DEUXIÈME PARTIE
L*es boutiques défilaient, la foule augmentait, le bruit devenait plus fort. Après le quai Saint-Bernard, le quai de la Tournelle et le quai Montebello, on prit le quai Napoléon; il voulut voir ses fenêtres, elles étaient loin. Puis on repassa la Seine sur le pont Neuf, on descendit jusqu'au Louvre ; et, par les rues SainL- Honoré, Croix-dcs-PeLits-Ghamps et du Bouloi on atteignit la rue Coq-Héron, et l'on entra dans la cour de l'hôtel.
Pour faire durer son plaisir, Frédéric s'habilla le plus lentement possible, et même il se rendit à pied au boulevard Montmartre ; il souriait à l'idée de revoir, tout à l'heure, sur la plaque de marbre, le nom chéri ; — il leva les yeux. Plus de vitrines, plus de tableaux, rien !
Il courut à la rue de Choiseul. M. et M°^^ Arnoux n'y habitaient pas, et une voisine gardait la loge du portier; Frédéric l'attendit; enfm il parut, ce n'était plus le môme. Il ne savait point leur adresse.
Frédéric entra dans un café, et, tout en déjeunant, consulta l'Almanach du Commerce. Il y avait trois cents Arnoux, mais pas de Jacques Arnoux! Où donc logeaient-ils ? Pellerin devait le savoir.
II se transporta tout en haut du faubourg Poissonnière, à son atelier. La porte n'ayant ni sonnette ni marteau, il donna de grands coups de poing, et il appela, cria. Le vide seul lui répondit.
Il songea ensuite à Hussonnet. Mais où découvrir un pareil homme ^ Une fois il l'avait accompagné jusqu'à la maison de sa maîtresse, rue de Fleurus. Parvenu dans
la rue de Fleurus, Frédéric s'aperçut qu'il ignorait le nom de la demoiselle.
11 eut recours à la Préfecture de police. Il erra d'escalier en escalier, de bureau en bureau. Celui des ren- * seignements se fermait. On lui dit de repasser le lendemain.
Puis il entra chez tous les marchands de tableaux qu'il put découvrir, pour savoir si l'on ne connaissait point Arnoux. M. Arnoux ne faisait plus le commerce.
Enfin, découragé, harassé, malade, il s'en revint à son hôtel et se coucha. Au moment où il s'allongeait entre ses draps, une idée le fit bondir de joie :
« Regimbart! quel imbécile je suis de n'y avoir pas songé! y>
Le lendemain, dès sept heures, il arriva rue Notre- Dame-des-Victoires devant la boutique d'un rogomiste où Regimbart avait coutume de prendre le vin blanc. Elle n'était pas encore ouverte ; il fit un tour de promenade aux environs, et, au bout d'une demi-heure, s'y présenta de nouveau. Regimbart en sortait. Frédéric s'élança dans la rue. Il crut même apercevoir au loin son chapeau; un corbillard et des voitures de deuil s'interposèrent. L'embarras passé, la vision avait disparu.
Heureusement, il se rappela que le Citoyen déjeunait tous les jours à onze heures précises chez un petit restaurateur de la place Gaillon. Il s'agissait de patienter; et, après une interminable flânerie de la Bourse à la Madeleine, et de la Madeleine au Gymnase,
Frédéric, à onze heures précises, entra dans le restaurant de la place Gaillon, sûr d'y trouver son Regimbart.
« Connais pas! » dit le gargotier d'un ton rogue.
Frédéric insistait ; il reprit :
« Je ne le connais plus, monsieur ! » avec un haussement de sourcils majestueux et des oscillations de la tête qui décelaient un mystère.
Mais, dans leur dernière entrevue, le Citoyen avait parlé de Testaminet Alexandre. Frédéric avala une brioche, et, sautant dans un cabriolet, s'enquit près du cocher s'il n'y avait point quelque part, sur les hauteurs de Sainte-Geneviève, un certain café Alexandre. Le cocher le conduisit rue des Francs-Bourgeois- Saint-Michel dans un étabUssement de ce nom-là, et à sa question : « M. Regimbart, s'il vous plaît? le cafetier lui répondit, avec un sourire extra-gracieux :
— Nous ne l'avons pas encore vu, monsieur », tandis qu'il jetait à son épouse, assise dans le comptoir, un regard d'intelligence.
Et aussitôt se tournant vers l'horloge :
« Mais nous l'aurons, j'espère, d'ici à dix minutes, un quart d'heure tout au plus. — Célestin, vite les feuilles! — Qu'est-ce que monsieur désire prendre? »
Quoique n'ayant besoin de rien prendre, Frédéric avala un verre de rhum, puis un verre de kirsch, puis un verre de curaçao, puis différents grogs, tant froids que chauds. Il lut tout le Siècle du jour, et le relut; il examina, jusque dans les grains du papier, la caricature du Charivari y à la fin, il savait par cœur les an-
nonces. De temps à autre, des bottes résonnaient sur le trottoir, c'était lui ! et la forme de quelqu'un se profilait sur les carreaux; mais cela passait toujours !
