PREMIÈRE PARTIE
que ses amis calomniaient et qui maintenant travaillait tout seul, abandonné. Il ne résista pas au singulier besoin de le revoir immédiatement. Dix minutes après, il poussait la porte du magasin.
Arnoux élaborait, avec son commis, des affiches monstres pour une exposition de tableaux.
« Tiens ! qui vous ramène ? »
Cette question bien simple embarrassa Frédéric; et, ne sachant que répondre, il demanda si l'on n'avait point trouvé par hasard son calepin, un petit calepin en cuir bleu.
« Celui où vous mettez vos lettres de femmes? » dit Arnoux.
Frédéric , en rougissant comme une vierge , se défendit d'une telle supposition.
« Vos poésies, alors? » répliqua le marchand. ,
Il maniait les spécimens étalés, en discutait la forme, la couleur, la bordure; et Frédéric se sentait de plus en plus irrité par son air de méditation, et surtout par ses mains qui se promenaient sur les affiches, — de grosses mains, un peu molles, à ongles plats. Enfin, Arnoux se leva ; et, en disant : « C'est fait! » il lui passa la main sous le menton, familièrement. Cette privante déplut à Frédéric , il se recula ; puis il franchit le seuil du bureau, pour la dernière fois de son existence, croyait-il. M""® Arnoux, ellemême, se trouvait comme diminuée par la vulgarité de son mari.
Il reçut, dans la même semaine, une lettre où Deslauriers annonçait qu'il arriverait à Paris, jeudi pro-
chain. Alors, il se rejeta viole mm en t sur cette affection plus solide et plus haute. Un pareil homme valait toutes les femmes. Il n'aurait plus besoin de Regimbart, de Pellerin , d'Hussonnet , de personne ! Afm de mieux loger son ami, il acheta une couchette de fer, un second fauteuil, dédoubla sa literie ; et le jeudi matin, il s'habillait pour aller a>u-devant de Deslauriers, quand un coup de sonnette retentit à sa porte. Arnoux entra.
(c Un mot, seulement! Hier, on m'a envoyé de Genève une belle truite ; nous comptons sur vous, tantôt, à sept heures juste... C'est rue de Choiseul, 24 bis. N'oubUez pas ! »
Frédéric fut obligé de s'asseoir. Ses genoux chancelaient. Il se répétait : « Enfin! enfin! » Puis il écrivit à son tailleur, à son chapelier, à son bottier; et il fit porter ces trois billets par trois commissionnaires différents. La clef tourna dans la serrure et le concierge parut avec une malle sur l'épaule.
Frédéric, en apercevant Deslauriers, se mit à trembler comme une femme adultère sous le regard de son époux.
« Qu'est-ce donc qui te prend ? dit Deslauriers, tu dois cependant avoir reçu de moi une lettre? »
Frédéric n'eut pas la force de mentir.
Il ouvrit les bras et se jeta sur sa poitrine.
Ensuite, le clerc conta son histoire. Son père n'avait pas voulu rendre ses comptes de tutelle , s'imaginant que ces comptes-là se prescrivaient par dix ans. Mais, fort en procédure. Deslauriers avait enfin arra-
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ché tout riiéritage de sa mère, sept mille francs nets, qu'il tenait là, sur lui, dans un vieux portefeuille.
« C'est une réserve, en cas de malheur. Il faut que j'avise à les placer et à me caser moi-même, dès demain matin. Pour aujourd'hui, vacance complète, et tout à toi, mon vieux !
— Oh ! ne te gêne pas ! dit Frédéric. Si tu avais ce soir quelque chose d'important...
— Allons donc! Je serais un fier misérable... » Cette épithète, lancée au hasard , toucha Frédéric
en plein cœur, comme une allusion- outrageante.
Le concierge avait disposé sur la table, auprès du feu, des côtelettes, de la galantine, une langouste, un dessert, et deux bouteilles de vin de Bordeaux. Une réception si bonne émut Deslauriers.
