‹ Œuvres complètes. Ed. définitive d'après les manuscrits originauxChapitre 87 sur 108 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Cela venait de son humeur trop facile ; car, enfin, c'était un bon garçon.

Elle s'écria :

« Mais qu'est-ce que cela veut dire, un bon garçon ! »

Il le défendait ainsi, de la manière la plus vague qu'il pouvait trouver, et, tout en la plaignant, il se réjouissait, se délectait au fond de l'âme. Par vengeance ou besoin d'affection, elle se réfugierait vers lui. Son espoir, démesurément accru, renforçait son amour.

Jamais elle ne lui avait paru si captivante, si profondément belle. De temps à autre, une aspiration soulevait sa poitrine; ses deux yeux fixes semblaient dilatés par une vision intérieure, et sa bouche demeurait entre-close comme pour donner son âme. Quelquefois, elle appuyait dessus fortement son mouchoir; il aurait voulu être ce petit morceau de batiste tout trempé de larmes. Malgré lui, il regardait la couche, au fond de l'alcôve, en imaginant sa tête sur l'oreiller; et il voyait cela si bien, qu'il se retenait pour ne pas la saisir dans ses bras. Elle ferma les paupières, apaisée, inerte. Alors, il s'approcha de plus près, et, penché sur elle, il examinait avidement sa figure. Un bruit de bottes résonna dans le couloir, c'était l'autre. Ils l'entendirent fermer la porte de sa chambre. Frédéric demanda, d'un signe, à M™^ Arnoux, s'il devait y aller.

Elle réphqua « oui » de la même façon; et ce muet échange de leurs pensées était comme un consentement, un début d'adultère.

Arnoux, près de se coucher, défaisait sa redingote.

« Eh bien, comment va-t-elle?

— Oh ! mieux ! dit Frédéric. Gela se passera ! » Mais Arnoux était peiné.

« Vous ne la connaissez pas ! Elle a maintenant des nerfs...! Imbécile de commis! Voilà ce que c'est que d'être trop bon! Si je n'avais pas donné ce maudit châle à Rosanette !

— Ne regrettez rien! Elle vous est on ne peut plus reconnaissante !

— Vous croyez? »

Frédéric n'en doutait pas. La preuve, c'est qu'elle venait de congédier le père Oudry.

« Ah ! pauvre biche ! »

Et, dans l'excès de son émotion, Arnoux voulait courir chez elle.

« Ce n'est pas la peine! j'en viens. Elle est malade.

— Raison de plus ! »

Il repassa vivement sa redingote et avait pris son bougeoir. Frédéric se maudit pour sa sottise, et lui représenta qu'il devait, par décence, rester ce soir auprès de sa femme. Il ne pouvait l'abandonner, ce serait très mal.

« Franchement, vous auriez tort ! Rien ne presse, là-bas ! Vous irez demain ! Voyons ! faites cela pour moi. y>

Arnoux déposa son bougeoir, et lui dit, en l'embrassant :

« Vous êtes bon^ vous ! »

Alors commença pour Frédéric une existence misérable. Il fut le parasite de la maison.

Si quelqu'un était indisposé, il venait trois fois par jour savoir de ses nouvelles, allait chez l'accordeur de piano, inventait mille prévenances ; et il endurait d'un air content les bouderies de M"^ Marthe et les caresses du jeune Eugène, qui lui passait toujours ses mains sales sur la figure. Il assistait aux dîners où Monsieur et Madame, en face l'un de l'autre, n'échangeaient pas un mot : ou bien, Arnoux agaçait sa femme par des remarques saugrenues. Le repas terminé, il jouait dans la chambre avec son fils, se cachait derrière les meubles, ou le portait sur son dos, en marchant à quatre pattes, comme le Béarnais. Il s'en allait enfin ; et elle abordait immédiatement l'éternel sujet de plainte : Arnoux.

Ce n'était pas son inconduite qui Tindignait. Mais elle paraissait souffrir dans son orgueil, et laissait voir sa répugnance pour cet homme sans délicatesse, sans dignité, sans honneur.

« Ou plutôt il est fou! » disait-elle.

Frédéric sollicitait adroitement ses confidences. Bientôt, il connut toute sa vie.

Ses parents étaient de petits bourgeois de Chartres. Un jour Arnoux, dessinant au bord de la rivière (il se croyait peintre dans ce temps-là) , l'avait aperçue comme elle sortait de l'église et demandée en mariage ; à cause de sa fortune, on n'avait pas hésité. D'ailleurs, il l'aimait éperdûment. Elle ajouta :

<c Mon Dieu, il m'aime encore ! à sa manière ! »

Ils avaient, les premiers mois, voyagé en Italie.

Arnoux, malgré son enthousiasme devant les paysages et les chefs-d'œuvre, n'avait fait que gémir sur le vin, et organisait des pique-nique avec des Anglais, pour se distraire. Quelques tableaux bien revendus l'avaient poussé au commerce des arts. Puis il s'était engoué d'une manufacture de faïence. D'autres spéculations, à présent, le tentaient ; et, se vulgarisant de plus en plus, il prenait des habitudes grossières et dispendieuses. Elle avait moins à lui reprocher ses vices que toutes ses actions. Aucun changement ne pouvait survenir, et son malheur à elle était irréparable.

Frédéric affirmait que son existence, de même, se trouvait manquée.

Il était bien jeune cependant. Pourquoi désespérer ? Et elle lui donnait de bons conseils : « Travaillez ! mariez-vous ! » Il répondait par des sourires amers ; car, au lieu d'exprimer le véritable motif de son cha grin, il en feignait un autre, sublime, faisant un peu

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