PREMIÈRE PARTIE
marteau dans le magasin, sortait pour surveiller les emballages, puis reprenait sa besogne ; et, tout en faisant courir sa plume de fer sur le papier, il ripostait aux plaisanteries. Il devait dîner le soir chez son avocat, et partait le lendemain pour la Belgique.
Les autres causaient des choses du jour : le portrait de Chérubini, l'hémicycle des Beaux-Arts, Texposition prochaine. Pellerin déblatérait contre l'Institut- Les cancans, les discussions s'entre-croisaient. L'appartement, bas de plafond, était si rempli, qu'on ne pouvait remuer; et la lumière des bougies roses passait dans la fumée des cigares comme des rayons de soleil dans la brume.
La porte, près du divan, s'ouvrit, et une grande femme mince entra, — avec des gestes brusques qui faisaient sonner sur sa robe en taffetas noir toutes les breloques de sa montre.
C'était la femme entrevue, l'été dernier, au Palais- Boyal. Quelques-uns , l'appelant par son nom , échangèrent avec elle des poignées de main. Hussonnet avait enfin arraché une cinquantaine de francs ; la pendule sonna sept heures ; tous se retirèrent.
Arnoux dit à Pellerin de rester, et conduisit M"^ Vat« naz dans le cabinet. .
Frédéric n'entendait pas leurs paroles; ils chuchotaient. Cependant, la voix féminine s'éleva :
<r Depuis six mois que l'affaire est faite, j'attends toujours ! »
Il y eut un long silence, W' Vatnaz reparut. Arnoux lui avait encore promis quelque chose.
g6 L'ÉDUCATION SENTIMENTALE.
« Oh ! oh ! plus tard, nous verrons !
— Adieu, homme heureux ! » dit-elle en s'en allant. Arnoux rentra vivement dans le cabinet, écrasa du
cosmétique sur ses moustaches, haussa ses bretelles pour tendre ses sous-pieds ; et, tout en se lavant les mains :
« 11 me faudrait deux dessus de porte, à deux cent cinquante la pièce, genre Boucher, est-ce convenu ?
— Soit, dit l'artiste, devenu rouge.
— Bon ! et n'oubliez pas ma femme ! » Frédéric accompagna Pellerin jusqu'au haut du
faubourg Poissonnière, et lui demanda la permission de venir le voir quelquefois, faveur qui fut accordée gracieusement.
Pellerin lisait tous les ouvrages d'esthétique pour découvrir la véritable théorie du Beau, convaincu, quand il l'aurait trouvée , de faire des chefs-d'œuvre. Il s'entourait de tous les auxiliaires imaginables, dessins, plâtres, modèles, gravures; et il cherchait, se rongeait; il accusait le temps, ses nerfs, son ateher, sortait dans la rue pour rencontrer l'inspiration, tressaillait de l'avoir saisie, puis abandonnait son œuvre et en rêvait une autre qui devait être plus belle. Ainsi tourmenté par des convoitises de gloire et perdant ses jours en discussions, croyant à mille niaiseries, aux systèmes, aux critiques, à l'importance d'un règlement ou d'une réforme en matière d'art, il n'avait, à cinquante ans, encore produit que des ébauches. Son orgueil robuste l'empêchait de subir aucun décourage-