PREMIÈRE PARTIE
Rosenwald n'abandonna pas le piano. 11 continua de jouer, pour lui-même. De temps à autre, un des convives disparaissait. A onze heures, comme les derniers s*en allaient, Arnoux sortit avec Pellerin, sous prétexte de le reconduire. Il était de ces gens qui se disent malades quand ils n*ont pas fait leur tour après dîner.
^|me Arnoux s'était avancée dans l'antichambre ; Dittmer et Hussonnet la saluaient, elle leur tendit la main ; elle la tendit également à Frédéric; et il éprouva comme une pénétration à tous les atomes de sa peau.
Il quitta ses amis; il avait besoin d'être seul. Son cœur débordait. Pourquoi cette main offerte? Etait-ce un geste irréfléchi, ou un encouragement? « Allons donc! je suis fou! » Qu'importait d'ailleurs, puisqu'il pouvait maintenant la fréquenter tout à son aise, vivre dans son atmosphère.
Les rues étaient désertes. Quelquefois une charrette lourde passait, en ébranlant les pavés. Les maisons se succédaient avec leurs façades grises, leurs fenêtres closes; et il songeait dédaigneusement à tous ces êtres humains couchés derrière ces murs, qui existaient sans la voir, et dont pas un même ne se doutait qu'elle vécût! Il n'avait plus conscience du milieu, de l'espace, de rien ; et, battant le sol du talon, en frappant avec sa canne les volets des boutiques, il allait toujours devant lui, au hasard, éperdu, entraîné. Un air humide l'enveloppa; il se reconnut au bord des quais.
Les réverbères brillaient en deux lignes droites, indéfiniment, et de longues flammes rouges vacillaient dans la profondeur de l'eau. Elle était de couleur ar-
doise, tandis que le ciel, plus clair, semblait soutenu par les grandes masses d'ombre qui se levaient de chaque côté du fleuve. Des édifices, que l'on n'apercevait pas, faisaient des redoublements d'obscurité. Un brouillard lumineux flottait au delà, sur les toits; tous les bruits se fondaient en un seul bourdonnement ; un vent léger soufflait.
Il s'était arrêté au milieu du pont Neuf, et, tête nue, poitrine ouverte, il aspirait l'air. Cependant, il sentait monter du fond de lui-même quelque chose d'intarissable, un afflux de tendresse qui l'énervait, comme le mouvement des ondes sous ses yeux. A l'horloge d'une église, une heure sonna, lentement, pareille à une voix qui l'eût appelé.
Alors, il fut saisi par un de ces frissons de l'âme où il vous semble qu'on est transporté dans un monde supérieur. Une faculté extraordinaire, dont il ne savait pas l'objet, lui était venue. lise demanda, sérieusement, s'il serait un grand peintre ou un grand poète; — et il se décida pour la peinture, car les exigences de ce métier le rapprocheraient de M°^® Arnoux. Il avait donc trouvé sa vocation! Le but de son existence était clair maintenant, et l'avenir infaillible.
Quand il eut refermé sa porte, il entendit quelqu'un qui ronflait, dans le cabinet noir, près de la chambre. C'était l'autre. Il n'y pensait plus.
Son visage s'offrait à lui dans la glace. Il se trouva beau; — et resta une minute à se regarder.
Le lendemain, avant midi, il s'était acheté une boite de couleurs, des pinceaux, un chevalet. Pellerin consentit à lui donner des leçons, et Frédéric l'emmena dans son logement pour voir si rien ne manquait parmi ses ustensiles de peinture.
Deslauriers était rentré. Un jeune homme occupait le second fauteuil. Le clerc dit en le montrant :
« C'est lui! le voilà! Sénécal! »
Ce garçon déplut à Frédéric. Son front était rehaussé par la coupe de ses cheveux taillés en brosse. Quelque chose de dur et de froid perçait dans ses yeux gris ; et sa longue redingote noire, tout son costume sentait le pédagogue et l'ecclésiastique.
D'abord, on causa des choses du jour, entre autres du Stabat de Rossini; Sénécal, interrogé, déclara qu'il n'allait jamais au théâtre. Pellerin ouvrit la boîte de couleurs.
« Est-ce pour toi, tout cela? dit le clerc.
— Mais sans doute!
— Tiens! quelle idée! »
Et il se pencha sur la table, où le répétiteur de mathématiques feuilletait un volume de Louis Blanc. Il l'avait apporté lui-même, et lisait à voix basse des passages, tandis que Pellerin et Frédéric examinaient ensemble la palette, le couteau, les vessies, puis ils vinrent à s'entretenir du dîner chez Arnoux.
« Le marchand de tableaux? demanda Sénécal. Joli monsieur, vraiment! »
« Pourquoi donc? » dit Pellerin.
Sénécal répliqua :
« Un homme qui bat monnaie avec des turpitudes politiques! »
Et il se mit à parler d'une lithographie célèbre, représentant toute la famille royale hvrée à des occupations édifiantes : Louis-Philippe tenait un code, la reine un paroissien, les princesses brodaient, le duc de Nemours ceignait un sabre; M. de Joinville montrait une carte géographique à ses jeunes frères; on apercevait, dans le fond, un lit à deux compartiments. Cette image, intitulée Une bonne famille, avait fait les délices des bourgeois, mais l'affliction des patriotes. Pellerin, d'un ton vexé comme s'il en était l'auteur, répondit que toutes les opinions se valaient; Sénécal protesta. L'Art devait exclusivement viser à la moralisation des masses ! Il ne fallait reproduire que des sujets poussant aux actions vertueuses; les autres étaient nuisibles.
« Mais ça dépend de l'exécution? cria Pellerin. Je peux faire des chefs-d'œuvre!
— Tant pis pour vous, alors! on n'a pas le droit...