Afm de se désennuyer, Frédéric changeait de place ; 'il alla se mettre dans le fond, puis à droite, ensuite à gauche ; et il restait au miheu de la banquette, les deux bras étendus. Mais un chat, foulant délicatement le velours du dossier, lui faisait des peurs en bondissant tout à coup, pour lécher les taches de sirop sur le plateau ; et l'enfant de la maison, un intolérable mioche de quatre ans, jouait avec une crécelle sur les marches du comptoir. Sa maman, petite femme pâlotte, à dents gâtées, souriait d'un air stupide. Que pouvait donc faire Regimbart? Frédéric l'attendait, perdu dans une détresse illimitée.
La pluie sonnait comme grêle sur la capote du cabriolet. Par Técartement du rideau de mousseUne, il apercevait dans la rue le pauvre cheval, plus immobile qu'un cheval de bois. Le ruisseau, devenu énorme, coulait entre deux rayons des roues et le cocher s'abritant de la couverture sommeillait; mais, craignant que son bourgeois ne s'esquivât, de temps à autre il entr'ouvrait la porte, tout ruisselant comme un fleuve ; — et si les regards pouvaient user les choses, Frédéric aurait dissous l'horloge à force d'attacher dessus les yeux. Elle marchait, cependant. Le sieur Alexandre se promenait — de long en large, en répétant : « Il va venir, allez! il va venir! » et, pour le distraire, lui tenait des discours, parlait poUtique. Il poussa
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même la complaisance jusqu'à lui proposer une partie de dominos.
Enfin, à quatre heures et demie, Frédéric, qui était là depuis midi, se leva d'un bond, déclarant qu'il n'attendait plus.
« Je n'y comprends rien moi-même, répondit le cafetier d'un air candide, c'est la première fois que manque M. Ledoux!
— Gomment, M. Ledoux?
— Mais oui, monsieur !
— J'ai dit Regimbart ! s'écria Frédéric exaspéré.
— Ah! mille excuses! vous faites erreur! — N'estce pas, madame Alexandre, monsieur a dit : M. Ledoux? »
Et interpellant le garçon :
« Vous l'avez entendu, vous-même, comme moi? »
Pour se venger de son maître, sans doute, le garçon se contenta de sourire.
Frédéric se fit ramener vers les boulevards, indigné du temps perdu, furieux contre le Citoyen, implorant sa présence comme celle d'un dieu, et bien résolu à l'extraire du fond des caves les plus lointaines. Sa voiture l'agaçait, il la renvoya ; ses idées se brouillaient ; puis tous les noms des cafés qu'il avait entendu prononcer par cet imbécile jaillirent de sa mémoire à la fois, comme les mille pièces d'un feu d'artifice : café Gascard, café Grimbert, café Halbout, estaminet Bordelais, Havanais, Havrais, Bœuf à la mode, brasserie Allemande, Mère Morel ; et il se transporta dans tous successivement. Mais dans l'un Regimbart venait de I. Il
sortir; dans un autre il viendrait peut-être; dans un troisième, on ne l'avait pas vu depuis six mois ; ailleurs, il avait commandé, hier, un gigot pour samedi. Enfin, chez Vautier, limonadier, Frédéric, ouvrant la porte, se heurta contre le garçon.
« Connaissez-vous M. Regimbart?
— Gomment, monsieur, si je le connais? C'est moi qui ai l'honneur de le servir. Il est en haut; il achève de dîner! »
Et, la serviette sous le bras, le maître de l'étabHssement, lui-même, l'aborda :
<( Vous demandez M. Regimbart, monsieur? il était ici à l'instant. »
Frédéric poussa un juron, mais le limonadier affirma qu'il le trouverait chez Boutte vilain, infailliblement.
« Je vous en donne ma parole d'honneur! il est parti un peu plus tôt que de coutume, car il a un rendez-vous d'affaires avec des messieurs. Mais vous le trouverez, je vous le répète, chez Boutte vilain , rue Saint-Martin, 92, deuxième perron, à gauche, au fond de la cour, entre-sol, porte à droite! »
Enfin, il l'aperçut à travers la fumée des pipes, seul, au fond de l'arrière buvette après le billard, une chope devant lui, le menton baissé et daùs une attitude méditative.
<cAh! il y a longtemps que je vous cherchais, vous! »
Sans s'émouvoir, Regimbart lui tendit deux doigts seulement, et comme s'il l'avait vu la veille, il débita