos mécontentements sans motifs, vos réponses sèches et inconvenan-es ; tout lui dira qu'il a un orgueilleux pour vicaire.

Dès qu'il aura acquis cette conviction, n'attendez plus de lui ces paroles gracieuses, ces prévenances aimables, ces démonstrations d'estime et d'affection qui encouragent un jeune prêtre et répandent des charmes sur son saint ministère. Votre orgueil tarira ces sources précieuses et vous laissera dans un isolement qui fera votre supplice.

A tort ou à raison, les curés sont unanimes à dire que le jeune clergé est plein de suffisance et de vanité ; ils lui reprochent l'esprit d'indépendance et d'autorité qui est malheureusement un peu l'esprit du siècle. Quand donc votre curé verra que vous justifierez par votre conduite les préventions qu'il aura conçues, à l'instant même la désaffection gagnera son cœur, et vous lui serez plutôt un fardeau qu'un appui.

Le sentiment de répulsion que vous lui inspirerez le portera tout naturellement à refuser d'accor-

der à votre orgueil une foule de petites satisfactions dont il eut été heureux de gratifier votre humilité. Yous aurez de sa part F indispensable et le nécessaire ; mais tout ce qui s'appellera complaisance, faveurs et bons offices, vous n'y pourrez prétendre.

Votre orgueil froissé par une telle conduite vous suggérera des représentations de mauvais goût qui, étant mal accueillies, vous attireront de pénibles réponses ; et de là des discussions vives, des luttes animées, des froideurs mutuelles et, bientôt après, des divisions et peut-être des scandales.

Pour faire contre-poids à vos peines, vous demanderez à votre ministère les consolations que vous ne trouverez point ailleurs ; mais Dieu qui les accorde à profusion aux prêtres vraiment humbles, vous les refusera sans pitié, à vous qui l'irriterez par votre orgueil.

Yous prêcherez ; mais, dans ce ministère éclatant, vous rechercherez beaucoup plus les palmes flétries de la vanité que le salut des âmes ; vous ne serez en chaire qu'un airain sonnant et une cymbale retentissante ; vous sacrifierez l'utile au brillant ; vous choisirez des sujets élevés et propres à faire ressortir les lumières de votre esprit ; vous polirez vos phrases, vous arrondirez vos périodes, vous vous jetterez ou dans les futilités d'une diction fleurie, ou dans les profondeurs d'une métaphysique nébuleuse, et, selon les expressions simples, mais énergiques et vraies du P. Lejeune, pour plaire à quelques personnes doctes, vous renverrez à jeun tout un (jr and peuple .

Vous confesserez ; mais là encore vous vous préoccuperez plus de votre propre gloire que de celle de Dieu et de la conversion des pécheurs. Vous convoiterez une nombreuse et brillante clientèle ; vous emploierez de pitoyables manœuvres pour la grossir ; vous aurez deux poids et deux mesures, usant tantôt des uns , tantôt des autres, selon les intérêts et les calculs de votre vanité.

Jusque dans les cérémonies les plus augustes et même au saint autel, vous penserez à vous-même beaucoup plus qu'à Dieu.

Vous afficherez plus ou moins de pompe et d'éclat selon la dignité des assistants dont vous serez environné. Insouciant, rapide et négligé quand l'assistance sera Milgairo, vous serez guindé, maniéré , compassé quand elle sera distinguée : la pose de votre corps, votre chant, votre démarche, tout annoncera remphase et l'effectation qui seront les fruits de votre orgueil.

Au premier signal vous serez aussi empressé à visiter les riches dans leurs maladies, que vous le serez peu à ^^siter les pauvres, qui peut-être rendront le dernier soupir avant votre arrivée.

Le monde brillant vous verra dans ses cercles quand nul motif ne vous y appellera ; tandis qu'on ne vous trouvera presque jamais dans le triste asile de l'indigence et des larmes, où votre présence serait plus utile et plus édifiante que partout ailleurs.

