‹ Œuvres complètes. Ed. définitive d'après les manuscrits originauxChapitre 77 sur 108 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

fret de vieil ivoire un peu jaune dégorgeant des sequins d'or; quelques-uns même, tombés par terre çà et là, formeraient une suite d'éclaboussures brillantes, de manière à conduire l'œil vers la pointe de son pied, car elle serait posée sur l'avant-dernière marche, dans un mouvement naturel et en pleine lumière.

Il alla chercher une caisse à tableaux, qu'il mit sur l'estrade pour figurer la marche; puis il disposa comme accessoires sur un tabouret, en guise de balustrade, sa vareuse, un bouclier, une boîte de sardines, un paquet de plumes, un couteau, et, quand il eut jeté devant Rosanette une douzaine de gros sous, il lui fît prendre sa pose.

« Imaginez-vous que ces choses-là sont des richesses, des présents splendides. La tête un peu à droite! Parfait ! et ne bougez plus! Cette attitude majestueuse va bien à votre genre de beauté ! »

Elle avait une robe écossaise avec un gros manchon et se retenait pour ne pas rire.

« Quant à la coiffure, nous la mêlerons à un tortis de perles : cela fait toujours bon effet dans les cheveux rouges. »

La Maréchale se récria, disant qu'elle n'avait pas les cheveux rouges.

« Laissez donc ! Le Rouge des peintres n'est pas celui des bourgeois ! »

Il commença à esquisser la position des masses; et il était si préoccupé des grands artistes de la Renaissance, qu'il en parlait. Pendant une heure, il rêva tout haut à ces existences magnifiques, pleines de génie,

de gloire et de somptuosité avec des entrées triomphales dans les villes, et des galas à la lueur des flambeaux, entre des femmes à moitié nues, belles comme des déesses.

« Vous étiez faite pour vivre dans ce temps-là. Une créature de votre calibre aurait mérité un monseigneur ! »

Rosanette trouvait ses compliments fort gentils. On fixa le jour de la séance prochaine ; Frédéric se chargeait d'apporter les accessoires.

Comme la chaleur du poêle l'avait étourdie quelque peu, ils s'en retournèrent à pied par la rue du Bac et arrivèrent sur le pont Royal.

Il faisait un beau temps, âpre et splendide. Le soleil s'abaissait; quelques vitres de maison, dans la Cité, brillaient au loin comme des plaques d'or, tandis que, par derrière, à droite, les tours de Notre-Dame se profilaient en noir sur le ciel bleu, mollement baigné à l'horizon dans des vapeurs grises. Le vent souffla ; et Rosanette, ayant déclaré qu'elle avait faim, ils entrèrent à la Pâtisserie anglaise.

Des jeunes femmes, avecleurs enfants, mangeaient debout contre le buffet de marbre, où se pressaient, sous des cloches de verre, les assiettes de petits gâteaux. Rosanette avala deux tartes à la crème. Le sucre en poudre faisait des moustaches au coin de sa bouche. De temps à autre, pour l'essuyer, elle tirait son mouchoir de son manchon ; et sa figure ressemblait, sous sa capote de soie verte, à une rose épanouie entre ses feuilles.

Ils se remirent en marche; dans la rue de la Paix,

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