LIVRE V, ODE VIII
Que j'ayme trop plus que mes yeulx, Je vous planté dans votre mère
590 Pour plaire aux hommes & aux Dieux.
Sus doncque retournez au monde, Couppez raoy de rechef les flots, Et là, d'une langue faconde Chantez ma gloire, & vostre loz :
595 Vostre mestier, race gentille,
Les austres mestiers passera, D'autant qu'esclave il ne sera De l'art aux Muses inutile '.
Epode
Par art, le Navigateur 400 Dans la Mer manie, & vire
La bride de son navire ^, Par art, playde l'Orateur,
397. 6o-y8 esclave ne sera | 84-8J texte primitif 400. Sj En la mer
1. Ici et dans les vers qui développent cette formule, Ronsard, entraîné par Platon, est allé bien au delà de sa vraie pensée. Ce mépris transcendant de l'art « misérable » contredit, au moins en apparence, sa conception parallèle (qui est celle de toute la Brigade) d'une poésie éminemment artistique, ennoblie par un art « curieux » et « laborieux » ; ce mépris n'a d'égal que celui qu'il a maintes fois exprimé, à toute époque de sa carrière, pour les vers « sans art o. Il a toujours pensé avec Du Bellay (Dg/fcifc, II, ch. 3) que nul n'est poète sans culture et sans art. Ici, il a voulu surtout condamner la technique tyrannique des Rhétoriqueurs et réclamer la liberté dans l'art, bien avant V. Hugo ; un peu plus loin, il condamnera par contre la prose rimée dès Marotiques, en proclamant la sublimité de la poésie sincèrement émue. Deux vers d'A. Chénier résument nettement sa pensée :
L'art, des transports de l'âme est un faible interprète ; L'art ne fait que des vers, le cœur seul est poète.
2. Image qui vient de Pindare (^(^aXtvov v^o;). Cf. Virgile: «classique imittit habenas ».
Par art, les Roys sont guerriers, Par art, se font les ouvriers :
405 Mais si vaine expérience
Vous n'aurez de tel erreur, [p. i8é]
Sans plus ma saincte fureur Polira vostre science '.
Comme l'Emant sa force inspire 410 Au fer qui le touche de près.
Puis soubdain ce fer tiré, tire Un aultre qui en tire après :
Ainsi du bon filz de Latonne Je raviray l'esprit à moy, 415 Luy, du pouvoir que je luy donne
Ravira les vostres à soy :
Vous, par la force Apollinée Ravirez les Poètes saincts, Eulx, de vostre puissance attaincts 420 Raviront la tourbe estonnée ^.
405-406. Sj Telle humaine expérience Des autres soit le labeur 409. Ji-Sj Comme l'Aimant
1. Cette épode résume un passage de Platon, Ion, V, où Socrate montre au rhapsode Ion que tout se fait par art, sauf la poésie. Mais Ronsard laisse de côté, consciemment ou non, l'intention ironique de Platon, qui semble avoir échappé à ses contemporains comme au rhapsode lui-même. En 1546 avait paru chez Wechel, Le dialogue de Platon, intitulé lo, qui est de la fureur poétique et des louanges de poésie, translaté en français par Richard le Blanc : la préface très curieuse a pu servir à guider la nouvelle école (v. Revue d'Hist. litt. 1896, pp. 57-39, et note).
2. Cette strophe vient encore de VIon de Platon. Ronsard s'est contenté de supprimer un des anneaux de la chaîne, le rhapsode, qui n'avait plus sa raison d'être au xvi" siècle.