Votre vanité se produira sous toutes les formes : vos gestes, votre tournure, votre costume, les choses que vous direz et la manière dont vous les direz,

feront un choquant contraste avec la simplicité modeste de quelque bon prêtre, que le monde mettra en parallèle avec vous, pour le combler d'éloges et vous accabler sous les traits de la critique.

L'orgueil, qui est le père de tous les vices, vous ferajouer tous les rôles. Vous sereztouràtour jaloux, ambitieux, hypocrite, flatteur, médisant, opiniâtre et emporté, selon les circonstances de lieux et de personnes et les inspirations de votre amour-propre.

Cet amour-propre sera votre étoile fixe ; vous en subirez les malignes influences ; la gloire de Dieu viendra toujours après la vôtre, et, dans toute une année, peut-être ne trouverez-vous pas une seule action faite purement dans la vue de lui plaire.

Aussi votre piété sera-t-elle languissante ; car la piété d'un orgueilleux n'en mérite pas le nom. N'ayant rien à moissonner au bénéfice de votre orgueil dans vos exercices spirituels, vous abandonnerez ceux qui ne seront pas d'une absolue nécessité, et vous vous acquitterez fort mal de ceux que vous ferez encore.

Les charitables avis qui vous seront donnés par votre curé ou par quelques confrères seront d'une stérilité complète : vous les recevrez avec dédain et vous n'en tiendrez aucun compte, ce qui vous privera de cette salutaire ressource.

Devenu curé, car peut-être, hélas ! le deviendrezvous, vous serez plus orgueilleux que jamais; vous voudrez dominer, régenter, abaisser tout ce qui vous fera résistance. Quand vous aurez pris un parti, vous le soutiendrez jusqu'à l'absurde, et vos prétendus triomphes seront pour votre ministère de véritables échecs.

Vous braverez T opinion publique ; et la censure qu'on fera de votre conduite vous aigrira au lieu de vous faire rentrer en vous-même.

L'humiliation, qui n'épargne pas les plus saints prêtres, vous atteindra comme les autres; mais bien loin d'en faire votre profit et de dire comme David : Bonum est, Domine, quia humiliasti me, vous regimberez contre elle avec arrogance ou vous tomberez dans un découragement profond qui éteindra votre reste de zèle.

Yous serez présomptueux jusqu'à l'imprudence et au delà. Avec votre faible ver lu vous vous exposerez à dos dangers qui effaroucheraient la sainteté la mieux affermie, et vous ferez une de ces chutes affreuses que Dieu permettra pour vous éclairer, mais qui ne servira peut-être qu'à vous endurcir ; vérifiant ainsi en votre personne la sentence de saint Augustin, qaihi'est rien de plus ordinaira que de voir celui qui s'élève par V esprit, humilié par la chair.

Malheur à vous, jeune et tendre ami, si la vue de tant de maux ne vous fait pas recourir aux remèdes qui vont vous être offerts pour dompter votre orgueil !

— Le premier moyen de se corriger d'un défaut quelconque, c'est de se bien convaincre qu'on y est sujet. Si l'orgueil est chez vous un vice dominant, vous devez le savoir. Plusieurs actes isolés ont, il est vrai, l'orgueil pour principe, sans que celui qui les commet s'en aperçoive ; mais l'en-

semble de la conduite d'un orgueilleux déclaré lui révèle à chaque instant sa misère : il la cache soi gneusement aux autres , mais les précautions mêmes qu'il prend pour la leur cacher, Tempéchent de se la dissimuler à lui-même.

