‹ Œuvres complètes. Ed. définitive d'après les manuscrits originauxChapitre 72 sur 108 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Dussardier lui sauta au cou.

« Vous êtes donc riche, maintenant? Ah! tant mieux, nom d'un chien, tant mieux ! »

Cisy parut, avec un crêpe à son chapeau. Depuis la mort de sa grand'mère, il jouissait d'une fortune considérable, et tenait moins à s'amuser qu'à se distinguer des autres, à n'être pas comme tout le monde, enfin à (c avoir du cachet ». C'était son mot.

Il était midi cependant, et tous bâillaient; Frédéric attendait quelqu'un. Au nom d'Arnoux, Pelleriii fit la grimace. Il le considérait comme un renégat depuis qu'il avait abandonné les arts.

« Si l'on se passait de lui? qu'en dites- vous? »

Tous approuvèrent.

Un domestique en longues guêtres ouvrit la porte^ et l'on aperçut la salle à manger avec sa haute plinthe en chêne relevé d'or et ses deux dressoirs chargés de vaisselle. Les bouteilles de vin chauffaient sur le poêle; les lames des couteaux neufs miroitaient près des huîtres; il y avait dans le ton laiteux des verres-mousseline comme une douceur engageante, et la table disparaissait sous du gibier, des fruits, des choses extraordinaires. Ces attentions furent perdues pour Sénécal.

Il commença par demander du pain de ménage (le plus ferme possible), et, à ce propos, parla des meurtres de Buzançais et de la crise des subsistances.

Rien de tout cela ne serait survenu si on protégeait mieux l'agriculture, si tout n'était pas livré à la concurrence, à l'anarchie, à la déplorable maxime du « laissez

faire, laissez passer! » Voilà comment se constituait la féodalité de l'argent, pire que l'autre ! Mais qu'on y prenne garde ! le peuple, à la fin, se lassera, et pourrait faire payer ses souffrances aux détenteurs du capital, soit par de sanglantes proscriptions, ou par le pillage de leurs hôtels.

Frédéric entrevit dans un éclair un flot d'hommes aux bras nus envahissant le grand salon de M""^ Dambreuse, cassant les glaces à coups de piques.

Sénécal continuait : l'ouvrier, vu TinsufTisance des salaires, était plus malheureux que l'ilote, le nègre et le paria, s'il a des enfants surtout.

« Doit-il s'en débarrasser par l'asphyxie, comme le lui conseille je ne sais plus quel docteur anglais, issu de Malthus ? »

Et se tournant vers Gisy :

« En serons-nous réduits aux conseils de l'infâme Malthus?»

Cisy, qui ignorait l'infamie et même l'existence de Malthus, répondit qu'on secourait pourtant beaucoup de misères, et que les classes élevées...

« Ah ! les classes élevées ! dit, en ricanant, le socialiste. D'abord, il n'y a pas de classes élevées : on n'est M^élevé que par le cœur ! Nous ne voulons pas d'aumônes, entendez-vous ! mais l'égalité, la juste répartition des produits. »

Ce qu'il demandait, c'est que l'ouvrier pût devenir capitaliste, comme le soldat colonel. Les jurandes, au moins, en limitant le nombre des apprentis, empêchaient l'encombrement des travailleurs, et le senti-

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ment de la fraternité se trouvait entretenu par les fêtes, les bannières.

Hussonnet, comme poète, regrettait les bannières ; Pellerin aussi, prédilection qui lui était venue au café Dagneaux, en écoutant causer des phalanstériens. Il déclara Fourier un grand homme.

« Allons donc! dit Deslauriers. Une vieille bête! qui voit dans les bouleversements d'empires des effets de la vengeance divine ! C'est comme le sieur Saint- Simon et son église, avec sa haine de la Révolution française : un tas <ie farceurs qui voudraient nous refaire le catholicisme ! »

M. de Cisy, pour s'éclairer, sans doute, ou donner de lui une bonne opinion, se mit à dire doucement :

« Ces deux savants ne sont donc pas de l'avis de Voltaire?

— Celui-là, je vous l'abandonne ! reprit Sénécal.

— Comment? moi, je croyais...

— Eh non! il n'aimait pas le peuple! »

, Puis la conversation descendit aux événements contemporains : les mariages espagnols, les dilapidations de Rochefort, le nouveau chapitre de Saint-Denis, ce qui amènerait un redoublement d'impôts. Selon Sénécal, on en payait assez, cependant !

« Et pourquoi, mon Dieu? pour élever des palais aux singes du Muséum, faire parader sur nos places de brillants états-majors, ou soutenir, parmi les valets du Château, une étiquette gothique !

— J'ai lu dans la Mode, dit Cisy, qu'à la Saint- I. li

Ferdinand, au bal des Tuileries, tout le monde était déguisé en chicards.