« Tu me traites comme un roi, ma parole ! » - Ils causèrent de leur passé, de l'avenir; et, de temps à autre, ils se prenaient les mains par-dessus la table, en se regardant une minute avec attendrissement. Mais un commissionnaire apporta un chapeau neuf. Deslauriers remarqua, tout haut, combien la coiffe était brillante.
Puis le tailleur, lui-même, vint remettre l'habit auquel il avait donné un coup de fer.
« On croirait que tu vaste marier,» dit Deslauriers, Une heure après, un troisième individu survint et retira d'un grand sac noir une paire de bottes vernies, splendides. Pendant que Frédéric les essayait, le bottier observait narquoisement la chaussure du provincial.
« Monsieur n'a besoin de rien ?
— Merci, répliqua le clerc, » en rentrant sous sa chaise ses vieux souliers à cordons.
Cette humiliation gêna Frédéric. Il reculait à faire son aveu. Enfin, il s'écria, comme saisi par une idée : « Ah! saprelotte, j'oubliais!
— Quoi donc ?
— Ce soir, je dîne en ville !
— Chez les Dambreuse ? Pourquoi ne m'en parlestu jamais dans les lettres ? »
Ce n'était pas chez les Dambreuse, mais chez les Arnoux.
« Tu aurais dûm'avertir! dit Deslauriers. Je serais venu un jour plus tard.
— Impossible ! répliqua brusquement Frédéric. On ne m'a invité que ce matin, tout à l'heure. »
Et, pour racheter sa faute et en distraire son ami, il dénoua les cordes emmêlées de sa malle , il arrangea dans la commode toutes ses affaires, il voulait lui donner son propre ht, coucher dans le cabinet au bois. Puis, dès quatre heures, il commença les préparatifs de sa toilette.
« Tu as bien le temps ! » dit l'autre.
Enfin, il s'habilla, il partit.
« Voilà les riches ! » pensa Deslauriers.
Et il alla dîner rue Saint-Jacques, chez un petit restaurateur qu'il connaissait.
Frédéric s'arrêta plusieurs fois dans l'escaher, tant son cœur battait fort. Un de ses gants trop juste éclata ; et , tandis qu'il enfonçait la déchirure sous la
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manchette de sa chemise, Arnoux, qui montait par derrière, le saisit au bras et le fit entrer.
L'antichambre, décorée à la chinoise, avait une lanterne peinte, au plafond, et des bambous dans les coins. En traversant le salon, Frédéric trébucha contre une peau de tigre. On n'avait point allumé les flambeaux, mais deux lampes brûlaient dans le boudoir tout au fond.
M"^ Marthe vint dire que sa maman s'habillait. Arnoux l'enleva jusqu'à la hauteur de sa bouche pour la baiser; puis, voulant choisir lui-même dans la cave certaines bouteilles de vin, il laissa Frédéric avec l'enfant.
Elle avait grandi beaucoup depuis le voyage de Montereau. Ses cheveux bruns descendaient en longs anneaux frisés sur ses bras nus. Sa robe, plus bouffante que le jupon d'une danseuse, laissait voir ses mollets roses, et toute sa gentille personne sentait frais comme un bouquet. Elle reçut les compliments du monsieur avec des airs de coquette, fixa sur lui ses yeux profonds, puis, se coulant parmi les meubles, disparut comme un jeune chat.
Il n'éprouvait plus aucun trouble. Les globes des lampes, recouverts d'une dentelle en papier, envoyaient un jour laiteux et qui attendrissait la couleur des murailles, tendues de satin mauve. A travers les lames du garde-feu, pareil à un gros éventail, on apercevait des charbons dans la cheminée;. il y avait, contre la pendule, un coffret à fermoirs d'argent. Çà et là, des choses intimes traînaient : une poupée au milieu de la
causeuse, un fichu contre le dossier d'une chaise, et, sur la table à ouvrage, un tricot de laine d'où pendaient en dehors deux aiguilles d'ivoire, la pointe en bas.
C'était un endroit paisible, honnête et famiher tout ensemble.
