‹ Œuvres complètes. Ed. définitive d'après les manuscrits originauxChapitre 84 sur 108 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

tribuant çà et là des mots aimables, tandis que des vieux, qui avaient des binocles à deux branches, venaient lui faire la cour. Elle présenta Frédéric à quelques-uns. M. Dambreuse le toucha au coude légèrement, et l'emmena dehors sur la terrasse.

Il avait vu le Ministre. La chose n'était pas facile. Avant d'être présenté comme auditeur au Conseil d'État, on devait subir un examen. Frédéric, pris d'une confiance inexplicable, répondit qu'il en savait les matières.

Le financier n'en était pas surpris, d'après tous les éloges que faisait de lui M. Roque.

A ce nom, Frédéric revit la petite Louise, sa maison, sa chambre; et il se rappela des nuits pareilles, où il restait à sa fenêtre, écoutant les rouliers qui passaient. Ce souvenir de ces tristesses amena la pensée de M"'*' Arnoux; et il se taisait, tout en continuant à marcher sur la terrasse. Les croisées dressaient au miheu des ténèbres de longues plaques rouges; le bruit du bal s'affaiblissait; les voitures commençaient à s'en aller.

c( Pourquoi donc, reprit M. Dambreuse, tenez-vous au Conseil d'État? »

Et il affirma, d'un ton de libéral, que les fonctions publiques ne menaient à rien, il en savait quelque chose; les affaires valaient mieux. Frédéric objecta la difficulté de les apprendre.

« Ah ! bah ! en peu de temps, je vous y mettrais. »

Voulait-il l'associer à ses entreprises?

Le jeune homme aperçut, comme dans un éclair, une immense fortune qui allait venir.

« Rentrons, dit le banquier. Vous soupez avec nous, n'est-ce pas? »

Il était trois heures, on partait. Dans la salle à manger, une table servie attendait les intimes.

M. Dambreuse aperçut Martinon, et, s'approchant de sa femme, d'une voix basse :

« C'est vous qui l'avez invité? )>

Elle répliqua sèchement :

« Mais oui! »

La nièce n'était pas là. On but très bien, on rit très haut; et des plaisanteries hasardeuses ne choquèrent point, tous éprouvant cet allégement qui suit les contraintes un peu longues. Seul, Martinon se montra sérieux; il refusa de boire du vin de Champagne par bon genre, souple d'ailleurs et fort poli, car M. Dambreuse, qui avait la poitrine étroite, se plaignant d'oppression, il s'informa de sa santé à plusieurs reprises ; puis il dirigeait ses yeux bleuâtres du côté de M""'^ Dambreuse.

Elle interpella Frédéric pour savoir quelles jeunes personnes lui avaient plu. Il n'en avait remarqué aucune et préférait, d'ailleurs, les femmes de trente ans.

« Ce n'est peut-être pas bête! » répondit-elle.

Puis, comme on mettait les pehsses et les paletots, M. Dambreuse lui dit :

« Venez me voir un de ces matins, nous causerons! »

Martinon, au bas de l'escalier, alluma un cigare ; et

il offrait, en le suçant, un profil tellement lourd, que son compagnon lâcha cette phrase :

« Tu as une bonne tête, ma parole !

— Elle en a fait tourner quelques-unes! » reprit le jeune magistrat, d'un air à la fois convaincu et vexé.

Frédéric, en se couchant, résuma la soirée. D'abord, sa toilette (il s'était observé dans les glaces plusieurs fois), depuis la coupe de l'habit jusqu'au nœud des escarpins, ne laissait rien à reprendre; il avait parlé à des hommes considérables , avait vu de près des femmes riches, M. Dambreuse s'était montré excellent et M^^Dambreuse presque engageante. Il pesa un à un ses moindres mots, ses regards, mille choses inanalysables et cependant expressives. Ce serait crânement beau d'avoir une pareille maîtresse! Pourquoi non, après tout? 11 en valait bien un autre! Peut-être qu'elle n'était pas si difficile? Martinon ensuite revint à sa mémoire ; et, en s'endormant, il souriait de pitié sur ce brave garçon.

L'idée de la Maréchale le réveilla; ces mots de son billet: « A partir de demain soir, » étaient bien un rendez-vous pour le jour même. Il attendit jusqu'à neuf heures, et courut chez elle.

Quelqu'un, devant lui, qui montait l'escalier, ferma la porte. Il tira la sonnette; Delphine vint ouvrir, et affirma que Madame n'y était pas.

Frédéric insista, pria. Il avait à lui communiquer quelque chose de très grave, un simple mot. Enfin l'argument de la pièce de cent sous réussit, et la bonne le laissa seul dans Tantichambre.

Rosanette parut. Elle était en chemise, les cheveux dénoués ; et, tout en hochant la tôte, elle fit de loin avec les deux bras un grand geste exprimant qu'elle ne pouvait le recevoir.

Frédéric desôendit l'escalier, lentement. Ce capricelà dépassait tous les autres. Il n'y comprenait rien.

Devant la loge du portier, M"^ Vatnaz l'arrêta.

« Elle vous a reçu?

— Non!

— On vous a mis à la porte?

— Gomment le savez-vous?

— Ça se voit! Mais venez! sortons! j'étouffe! » Elle l'emmena dans la rue. Elle haletait. Il sentait

son bras maigre trembler sur le sien. Tout à coup elle éclata.

« Ah ! le misérable !

— Qui donc?

— xMais c'est lui! lui! Delmar! »

Cette révélation humilia Frédéric ; il reprit : (c En êtes-vous bien sûre?

— Mais quand je vous dis que je l'ai suivi! s'écria la Vatnaz; je l'ai vu entrer! Comprenez-vous maintenant? Je devais m'y attendre, d'ailleurs; c'est moi, dans ma bêtise, qui l'ai mené chez elle. Et si vous saviez, mon Dieu! Je l'ai recueiUi, je l'ai nourri, je l'ai habillé; et toutes mes démarches dans les journaux! Je l'aimais comme une mère ! » Puis, avec un ricanement : «Ah ! c'est qu'il faut à Monsieur des robes de velours! une spéculation de sa part, vous pensez bien! Et elle! Dire que je l'ai connue confectionneuse de lin-

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