DEUXIÈME PARTIE
Comment faire? car souvent elle le renvoyait sans nulle cérémonie, apparaissant une minute entre deux portes pour chuchoter : « Je suis occupée ; à ce soir ! » ou bien il la trouvait au milieu de douze personnes ; et quand ils étaient seuls, on aurait juré une gageure, tant les empêchements se succédaient. Il l'invitait à dîner, elle refusait toujours; une fois, elle accepta, mais ne vint pas.
Une idée machiavélique surgit dans sa cervelle.
Connaissant par Dussardier les récriminations de Pellerin sur son compte, il imagina de lui commander le portrait de la Maréchale, un portrait grandeur nature, qui exigerait beaucoup de séances ; il n'en manquerait pas une seule ; l'inexactitude habituelle de l'artiste faciliterait les tête-à-tête. Il engagea donc Rosanette à se faire peindre, pour offrir son visage à son cher Arnoux. Elle accepta, car elle se voyait au miheu du Grand Salon, à la place d'honneur, avec une foule devant elle, et les journaux en parleraient, ce qui « la lancerait » tout à coup.
Quant à Pellerin, il saisit la proposition avidement. Ce portrait devait le poser en grand homme, être un chef-d'œuvre.
Il passa en revue dans sa mémoire tous les portraits de maître qu'il connaissait, et se décida finalement pour un Titien, lequel serait rehaussé d'ornements à la Véronèse. Donc il exécuterait son projet sans ombres (/ factices, dans une lumière franche éclairant les chairs d'un seul ton, et faisant étinceler les accessoires.
« Si je lui mettais, pensa-t-il, une robe de soie rose
avec un burnous oriental? oh non! canaille le burnous ! ou plutôt si je l'habillais de velours bleu, sur un fond gris, très coloré? On pourrait lui donner également une collerette de guipure blanche, avec un éventail noir et un rideau d'écarlate par derrière? »
Et, cherchant ainsi, il élargissait chaque jour sa conception et s'en émerveillait.
Il eut un battement de cœur quand Rosanette, accompagnée de Frédéric, arriva chez lui pour la première séance. Il la plaça debout, sur une manière d'estrade, au milieu de l'appartement ; et, en se plaignant du jour et regrettant son ancien atelier, il la fit d'abord s'accouder contre un piédestal, puis asseoir dans un fauteuil, et tour à tour, s'éloignant d'elle et s'en rapprochant pour corriger d'une chiquenaude les plis de sa robe, il la regardait les paupières entre-closes, et consultait d'un mot Frédéric.
« Eh bien, non ! s'écria-t-il. J'en reviens à mon idée ! Je vous flanque en Vénitienne ! »
Elle aurait une robe de velours ponceau avec une ceinture d'orfèvrerie, et sa large manche doublée d'hermine laisserait voir son bras nu qui toucherait à la balustrade d'un escalier montant derrière elle. A sa gauche, une grande colonne irait jusqu'au haut de la toile rejoindre des architectures, décrivant un arc. On apercevrait en dessous, vaguement, des massifs d'orangers presque noirs, où se découperait un ciel bleu, rayé de nuages blancs. Sur le balustre couvert d'un tapis, il y aurait, dans un plat d'argent, un bouquet de fleurs, un chapelet d'ambre, un poignard et un cof-