Arnoux rentra; et, par l'autre portière, M.^^ Arnoux parut. Gomme elle se trouvait enveloppée d'ombre, il ne distingua d'abord que sa tête. Elle avait une robe de velours noir et, dans les cheveux, une longue bourse algérienne en filet de soie rouge qui, s'en tortillant à son peigne, lui tombait sur l'épaule gauche.
Arnoux présenta Frédéric.
« Oh! je reconnais Monsieur parfaitement », répondit-elle.
Puis les convives arrivèrent tous, presque en même temps : Dittmer, Lovarias, Burrieu, le compositeur Rosenwald, le poète Théophile Lorris, deux critiques d'art collègues d'Hussonnet, un fabricant de papier, et enfin l'illustre Pierre-Paul Meinsius, le dernier représentant de la grande peinture, qui portait gaillardement avec sa gloire ses quatre-vingts années et son gros ventre.
Lorsqu'on passa dans la salle à manger, W^^ Arnoux prit son bras. Une chaise était restée vide pour Pellerin. Arnoux l'aimait, tout en l'exploitant. D'ailleurs, il redoutait sa terrible langue — si bien que, pour l'attendrir, il avait publié dans VArt industriel son portrait accompagné d'éloges hyperboliques ; et Pellerin, plus sensible à la gloire qu'à l'argent, apparut vers
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huit heures, tout essoufïïé. Frédéric s'imagina qu'ils étaient réconciliés depuis longtemps.
La compagnie, les mets, tout lui plaisait. La salle, telle qu'un parloir moyen âge, était tendue de cuir battu; une étagère hollandaise se dressait devant un râtelier de chibouques; et, autour de la table, les verres de Bohême, diversement colorés, faisaient au mi- Heu des fleurs et des fruits comme une illumination dans un jardin.
Il eut à choisir entre dix espèces de moutarde. Il mangea du daspachio, du cari, du gingembre, des merles de Corse, des lasagnes romaines; il but des vins extraordinaires, du lip-fraoli et du tokay. Arnoux se piquait effectivement de bien recevoir. Il courtisait en vue des comestibles tous les conducteurs de malleposte, et il était lié avec des cuisiniers de grandes maisons qui lui communiquaient des sauces.
Mais la causerie surtout amusait Frédéric. Son goût pour les voyages fut caressé par Dittmer, qui parla de l'Orient; il assouvit sa curiosité des choses du théâtre en écoutant Rosenwald causer de l'Opéra ; et l'existence atroce de la bohème lui parut drôle, à travers la gaieté d'Hussonnet, lequel narra, d'une manière pittoresque, comment il avait passé tout un hiver, n'ayant pour nourriture que du fromage de Hollande. Puis, une discussion entre Lovarias et Burrieu, sur l'école florentine, lui révéla des chefs-d'œuvre, lui ouvrit des horizons, et il eut mal à contenir son enthousiasme quand Pellerin s'écria :
« Laissez-moi tranquille avec votre hideuse réalité I
72 L'ÉDUCATION SENTLM E NTA LE.
Qu'est-ce que cela veut dire, la réalité? Les uns voient noir, d'autres bleu, la multitude voit bête. Rien de moins naturel que Michel-Ange, rien de plus fort ! Le souci de la vérité extérieure dénote la bassesse contemporaine; et l'art deviendra, si l'on continue, je ne sais quelle rocambolle au-dessous de la religion comme poésie, et de la politique comme intérêt. Vous n'arriverez pas à son but, — oui, son but! — qui est de nous causer une exaltation impersonnelle, avec de petites œuvres, malgré toutes vos finasseries d'exécution. Voilà les tableaux de Bassolier, par exemple : c'est joli, coquet, propret, et pas lourd! Ça peut se mettre dans la poche, se prendre en voyage! Les notaires achètent ça vingt mille francs ; il y a pour trois sous d'idées; mais, sans l'idée, rien de grand! sans grandeur, pas de beau! L'Olympe est une montagne! Le plus crâne monument, ce sera toujours les Pyramides. Mieux vaut l'exubérance que le goût, le désert qu'un trottoir, et un sauvage qu'un coiffeur! »
Frédéric, en écoutant ces choses, regardait W^^ Arnoux. Elles tombaient dans son esprit comme des métaux dans une fournaise, s'ajoutaient à sa passion et faisaient de l'amour.
