‹ Œuvres complètes. Ed. définitive d'après les manuscrits originauxChapitre 73 sur 108 · DEUXIÈME PARTIE. îf · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. îf

Le dessert était fmi ; on passa dans le salon, tendu comme celui de la Maréchale, en damas jaune et de style Louis XVL

Pellerin blâma Frédéric de n'avoir pas choisi, plutôt, le style néo-grec ; Sénécal frotta des allumettes contre les tentures ; Deslauriers ne fit aucune observation. Il en fit dans la bibliothèque, qu'il appela une bibliothèque de petite fille. La plupart des littérateurs contemporains s'y trouvaient. Il fut impossible de parler de leurs ouvrages, car Hussonnet, immédiatement, contait des anecdotes sur leurs personnes, critiquait leurs figures, leurs mteurs, leur costume, exaltant , les esprits de quinzième ordre, dénigrant ceux du premier, et déplorant, bien entendu, la décadence moderne. Telle chansonnette de villageois contenait, à elle seule, plus de poésie que tous les lyriques du XIX® siècle ; Balzac était surfait, Byron démoli, Hugo n'entendait rien au théâtre, etc.

« Pourquoi donc, dit Sénécal, n'avez-vous pas les volumes de nos poètes-ouvriers? ^>

Et M. de Cisy, qui s'occupait de littérature, s'étonna de ne pas voir sur la table de Frédéric « quelques-unes de ces physiologies nouvelles, physiologie du fumeur, du pêcheur à la ligne, de l'employé de barrière ».

Ils arrivèrent à l'agacer tellement, qu'il eut envie de les pousser dehors par les épaules. « Mais je deviens bête ! » Et, prenant Dussardier à l'écart, il lui demanda s'il pouvait le servir en quelque chose.

Le brave garçon fut attendri. Avec sa place de caissier, il n'avait besoin de rien.

Ensuite, Frédéric emmena Deslauriers dans sa chambre, et, tirant de son secrétaire deux mille francs :

« Tiens, mon brave, empoche ! C'est le reliquat de mes vieilles dettes.

— Mais... et le Journal? dit l'avocat. J'en ai parlé à Hussonnet, tu sais bien. »

Et, Frédéric ayant répondu qu'il se trouvait « un peu gêné, maintenant », l'autre eut un mauvais sourire.

Après les liqueurs, on but de la bière ; après la bière, des grogs; on refuma des pipes. Enfin, à cinq heures du soir, tous s'en allèrent ; et ils marchaient les uns près des autres, sans parler, quand Dussardier se mit à dire que Frédéric les avait reçus parfaitement. Tous en convinrent.

Hussonnet déclara son déjeuner un peu trop lourd. Sénécal critiqua la futilité de son intérieur. Gisy pensait de même. Gela manquait de « cachet », absolument.

« Moi, je trouve, dit Pelle rin, qu'il aurait bien pu me commander un tableau. »

Deslauriers se taisait, en tenant dans la poche de son pantalon ses billets de banque.

Frédéric était resté seul. Il pensait à ses amis, et

sentait entre eux et lui comme un grand fossé plein

^ d'ombre qui les séparait. Il leur avait tendu la main

cependant, et ils n'avaient pas répondu à la franchise

de son cœur.

Il se rappela les mots de Pellerin et de Dussardier sur Arnoux. C'était une invention, une calomnie sans

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