‹ Œuvres complètes. Ed. définitive d'après les manuscrits originauxChapitre 103 sur 108 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

homme ivre ; et il avait l'air tellement ahuri que, sur le pont de la Boucherie, un bourgeois, en train de fumer sa pipe, lui demanda s'il cherchait quelque chose. Celui-là connaissait la manufacture d'Arnoux. Elle était située à Montataire.

Frédéric s'enquit d'une voiture , on n'en trouvait qu'à la gare. Il y retourna. Une calèche disloquée, attelée d'un vieux cheval dont les harnais décousus pendaient dans les brancards, stationnait devant le bureau des bagages, solitairement.

Un gamin s'offrit à découvrir « le père Pilon ». Il revint au bout de dix minutes; le père Pilon déjeunait. Frédéric, n'y tenant plus, partit. La barrière du passage était close. Il fallut attendre que deux convois eussent défilé. Enfin il se précipita dans la campagne.

La verdure monotone la faisait ressembler à un immense tapis de billard. Des scories de fer étaient rangées, sur les deux bords de la route, comme des mètres de cailloux. Un peu plus loin, des cheminées d'usine fumaient les unes près des autres. En face de lui se dressait, sur une colline ronde, un petit château à tourelles, avec le clocher quadrangulaire d'une église. De longs murs, en dessous, formaient des lignes irrégulières parmi les arbres; et, tout en bas, les maisons du village s'étendaient.

Elles sont à un seul étage, avec des escaliers de trois marches, faites de blocs sans ciment. On entendait, par intervalles, la sonnette d'un épicier. Des pas lourds s'enfonçaient dans la boue noire, et une pluie fine tombait, coupant de mille hachures le ciel pale.

Frédéric suivit le milieu du pavé ; puis il rencontra sur sa gauche, à l'entrée d'un chemin, un grand arc de bois qui portait écrit en lettres d'or : faïences.

Ce n'était pas. sans but que Jacques Arnoux avait choisi le voisinage de Creil ; en plaçant sa manufacture le plus près possible de l'autre (accréditée depuis longtemps), il provoquait dans le public une confusion favorable à ses intérêts.

Le principal corps de bâtiment s'appuyait sur le bord même d'une rivière qui traverse la prairie. La maison de maître, entourée d'un jardin, se distinguait par son perron, orné de quatre vases où se hérissaient des cactus. Des amas de terre blanche séchaient sous des hangars ; il y en avait d'autres à l'air libre ; et au milieu de la cour se tenait Sénécal, avec son éternel paletot bleu, doublé de rouge.

L'ancien répétiteur tendit sa main froide.

« Vous venez pour lepatron? Il n'est pas là. »

Frédéric, décontenancé, repondit bêtement :

<c Je le savais. » Mais, se reprenant aussitôt : « C'est pour une affaire qui concerne M""^ Arnoux. Peut-elle me recevoir?

— Ah ! je ne l'ai pas vue depuis trois jours, » dit Sénécal.

Et il entama une kyrielle de plaintes. En acceptant les conditions du fabricant, il avait entendu demeurer à Paris, et non s'enfouir dans cette campagne, loin de ses amis, privé de journaux. N'importe ! il avait passé par là-dessus! Mais Arnoux ne paraissait faire nulle attention à son mérite. Il était borné d'ailleurs, et ré-

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trograde, ignorant comme pas un. Au lieu de chercher des perfectionnements artistiques, mieux aurait valu introduire des chauffages à la houille et au gaz. Le bourgeois s'enfonçait; Sénécal appuya sur le mot. Bref, ses occupations lui déplaisaient ; et il somma presque Frédéric de parler en sa faveur, afin qu'on augmentât ses émoluments.

« Soyez tranquille ! » ditTautre.

Il ne rencontra personne dans l'escalier. Au premier étage, il avança la tête dans une pièce vide; c'était le salon. Il appela très haut. On ne répondit pas; sans doute la cuisinière était sortie, la bonne aussi ; enfin, parvenu au second étage, il poussa une porte. M"® Arnoux était seule, devant une armoire à glace. La ceinture de sa robe de chambre entr'ouverte pendait le long de ses hanches. Tout un côté de ses cheveux lui faisait un flot noir sur l'épaule droite ; et elle avait les deux bras levés, retenant d'une main son chignon, tandis que l'autre y enfonçait une épingle. Elle jeta un cri, et disparut.

Puis elle revint correctement habillée. Sa taille, ses yeux, le bruit de sa robe, tout l'enchanta. Frédéric se retenait pour ne pas la couvrir de baisers.

« Je vous demande pardon, dit-elle, mais je ne pouvais... »

Il eut la hardiesse de Tinterrompre :

« Cependant..., vousétiez très bien... toutàl'heure. »

Elle trouva sans doute le compliment un peu grossier, car ses pommettes se colorèrent. Il craignait de l'avoir offensée. Elle reprit :

« Par quel bon hasard êtes-vous venu? » Il ne sut que répondre ; et, après un petit ricanement qui lui donna le temps de réfléchir : « Si je vous le disais, me croiriez-vous ?

— Pourquoi pas? »

Frédéric conta qu'il avait eu, l'autre nuit, un songe affreux :

<c J'ai rêvé que vous étiez gravement malade, près de mourir.

— Oh ! ni moi ni mon mari ne sommes jamais malades !

— Je n'ai rêvé que de vous, » dit-il. Elle le regarda d'un air calme.

<c Les rêves ne se réalisent pas toujours. »

Frédéric balbutia, chercha ses mots, et se lança dans une longue période sur l'affinité des âmes. Une force existait qui peut, à travers les espaces, mettre en rapport deux personnes, les avertir de ce qu'elles éprouvent et les faire se rejoindre.

Elle l'écoutait la tète basse, tout en souriant de son beau sourire. Il l'observait du coin de l'œil, avec joie, et épanchait son amour plus librement sous la facilité d'un lieu commun. Elle proposa de lui montrer la fabrique ; et, comme elle insistait, il accepta.

Pour le distraire d'abord par quelque chose d'amusant, elle lui fit voir l'espèce de musée qui décorait l'escaUer. Les spécimens accrochés contre les murs ou posés sur des planchettes attestaient les engouements successifs d'Arnoux. Après avoir cherché le rouge des cuivres des Chinois, il avait voulu faire des majoHques,

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