Il était assis trois places au-dessous d'elle, sur le même côté. De temps à autre, elle se penchait un peu, en tournant la tête pour adresser quelques mots à sa petite fille ; et, comme elle souriait alors, une fossette se creusait dans sa joue, ce qui donnait à son visage un air de bonté plus déhcate.
Au moment des liqueurs, elle disparut. La conversa-
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tion devint très libre ; M. Arnoux y brilla, et Frédéric fut étonné du cynisme de ces hommes. Cependant, leur préoccupation de la femme établissait entre eux et lui comme une égalité, qui le haussait dans sa propre estime.
Rentré au salon, il prit, par contenance, un des albums traînant sur la table. Les grands artistes de répoque l'avaient illustré de dessins, y avaient mis de la prose, des vers, ou simplement leurs signatures; parmi les noms fameux, il s'en trouvait beaucoup d'inconnus, et les pensées curieuses n'apparaissaient que sous un débordement de sottises. Toutes contenaient un hommage plus ou moins direct à M™® Arnoux. Frédéric aurait eu peur d'écrire une ligne à côté.
Elle alla chercher dans son boudoir le coffret à fermoirs d'argent qu'il avait remarqué sur la cheminée. C'était un cadeau de son mari, un ouvrage de la Renaissance. Les amis d'Arnoux le complimentèrent, sa femme le remerciait ; il fut pris d'attendrissement, et lui donna devant le monde un baiser.
Ensuite, tous causèrent çà et là, par groupes; le bonhomme Meinsius était avec M""^ Arnoux, sur une bergère, près du feu; elle se penchait vers son oreille, leurs têtes se touchaient; — et Frédéric aurait accepté d'être sourd, infirme et laid pour un nom illustre et des cheveux blancs, enfin pour avoir quelque chose qui l'intronisât dans une intimité pareille. Il se rongeait le cœur, furieux contre sa jeunesse.
Mais elle vint dans l'angle du salon où il se tenait, lui demanda s'il connaissait quelques-uns des convives, s'il aimait la peinture, depuis combien de temps il
étudiait à Paris. Chaque mot qui sortait de sa bouche semblait à Frédéric être une chose nouvelle, une dépendance exclusive de sa personne. Il regardait attentivement les effilés de sa coiffure, caressant par le bout son épaule nue; et il n'en détachait pas ses yeux, il enfonçait son âme dans la blancheur de cette chair féminine; cependant, il n'osait lever ses paupières, pour la voir plus haut, face à face.
Rosenv^ald les interrompit, en priant W^^ Arnoux de chanter quelque chose. 11 préluda, elle attendait; ses lèvres s'entr'ouvrirent, et un son pur, long, filé, monta dans l'air.
Frédéric ne comprit rien aux paroles italiennes.
Cela commençait sur un rythme grave, tel qu'un chant d'église, puis, s'animant crescendo, multipliait les éclats sonores, s'apaisait tout à coup ; et la mélodie revenait amoureusement, avec une oscillation large et paresseuse.
Elle se tenait debout, près du clavier, les bras tombants, le regard perdu. Quelquefois, pour lire la musique, elle clignait ses paupières en avançant le front, un instant. Sa voix de contralto prenait dans les cordes basses une intonation lugubre qui glaçait, et alors sa belle tête, aux grands sourcils, s'inclinait sur son épaule; sa poitrine se gonflait, ses bras s'écartaient, son cou d'où s'échappaient des roulades se renversait mollement comme sous des baisers aériens ; elle lança trois notes aiguës, redescendit, en jeta une plus haute encore, et, après un silence, termina par un point d'orgue.