— Si vous reconnaissez que l'orgueil domine en vous, voyez si vous voulez sérieusement le combattre. Si vous ne le voulez pas, tous les moyens les plus propres aie détruire vous seraient inutilement proposés. Mais en vérité, cher ami, pouvez-vous vous voir orgueilleux et ne pas désirer de ne plus l'être? Pouvez-vous aimer un vice qui vous rend odieux aux yeux de Dieu, ridicule aux yeux des hommes et méprisable à vos propres yeux : Odibilis coram Deo est et hominibus superbia ? Pouvez-vous aimer un vice qui corrompt le peu de bien que vous faites, qui est la source de tous vos péchés , qui vous rend l'esclave du démon, qui vous dispose à des chutes honteuses, qui ravit à Dieu sa gloire , qui vous prive d'un bonheur éternel pour une vaine fumée, et qui ne vous procure aucune jouissance réelle en retour des châtiments qu'il vous prépare ?

— Méditez sérieusement et très-fréquemment ces considérations pour vous exciter violemment au combat. Mais dites-vous surtout à vous-même que plus les fonctions auxquelles vous aspirez sont saintes et sublimes, plus vous devez vous abaisser si vous voulez vous en rendre digne, puisqu'elles ne sont saintes que par les rapports étonnants qu'elles ont avec Dieu, et que rien n'est plus opposé à leur sainteté que l'orgueil de celui qui les exerce, orgueil que Dieu déteste par-dessus tout.

— Pensez encore à la confusion dont vous seriez couvert, si les hommes dont vous recherchez passionnément l'estime voyaient au grand jour ce que vous êtes au fond. Représentez-vous ce qu'ils diraient s'ils connaissaient vos intentions, vos désirs, vos détours, vos artifices et les mille moyens que vous employez à chaque instant pour rechercher leurs éloges et gagner leur estime. Vous ne sauriez où cacher votre honte, et la pensée qu'ils connaîtraient les misérables straiagèmes de votre vanité, vous ferait redouter leur rencontre. Ils ignorent, il est vrai, plusieurs de vos manœuvres, mais Dieu les connaît toutes, pas une n'échappe à sa vue : Omnia nuda et aperta oculis ejus ; et vous ne frémiriez pas ! et l'œil des hommes ferait plus d'impression sur vous que l'œil de Dieu même ! Quel aveuglement ! quelle folie !

— Mais pensez encore au terrible avenir qui s'ouvre devant vous. Quelle vie, grand Dieu, que la vie d'un prêtre orgueilleux ! Quelle mort à la fm d'une telle vie I Quelle désolation de se dire à ses derniers moments : J'ai beaucoup travaillé, et la vanité m'a dérobé le fruit de tous mes travaux : In vanum laboraverunt ; j'ai semé du vent et je vais moissonner des tempêtes : Ventum scminabunt et turbinem 7netent ; ']' oS. eu tous les trésors du ciel en maniement ; mais assoupi dans mon orgueil, je me réveille les mains vides : Dormierimt somniim suum, et nihil invenerunt in manihus suis.

— Nourri de ces solides réflexions, armez-vous de courage et dites résolument : C'en est fait, je veux à tout prix remplacer mon sot orgueil par l'humilité ; puis, après cette exclamation, implorez

le secours de Dieu et demandez-lui du fond du cœur la grâce de remporter une victoire complète. Ce n'est pas seulement aux humbles qu'il donne sa grâce : Ilumilibus dat cjratiam ; mais c'est aussi à ceux qui veulent sincèrement le devenir : Desiderium jjaupenim cxaudimt Bominus.

— Commencez le combat par vous considérer vous-même tel que vous êtes ; car puisque c'est dans le cœur que règne Torgueil, c'est là aussi qu'il faut descendre pour l'attaquer. Pénétrez-vous donc bien de cette pensée que de vous-même vous n'êtes rien, — que tout ce que vous avez est un don de Dieu, — que vous pouviez naître imbécile ou idiot si votre Créateur Teùt voulu, — que votre talent n'est nullement votre ouvrage et qu'il n'est d'ailleurs qu'une bluette comparé à celui de tant d'hommes instruits qui seraient honteux de ne savoir que ce que vous savez, — que vous ne pouvez rien faire pour gagner le ciel , pas même prononcer avec mérite le nom de Jésus sans sa grâce, — que vous n'avez en propre que le péché, c'est-à-dire ce qu'il y a en vous de plus détestable, — que vous en êtes souillé au delà de ce qui peut se dire et bien plus que vous ne l'imaginez, — que Dieu connaît cette souillure et qu'il a horreur de voir que vous cherchez l'élévation et la louange quand vous ne méritez que le mépris, — que vous lui ravissez sa gloire en abusant de ses dons pour procurer la vôtre, — que vous êtes enfin un assemblage de misères : aveuglement , surdité spirituelle , nconstance , incertitude , ignorance , témérité, stupidité, joie folle au milieu de la plus complète indigence. Il est impossible qu'en voyant

