IV. — Appel de révèrpio à un poste cpieleonque
Voici déjà une circonstance délicate. Si vous n'étiez pas précédemment bien fixé dans l'heureux état d'une indifférence absolue, relativement à tel ou tel emploi ; si vous n'aviez pas gravé dans votre âme et adopté comme règle fondamentale le principe d'obéissance aveugle, vous avez du plus d'une fois vous demander : Que va-t-on faire de moi ? quel poste va-t-on m'assigner? vais-je être envoyé loin de ma famille ou tout près d'elle? fera-t-on de moi un curé, un vicaire ou un professeur dans une maison d'enseignement? Autant de questions inutiles et plus qu'inutiles ; remplacez-les par celle-ci, qui vous a été tout récemment adressée et à laquelle vous avez fait une réponse si précise : Promittisne mihi et successorihusmeis reverentiam et obedientiam? — Promitto.
Rien n'est plus pitoyable que cette obéissance manchotte d'un prêtre, qui ne respecte la volonté de son évéque qu'autant qu'elle est conforme à sa volonté propre. Gardez-vous de ressembler à ce ministre infidèle, et méditez ces paroles que Dieu vous adressait, dès l'origine de l'Eglise, par la bouche de saint Ignace le martyr : Episcopum sequamini, sicut Jésus Christus Patrem : teiTibile est enim tali contradicere. Pas de réplique, pas de murmure, pas de moyens détournés pour éluder la
volonté (le vos chefs et la plier à la vôtre. « Les » supérieurs, dit excellemment le P. Yaluy, ont, » pour gouverner sagement, trois choses qui vous » manquent : les vues d'ensemble et de bien géné- » rai, la connaissance des sujets, et les grâces » spéciales que Dieu accorde aux ministres de son )) autorité. )>
Jamais vous n'aurez plus de consolations et de succès que dans les emplois que vous aurez acceptés sans les avoir recherchés, et même à rencontre de vos inclinations naturelles. L'expérience de tous les jours atteste la vérité de cette sentence.
Du reste, ce n'est pas au début de votre carrière que vous serez le plus exposé à contredire l'obéissance; mais la règle que nous posons est fixe et invariable ; elle embrasse toutes les circonstances de temps, de lieux et de personnes, nous vous supplions instamment de l'adopter pour toute votre vie, comme si, au lieu d'une simple promesse, vous aviez fait entre les mains de votre évêqae le vœu formel d'une obéissance parfaite. Écoutez ce trait si édifiant que nous avons rapporté dans le Saint Prêtre au chapitre de VOôéissroice, que nous vous engageons à lire en entier : « Nous » avons connu un saint prêtre, vraiment digne » de ce beau titre, qui avait maintes fois réalisé » dans sa conduite les règles d'obéissance que » nous venons de tracer. Ses supérieurs, sachant » qu'il était toujours prêt à exécuter leurs volon- » tés, quelles qu'elles fussent, et nïgnorant pas » d'ailleurs que son zèle égalait son obéissance, » s'adressaient à lui quand ils voulaient régénérer » une mauvaise paroisse. Déjà plusieurs fois ils II. 21.
)) rayaient transplanté çà et là, et toujours, soldat » fidèle, il avait plié sa tente sans se laisser jamais influencer par les joies du ministère toujours béni auquel il s'arrachait, ou par les regrets amers des nombreux prodigues qu'il avait convertis et qui le pleuraient comme un tendre père. Un jour cependant, son obéissance fut mise à une épreuve plus pénible encore que les précédentes. 11 reçut de son évèque une lettre qui lui annonçait qu'il était nommé curé d'une paroisse inscrite en tète des plus mauvaises du diocèse. Cette nomination fut connue sur-lechamp, et de tous côtés affluaient chez le saint prêtre des confrères du voisinage, ses amis dévoués, qui tous l'engageaient à faire agréer son refus au prélat. Mais l'homme de Dieu, qui voyait les choses de plus haut, répondait à chacun avec une grâce charmante et le sourire sur les lèvres : Je vous remercie de lintérét que vous m^e té- » moignez; mais je ne puis plus suivre votre » conseil ; car aussitôt après avoir reçu la lettre » de Monseigneur, je lui ai notifié mon accepta- » tion sans réserve : // est trop tard. — Jamais, » nous disait-il un jour, je n'ai goûté autant de » consolation ni exercé un ministère aussi fruc- » tueux que dans cette paroisse. »
Comprenez et goûtez ces paroles de l'Imitation : Fili, qui se subtrahere nititur ah obedientià, ipse se subtrahit à fjratià... Disce vohintates tuas fraiigere, et ad omnern subjectionem te dare.
V. — Installation au poste assigné par l'évèque. — Première entrevue avec le curé.
Ici commencent les embarras et les dangers. Nous le disons dans la Pratlqup du zèle ecclésiastique, l'arrivée dans une paroisse est, pour tout prêtre, d'une haute importance ; mais elle est peut-être, du moins à certains égards, plus importante encore pour un jeune prêtre qui fait sou début dans le saint ministère. Yoici les règles à suivre pour procéder avec prudence et piété.