— Si ce n'est pas pitoyable ! fit le socialiste, en haussant de dégoût les épaules.

— Et le musée de Versailles! s'écria Pellerin. Parlons-en! Ces imbéciles-là ont raccourci un Delacroix et rallongé un Gros ! Au Louvre, on a si bien restauré, gratté et tripoté toutes les toiles, que, dans dix ans, peut-être pas une ne restera. Quant aux erreurs du catalogue, un Allemand a écrit dessus tout un livre. Les étrangers, ma parole, se fichent de nous !

— Oui, nous sommes la risée de l'Europe, dit Sénécal.

— C'est parce que l'art est inféodé à la Couronne.

— Tant que vous n'aurez pas le suffrage universel...

— Permettez! car l'artiste, refusé depuis vingt ans à tous les Salons, était furieux contre le Pouvoir. Eh ! qu'on nous laisse tranquilles. Moi , je ne demande rien! seulement les Chambres devraient statuer sur les intérêts de l'art. Il faudrait étabUr une chaire d'esthétique, et dont le professeur, un homme à la fois praticien et philosophe, parviendrait, j'espère, à grouper la multitude. — Vous feriez bien, Hussonnet, de toucher un mot de ça dans votre journal?

— Est-ce que les journaux sont libres? est-ce que nous le sommes? dit Deslauriers avec emportement. Quand on pense qu'il peut y avoir jusqu'à vingt-huit formantes pour étabhr un batelet sur une rivière, ça me donne Tenvie d'aller vivre chez les anthropophages! Le gouvernement nous dévore! Tout est à lui, la philosophie, le droit, les arts, l'air du ciel; et la France

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râle, énervée, sous la botte du gendarme et la soutane du calotin ! »

Le futur Mirabeau épanchait ainsi sa bile, larger ment. Enfin, il prit son verre, se leva, et, le poing sur la hanche, l'œil allumé :

« Je bois à la destruction complète de l'ordre actuel, c'est-à-dire de tout ce qu'on nomme Privilège Monopole, Direction, Hiérarchie, Autorité, État! » et, d'une voix plus haute : « que je voudrais briser comme ceci ! » en lançant sur la table le beau verre à patte, qui se fracassa en mille morceaux.

Tous applaudirent, et Dussardier principalement.

Le spectacle des injustices lui faisait bondir le cœur. Il s'inquiétait de Barbes; il était de ceux qui se jettent sous les voitures pour porter secours aux chevaux tombés. Son érudition se bornait à deux ouvrages, l'un intitulé Crimes des rois, l'autre Mystères du Vatican. Il avait écouté l'avocat bouche béante, avec déUces. Enfin, n'y tenant plus :

« Moi, ce que je reproche à Louis-Philippe, c'est d'abandonner les Polonais !

— Un moment! dit Hussonnet. D'abord, la Pologne n'existe pas; c'est une invention de Lafayette ! Les Polonais, règle générale, sont tous du faubourg Saint-Marceau, les véritables s'étant noyés avec Poniatowski. » Bref, « il ne donnait plus là-dedans, » il était « revenu de tout ça! » C'était comme le serpent de mer, la révocation de l'édit de Nantes et « cette vieille blague de la Saint-Barthélémy ! »

Sénécal, sans défendre les Polonais, releva les der-

niers mots de l'homme de lettres. On avait calomnié les papes, qui, après tout, défendaient le peuple, et il appelait la Ligue « l'aurore de la Démocratie, un grand mouvement égalitaire contre l'individualisme des protestants ».

Frédéric était un peu surpris par ces idées. Elles ennuyaient Cisy probablement, car il mit la conversation sur les tableaux vivants du Gymnase, qui attiraient alors beaucoup de monde.

Sénécal s'en affligea. De tels spectacles corrompaient les filles du prolétaire ; puis on les voyait étaler un luxe insolent. Aussi approuvait-il les étudiants bavarois qui avaient outragé Lola Montés. A l'instar de Rousseau, il faisait plus de cas de la femme d'un charbonnier que de la maîtresse d'un roi.

<( Vous blaguez les truffes ! » répliqua majestueusement Hussonnet. Et il prit la défense de ces dames, en faveur de Rosanette. Puis, comme il parlait de son bal et du costume d'Arnoux :

« On prétend qu'il branle dans le manche? » dit Pellerin.

Le marchand de tableaux venait d'avoir un procès pour ses terrains de Relleville, et il était actuellement dans une compagnie de kaohn bas-breton avec d'autres farceurs de son espèce.

Dussardier en savait davantage ; car son patron à lui, M. Moussinot, ayant été aux informations sur Arnoux près du banquier Oscar Lefebvre, celui-ci avait répondu qu'il le jugeait peu solide, connaissant quelques-uns de ses renouvellements.

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