en vous tant de sujets d'humiliation, vous ne vous mettiez pas à votre vraie place, c'est-à-dire au-dessous de tout le monde et des démons eux-mêmes, qui n'ont commis qu un seul péché d'orgueil, tandis que vous en commettez des multitudes innombrables.

— Cela fait, soyez attentif : pas une pensée, pas une parole , pas une action volontaire dont l'orgueil soit le principe. Vous vous surprenez dans la contemplation de vous-même et de votre mérite ; chassez cette pensée et remplacez-la sur-le-champ par un acte d'humilité. Vous êtes tenté de dire un mot qui va vous attirer quelque louange ; résistez à la tentation et reportez le discours sur un autre terrain. Tous allez commencer une action avec des vues orgueilleuses ; renoncez à cette action si elle n'est pas dans l'ordre de vos devoirs, ou si elle est bonne, purifiez votre intention pour n'en pas perdre le mérite, et ainsi du reste.

— Adoptez pour règle de ne jamais parler de vous-même ni en bien ni en mal, quand vous pourrez absolument vous en dispenser : l'orgueil quivous domine y trouverait infailliblement son compte. Détournez même adroitement la matière de l'entretien quand il roulera sur des choses qui vous concernent.

— Craignez beaucoup vos conversations ; avant de les commencer, offrez-les intérieurement à Dieu et priez-le qu'il les bénisse. Il est rare que dans les entretiens, même les plus saints, l'orgueil ne trouve pas quelque chose à glaner.

— Ne soutenez jamais de discussions opiniâtres pour le vain plaisir de faire prévaloir votre opinion,

et soyez assez humble pour reconnaître que les autres peuvent quelquefois avoir raison et que vous n'êtes pas toujours infaillible.

— N'étalez pas les enseignes de la vanité dans votre costume, et ne transformez pas le vêtement de la mortification en vêtement de luxe et de parade. L'orgueil seul vous inspirerait une ostentation de cettî3 nature. « N'appelez pas sur vous le » ridicule, dit le P. Valuy, par la culture affecté e » de vos cheveux ; bientôt on se demanderait ma- » lignement à qui vous voulez plaire. » (Directoire dit prêtre.)

— N'imitez pas les petits esprits qui croient se faire admirer par une démarche, une tenue et des manières apprêtées, et n'oubliez pas que le monde lui-même n'estime dans un ecclésiastique qu'une bonne rondeur et une simplicité modeste.

— Exprimez-vous sans affectation et sans emphase, commeunhommequinepensenullement àlui lors même qu'il en parle. Rien n'est plus rebutant que la vanité puérile de celui qui s'écoute parler.

— Sachez supporter une contradiction et même une humiliation sans froncer le sourcil. Le vrai poison de l'orgueil c'est l'humiliation : avoir horreur de l'humiliation et se croire humble, c'est le comble de l'illusion : Ama nesciri et pro yiihilo reputari. « Une grande humilité, dit le P. Huby, » souffre volontiers un grand mépris ; une petite » humilité souffre volontiers un petit mépris. Si » donc je ne puis souffrir le moindre mépris, je » n'ai pas seulement le premier degré d'humilité ; » et autant je suis vide d'humilité, autant je suis » plein d'orgueil. »

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