DEUXIÈME PARTIE
plusieurs phrases insignifiantes sur l'ouverture de la session.
Frédéric l'interrompit, en lui disant de l'air le plus naturel qu'il put : *
<c Arnoux va bien? »
La réponse fut longue à venir, Regimbart se gargarisait avec son liquide.
« Oui, pas mal!
— Où demeure-t-il donc, maintenant?
— Mais... rue Paradis-Poissonnière, répondit le Citoyen étonné.
— Quel numéro ?
— Trente-sept, parbleu, vous êtes drôle! » Frédéric se leva.
« Comment, vous partez?
— Oui, oui, j'ai une course, une affaire que j'oubliais! Adieu! »
Frédéric alla de l'estaminet chez Arnoux, comme soulevé par un vent tiède et avec l'aisance extraordinaire que l'on éprouve dans les songes.
Il se trouva bientôt à un second étage, devant une porte dont la sonnette retentissait; une servante parut; une seconde porte s'ouvrit; M™® Arnoux était assise près du feu. Arnoux fit un bond et l'embrassa. Elle avait sur ses genoux un petit garçon de trois ans à peu près ; sa fille, grande comme elle maintenant, se tenait debout, de l'autre côté de la cheminée.
« Permettez-moi de vous présenter ce monsieurlà », dit Arnoux, en prenant son fils par les aisselles.
Et il s'amusa quelques minutes à le faire sauter en
l'air, très haut, pour le recevoir au bout de ses bras.
« Tu vas le tuer ! ah ! mon Dieu ! finis donc ! » s'écriait M™^ Arnoux.
Mais Arnoux, jurant qu'il n'y avait pas de danger continuait, et même zézéyait des caresses en patois marseillais, son langage natal : « Ah! brave pichoùn, mon pouUt rossignolet!! » Puis il demanda à Frédéric pourquoi il avait été si longtemps sans leur écrire, ce qu'il avait pu faire là-bas, ce qui le ramenait.
« Moi, à présent, cher ami, je suis marchand de faïences. Mais causons de vous ! »
Frédéric allégua un long procès, la santé de sa mère ; il insista beaucoup là-dessus, afin de se rendre intéressant. Bref, il se fixait à Paris, définitivement cette fois ; et il ne dit rien de l'héritage — dans la peur de nuire à son passé.
Les rideaux, comme les meubles, étaient en damas de laine marron; deux oreillers se touchaient contre le traversin ; une bouillotte chauffait dans les charbons ; et l'abat-jour de la lampe, posée au bord de la commode, assombrissait l'appartement. M""^ Arnoux avait une robe de chambre en mérinos gros bleu. Le regard tourné vers les cendres et une main sur l'épaule du petit garçon, elle défaisait, de l'autre, le lacet de la brassière; le mioche, en chemise, pleurait tout en se grattant la tète, comme M. Alexandre fils.
Frédéric s'était attendu à des spasmes de joie; — mais les passions s'étiolent quand on les dépayse; et, ne retrouvant plus M"^^ Arnoux dans le milieu où il l'avait connue, elle lui semblait avoir perdu quelque