DEUXIÈME PARTIE
châles étaient jetés en pile sur des chaises. Une jeune femme, en costume de dragon Louis XV, le traversait en ce moment-là. C'était W^ Rose-Annette Bron, la maîtresse du lieu.
« Eh bien? dit Arnoux.
— C'est fait ! répondit-elle.
— Ah ! merci, mon ange !
Et il voulut Tembrasser.
« Prends donc garde, imbécile ! tu vas gâter mon maquillage! »
Arnoux présenta Frédéric.
« Tapez là-dedans, monsieur, soyez le bienvenu ! »
Elle écarta une portière derrière elle, et se mit à crier emphatiquement :
« Le sieur Arnoux, marmiton, et un prince de ses amis! »
Frédéric fut d'abord ébloui par les lumières ; il n'aperçut que de la soie, du velours, des épaules nues, une masse de couleurs qui se balançait aux sons d'un orchestre caché par des verdures, entre des murailles tendues de soie jaune, avec des portraits au pastel, çà et là, et des torchères de cristal en style Louis XVI. De hautes lampes, dont les globes dépolis ressemblaient à des boules de neige, dominaient des corbeilles de fleurs, posées sur des consoles, dans les coins; — et en face, après une seconde pièce plus petite, on distinguait, dans une troisième, un lit à colonnes torses, ayant une glace de Venise à son chevet.
Les danses s'arrêtèrent, et il y eut des applaudissements, un vacarme de joie, à la vue d' Arnoux s'a-
vançant avec son panier sur la tête; les victuailles faisaient bosse au milieu. — « Gare au lustre ! » Frédéric leva les yeux : c'était le lustre en vieux saxe qui ornait la boutique de Y Art industriel j le souvenir des anciens jours passa dans sa mémoire ; mais un fantassin de la Ligne en petite tenue, avec cet air nigaud que la tradition donne aux conscrits, se planta devant lui, en écartant les deux bras pour marquer l'étonnement ; et il reconnut, malgré les effroyables moustaches noires extra-pointues qui le défiguraient, son ancien ami Hussonnet. Dans un charabia moitié alsacien, moitié nègre j le bohème l'accablait de féUcitations, l'appelant son colonel. Frédéric, décontenancé par toutes ces personnes, ne savait que répondre. Un archet ayant frappé sur un pupitre, danseurs et danseuses se mirent en place.
Ils étaient une soixantaine environ, les femmes pour la plupart en villageoises ou en marquises, et les hommes, presque tous d'âge mûr, en costumes de rouher, de débardeur ou de matelot.
Frédéric, s'étant rangé contre le mur, regarda le quadrille devant lui.
Un vieux beau , vêtu , comme un doge vénitien , d'une longue simarre de soie pourpre, dansait avec M""^ Rosanette, qui portait un habit vert, une culotte de tricot et des bottes molles à éperons d'or. Le couple en face se composait d'un Arnaute chargé de yatagans et d'une Suissesse aux yeux bleus, blanche comme du lait, potelée comme une caille, en manches de chemise €t corset rouge. Pour faire valoir sa chevelure qui lui