‹ Œuvres complètes. Ed. définitive d'après les manuscrits originauxChapitre 54 sur 108 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

chose, porter confusément comme une dégradation, enfin n'être pas la même. Le calme de son cœur le stupéfiait. Il s'informa des anciens amis, de Pellerin, entre autres.

« Je ne le vois pas souvent », dit Arnoux.

Elle ajouta :

« Nous ne recevons plus, comme autrefois!»

Était-ce pour l'avertir qu'on ne lui ferait aucune invitation? Mais Arnoux, poursuivant ses cordialités, lui reprocha de n'être pas venu dîner avec eux, à l'improviste ; et il expliqua pourquoi il avait changé d'industrie.

« Que voulez-vous faire, dans une époque de décadence comme la nôtre? La grande peinture est passée de mode! d'ailleurs, on peut mettre de l'art partout. Vous savez, moi, j'aime le beau! il faudra un de ces jours que je vous mène à ma fabrique. »

Et il voulut lui montrer, immédiatement, quelquesuns de ses produits dans son magasin à l'entre-sol.

Les plats, les soupières, les assiettes et les cuvettes encombraient le plancher. Contre les murs étaient dressés de larges carreaux de pavage pour salles de bain et cabinets de toilette, avec sujets mythologiques dans le style de la Renaissance, tandis qu'au milieu une double étagère, montant jusqu'au plafond, supportait des vases à contenir la glace, des pots à fleurs, des candélabres, de petites jardinières et de grandes statuettes polychromes figurant un nègre ou une bergère pompadour. Les démonstrations d'Arnoux ennuyaient Frédéric qui avait froid et faim.

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Il courut au café Anglais, y soupa splendidement, et, tout en mangeant, il se disait :

« J'étais bien bon là-bas avec mes douleurs! A peine si elle m'a reconnu ! quelle bourgeoise! »

Et, dans un brusque épanouissement de santé, il se fit des résolutions d'égoïsme. Il se sentait le cœur dur comme la table où ses coudes posaient. Donc, il pouvait, maintenant, se jeter au milieu du monde, sans peur. L'idée des Dambreuse lui vint; il les utiliserait; puis il se rappela Deslauriers. « Ah ! ma foi, tant pis ! » Cependant, il lui envoya, par un commissionnaire, un billet lui donnant rendez-vous le lendemain au Palais- Royal, afin de déjeuner ensemble.

La fortune n'était pas si douce pour celui-là.

Il s'était présenté > au concours d'agrégation avec une thèse sur le droit de tester, où il soutenait qu'on devait le restreindre autant que possible; — et, son adversaire l'excitant à lui faire dire des sottises, il en avait dit beaucoup, sans que les examinateurs bronchassent. Puis le hasard avait voulu qu'il tirât au sort, pour sujet de leçon, la Prescription. Alors, Deslauriers s'était livré à des théories déplorables; les vieilles contestations devaient se produire comme les nouvelles; pourquoi le propriétaire serait-il privé de son bien parce qu'il n'en peut fournir les titres qu'après trente et un ans révolus? C'était donner la sécurité de l'honnête homme à l'héritier du voleur enrichi. Toutes les injustices étaient consacrées par une extension de ce droit, qui était la tyrannie, l'abus de la force! Il s'était même écrié :

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« Abolissons-le ; et les Franks ne pèseront plus sur les Gaulois, les Anglais sur les Irlandais, les Yankees sur les Peaux-Rouges, les Turcs sur les Arabes, les blancs sur les nègres, la Pologne... »

Le président Pavait interrompu :

« Bien! bien! monsieur! nous n'avons que faire de vos opinions politiques, vous vous représenterez plus tard! »

Deslauriers n'avait pas voulu se représenter. Mais ce malheureux titre XX du IIP livre du Code civil était devenu pour lui une montagne d'achoppement. 11 élaborait un grand ouvrage sur la Prescription^ considérée comme hase du droit civil et du droit naturel des peuples-^ et il était perdu dansDunod, Rogérius, Balbus, Merlin, Vazeille, Savigny, Troplong, et autres lectures considérables. Afin de s'y livrer plus à l'aise, il s'était démis de sa place de maitre-clerc. Il vivait en donnant des répétitions, en fabriquant des thèses ; et, aux séances de la Parlotte, il effrayait par sa virulence le parti conservateur, tous les jeunes doctrinaires issus de M. Guizot, — si bien qu'il avait, dans un certain monde, une espèce de célébrité, quelque peu mêlée de défiance pour sa personne.

Il arriva au rendez-vous, portant un gros paletot doublé de flanelle rouge, comme celui de Sénécal autrefois.

Le respect humain, à cause du public qui passait, les empêcha de s'étreindre longuement, et ils allèrent jusque chez Véfour, bras dessus, bras dessous, en ricanant de plaisir, avec une larme au fond des

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yeux. Puis, dès qu'ils furent seuls, Deslauriers s'écria :

« Ah! saprelotte, nous allons nous la repasser douce, maintenant! »

Frédéric n'aima point cette manière de s'associer, tout de suite, à sa fortune. Son ami témoignait trop de joie pour eux deux, et pas assez pour lui seul.

Ensuite, Deslauriers conta son échec, et peu à peu ses travaux, son existence, parlant de lui-même stoïquement et des autres avec aigreur. Tout lui déplaisait. Pas un homme en place qui ne fût un crétin ou une canaille. Pour un verre mal rincé, il s'emporta contre le garçon, et, sur le reproche anodin de Frédéric :

« Comme si j'allais me gêner pour de pareils cocos, qui vous gagnent jusqu'à des six et huit mille francs par an, qui sont électeurs, éligibles peut-être! Ah non, non !

Puis, d'un air enjoué :

« Mais j'oubhe que je parle à un capitahste, à un Mondor, car tu es un Mondor, maintenant ! »

Et, revenant sur l'héritage, il exprima cette idée : que les successions collatérales (chose injuste en soi, bien qu'il se réjouit de celle-là) seraient abolies, un de ces jours, à la procliaine révolution.

<c Tu crois? dit Frédéric.

— Compte dessus ! répondit-il. Ça ne peut pas durer! on souffre trop ! Quand je vois dans la misère des gens comme Sénécal...

— Toujours le Sénécal ! pensa Frédéric.

— Quoi de neuf, du reste ? Es-tu encore amoureux de M"^^ Arnoux ! C'est passé, hein? »

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