DEUXIÈME PARTIE
des polémiques, et même (en dépit du local) voulait monter des concerts ! L'abonnement d'un an <c donnait droit à une place d'orchestre dans un des principaux théâtres de Paris; de plus, l'administration se chargeait de fournir à MM. les étrangers tous les renseignements désirables, artistiques, et autres. » Mais l'imprimeur faisait des menaces, on devait trois termes au propriétaire, toutes sortes d'embarras surgissaient; et Hussonnet aurait laissé périr Y Art, sans les exhortations de l'avocat, qui lui chauffait le moral quotidiennement. Il l'avait pris, afin de donner plus de poids à sa démarche.
<c Nous venons pour le Journal, dit-il.
— Tiens, tu y penses encore ! répondit Frédéric, d'un ton distrait.
— Certainement j'y pense ! »
Et il exposa de nouveau son plan. Par des comptes rendus de la Bourse, ils se mettraient en relations avec des financiers et obtiendraient ainsi les cent mille francs de cautionnement indispensables. Mais, pour que la feuille pût être transformée en journal politique, il fallait auparavant avoir une large clientèle, et, pour cela, se résoudre à quelques dépenses, tant pour les frais de papeterie, d'imprimerie, de bureau, bref une somme de quinze mille francs.
« Je n'ai pas de fonds, dit Frédéric.
— Et nous donc ! » fit Deslauriers en croisant ses deux bras.
Frédéric, blessé du geste, répliqua :
« Est-ce ma faute?...
— Ah ! très bien ! ils ont du bois dans leur'cheminée, des truffes sur leur table, un bon lit, une bibliothèque, une voiture, toutes les douceurs ! Mais qu'un autre grelotte sous les ardoises, dîne à vingt sous, travaille comme un forçat et patauge dans la misère ! est-ce leur faute ? »
Et il répétait « Est-ce leur faute? » avec une ironie cicéronienne qui sentait le Palais. Frédéric voulait parler.
« Du reste, je comprends, on a des besoins... aristocratiques ; car sans doute... quelque femme...
— Eh bien, quand cela serait? Ne suis-je pas libre?...
— Oh ! très libre ! »
Et, après une minute de silence :
<f C'est si commode, les promesses !
— Mon Dieu ! je ne les nie pas ! » dit Frédéric. L'avocat continuait :
« Au collège, on fait des serments, on constituera une phalange, on imitera les Treize de Balzac ! Puis, quand on se retrouve : Bonsoir, mon vieux, va te promener ! Car celui qui pourrait servir l'autre retient précieusement tout, pour lui seul.
— Comment?
— Oui, tu ne nous a pas même présentés chez les Dambreuse ! »
Frédéric le regarda ; avec sa pauvre redingote, ses lunettes dépolies et sa figure blême, l'avocat lui parut un tel cuistre, qu'il ne put empêcher sur ses lèvres un sourire dédaigneux. Deslauriers l'aperçut, et rougit.
Il avait déjà son chapeau pour s'en aller. Husson-
net, plein d'inquiétude, tâchait de l'adoucir par des regards suppliants, et, comme Frédéric lui tournait le dos :
« Voyons, mon petit ! Soyez mon Mécène ! Protégez les arts ! »
Frédéric, dans un brusque mouvement de résignation, prit une feuille de papier, et, ayant griffonné dessus quelques lignes, la lui tendit. Le visage du bohème s'illumina. Puis, repassant la lettre à Deslauriers :
« Faites des excuses. Seigneur! »
Leur ami conjurait son notaire de lui envoyer au plus vite quinze mille francs.
« Ah ! je te reconnais là ! dit Deslauriers.
— Foi de gentilhomme! ajouta le bohème, vous êtes un brave, on vous mettra dans la galerie des- hommes utiles ! »
L'avocat reprit :
« Tu n'y perdras rien, la spéculation est excellente.
— Parbleu! s'écria Hussonnet, j'en fourrerais ma tête sur l'échafaud. »
Et il débita tant de sottises et promit tant de merveilles (auxquelles il croyait peut-être), que Frédéric ne savait pas si c'était pour se moquer des autres ou de lui-même.
Ce soir-là, il reçut une lettre de sa mère.
Elle s'étonnait de ne pas le voir encore ministre, tout en le plaisantant quelque peu. Puis elle parlaitjde sa santé, et lui apprenait que M. Roque venait mainte-
nant chez elle. « Depuis qu'il est veuf, j'ai cru sans inconvénient de le recevoir. Louise est très changée à son avantage. » Et en post-scriptum : « Tu ne me dis rien de ta belle connaissance, M. Dambreuse; à ta place, je l'utiliserais. »
Pourquoi pas? Ses ambitions intellectuelles l'avaient quitté, et sa fortune (il s'en apercevait) était insuffisante ; car, ses dettes payées et la somme convenue remise aux autres, son revenu serait diminué de quatre mille francs, pour le moins ! D'ailleurs, il sentait le besoin de sortir de cette existence, de se raccrocher à quelque chose. Aussi, le lendemain, en dînant chez ]y|me Arnoux, il dit que sa mère le tourmentait pour qu'il embrassât une profession.
<c Mais je croyais, reprit-elle, que M. Dambreuse devait vous faire entrer au Conseil d'État? Cela vous irait très bien. »
Elle le voulait donc. Il obéit.
Le banquier, comme la première fois, était assis à son bureau, et d'un geste le pria d'attendre quelques minutes, car un monsieur tournant le dos à la porte l'entretenait de matières graves. Il s'agissait de charbons de terre et d'une fusion à opérer entre diverses compagnies.
Les portraits du général Foy et de Louis-Philippe se faisaient pendant de chaque côté de la glace ; des cartonniers montaient contre le lambris jusqu'au plafond, et il y avait six chaises de paille, M. Dambreuse n'ayant pas besoin pour ses affaires d'un appartement plus beau ; c'était comme ces sombres cuisines où s'élabo-