En vous rendant pour la première fois auprès de votre curé, dépouillez-vous entièrement des préventions défavorables qu'on a pu vous inspirer contre lui. Si vous ne le faites pas, vous serez tenté d'appuyer vos préventions par vos observations personnelles, et vous épierez toutes les occasions pour le trouver en faute. Ces préventions pourront être exagérées ou même positivement injustes ; mais fussent-elles fondées, que gagnerezvous à les fomenter, sinon de vous prédisposer à des froissements dont les conséquences seront peut-être très-fàcheuses ? Dites-vous plutôt à vousmême : Quels que soient les défauts de mon curé, je n'ai pas mission pour le corriger ; je dois le prendre ou le subir tel qu'il est : si je remplis parfaitement mes devoirs envers lui, je suis sur de gagner son estime et d'obtenir son concours pour le succès de mon ministère. Pas donc de préventions volontairement entretenues contre lui : De aliis, dit l'Imitation, benè et altè sentire, magna sapicntia est et alta pevfectio... In judicando alios, homo frustra laboraty seejnùs errât.
Abordez votre curé avec cet air de douceur, de simplicité et d'aménité qui plait à tout le monde. Si la première impression que vous produirez sur lui vous est avantageuse, vous gagnerez son cœur dès le principe ; la première impression est souvent le type de toutes les autres. Ne faites donc point comme ces vicaires qui s'annoncent par une contenance embarrassée, froide, soucieuse et indécise ; ou comme ceux qui se présentent avec des manières élégantes et apprêtées, en opposition avec la bonne rondeur de leur curé ; ou comme ces autres qui, dès le premier jour, ont un air de suffisance qui les rend ridicules ; ou comme ces autres encore qui font étalage de leurs talents^ de leur mérite, de leurs doctrines, de leurs règles de conduite, s'exposant à contredire tout d'abord leur curé sur des points où il a des principes tout différents de ceux qu'ils exposent.
Ne heurtez pas de front ses goûts et ses habitudes ; vous le feriez en vain, et vous passeriez dans son esprit pour un réformateur incommode et mal élevé.
Gardez-vous surtout de ces tons d'indépendance dans lesquels se peint un homme qui fait bon marché de l'autorité, et qui semble n'avoir rien à apprendre de ses supérieurs.
Si, pour l'exercice de votre ministère, il vous assigne un cercle d'opérations qui ne soit pas de votre goût, n'en faites rien paraître. Yous obtiendrez bien plus sûrement ce que vous désirerez par une humble soumission, que par une résistance ouverte ou une acceptation de mauvais goût.
Rendez-lui, dès le principe et toujours, tous les
services qui dépendront do vous ; consultez-le comme un père ; dites-lui tout ce que vous apprendrez dans la paroisse qui sera de nature à l'intéresser et à lui faire plaisir ; agissez en toutes choses de manière qu'il ne puisse parler de vous que pour faire votre éloge : en un mot, et ce mot dit tout : soyez aimable, et très-certainement il vous aimera.
S'il a des ennemis, ne sympathisez pas avec eux comme s'ils étaient vos amis. Quand vous serez contraint de les voir, employez tous les moyens possibles pour les désarmer ; dites-leur de votre curé tout le bien que vous en saurez, et ne proférez 'pas un seul mot qui semble indiquer que vous blâmez comme eux sa manière d'agir : Si niordeat serpeiis in silentio, dit le Sage, nihil eo minus habet qui occulté dctrahit.
Si vous avez à gémir de quelques-uns de ses défauts, par exemple, d'une sévérité excessive, d'une susceptibilité jalouse, d'une certaine lésinerie en fait de nourriture, etc., promettez-vous à vous-même de ne vous en plaindre jamais dans la paroisse ; n'en parlez à personne, pas même à vos amis intimes, qui peut-être ne se feraient pas grand scrupule de divulguer vos confidences. Supportez patiemment ses froideurs, ses travers d'esprit, ainsi que les inégalités et les bizarreries de son caractère : ne lui laissez pas même voir que vous en souffrez, et opposez à tout cela un fonds inaltérable de douceur, de complaisance et d'amabilité qui le force t(M ou tard à reconnaître ses torts, comme ce vieux solitaire qui, habituellement malade et d'un caractère fort difficile, avait pen-
dant douze ans exercé la patience d'un autre solitaire, nommé Jean, qui faisait auprès de lui l'office d'infirmier. Sur le point de mourir, ce vieillard incommode fit ranger autour de lui les nombreux assistants qni se trouvaient là, et leur montrant Jean, son garde-malade, il dit : Yoici un ange et non pas un homme ! Pendant douze ans je ne lui ai pas dit une parole gracieuse et aimable, et cependant il n"a pas cessé un seul jour de me rendre toute sorte de services avec affection et dévouement (1).