‹ Œuvres complètes. Ed. définitive d'après les manuscrits originauxChapitre 20 sur 108 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

nie avait servi. Les confrères absents furent critiqués. On s*étonnait du prix de leurs œuvres ; et tous se plaignaient de ne point gagner suffisamment, lorsque entra un homme de taille moyenne, l'habit fermé par un seul bouton, les yeux vifs, Tair un peu fou.

(c Quel tas de bourgeois vous êtes ! » dit-il. « Qu'estce que cela fait, miséricorde! Les vieux qui confectionnaient des chefs-d'œuvre ne s'inquiétaient pas du million. Corrège, Murillo »...

« Ajoutez Pellerin », dit Sombaz.

Mais sans relever l'épigramme, il continua de discourir avec tant de véhémence qu'Arnoux fut contraint de lui répéter deux fois :

« Ma femme a besoin de vous, jeudi. N'oubliez pas! »

Cette parole ramena la pensée de Frédéric sur ^jme Arnoux. Sans doute, on pénétrait chez elle par le cabinet près du divan? Arnoux pour prendre un mouchoir, venait de l'ouvrir; Frédéric avait aperçu, dans le fond, un lavabo. Mais une sorte de grommellement sortit du coin de la cheminée; c'était le personnage qui Usait son journal, dans le fauteuil. Il avait cinq pieds neuf pouces, les paupières un peu tombantes, la chevelure grise, l'air majestueux — et s'appelait Regimbart.

'f Qu'est-ce donc, citoyen? dit Arnoux.

— Encore une nouvelle canaillerie du Gouvernement! »

Il s'agissait de la destitution d'un maître d'école ; Pellerin reprit son parallèle entre Michel-Ange et Sha-

kespeare. Dittmer s'en allait. Arnoux le rattrapa pour lui mettre dans la main deux billets de banque. Alors, Hussonnet, croyant le moment favorable :

« Vous ne pourriez pas m'avancer, mon cher patron?... »

Mais Arnoux s'était rassis et gourmandait un vieillard d'aspect sordide, en lunettes bleues.

« Ah! vous êtes joli, père Isaac! Voilà trois œuvres décriées, perdues! Tout le monde se fiche de moi! On les connaît maintenant ! Que voulez-vous que j'en fasse? Il faudra que je les envoie en CaUfornie ! . . . au diable! Taisez-vous! »

La spécialité de ce bonhomme consistait à /mettre au bas de ces tableaux des signatures de maîtres anciens. Arnoux refusait de le payer; il le congédia brutalement. Puis, changeant de manières, il salua un monsieur décoré, gourmé, avec favoris et cravate blanche.

Le coude sur l'espagnolette de la fenêtre, il lui parla pendant longtemps, d'un air mielleux. Enfin, il éclata :

(c Eh! je ne suis- pas embarrassé d'avoir des courtiers, monsieur le comte ! »

Le gentilhomme s'étant résigné, Arnoux lui solda vingt-cinq louis, et, dès qu'il fut dehors :

(.( Sont-ils assommants, ces grands seigneurs !

— Tous des misérables ! » murmura Regimbart.

A mesure que l'heure avançait, les occupations d'Arnoux redoublaient; il classait des articles, décachetait des lettres , ahgnait des comptes ; au bruit du

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