DEUXIÈME PARTIE
Puis, trois minutes après, devant la porte de Rosanette :
« Montez donc, dit Arnoux, elle sera contente de vous voir. Quel sauvage vous êtes maintenant ! »
Un réverbère, en face, Téclairait; et avec son cigare entre ses dents blanches et son air heureux, il avait quelque chose d'intolérable.
« Ah ! à propos, mon notaire a été ce matin chez le vôtre, pour cette inscription d'hypothèque. C'est ma femme qui me l'a rappelé.
— Une femme de tête ! reprit machinalement Frédéric.
— Je crois bien ! »
Et Arnoux recommença son éloge. Elle n'avait pas sa pareille pour l'esprit, le cœur, l'économie ; il ajouta d'une voix basse, en roulant des yeux :
« Et comme corps de femme !
— Adieu! » dit Frédéric.
Arnoux fit un mouvement.
« Tiens ! pourquoi ? »
Et, la main à demi tendue vers lui, il l'examinait, tout décontenancé par la colère de son visage.
Frédéric répliqua sèchement :
« Adieu! »
Il descendit la rue de Bréda comme une pierre qui déroule, furieux contre Arnoux, se faisant le serment de ne jamais plus le revoir, ni elle non plus, navré, désolé. Au lieu de la rupture qu'il attendait, voilà que Vautre, au contraire, se mettait à la chérir et complètement, depuis le bout des cheveux jusqu'au fond de
l'âme. La vulgarité de cet homme exaspérait Frédéric. Tout lui appartenait donc à celui-là! Il le retrouvait sur le seuil de la lorette ; et la mortification d'une rupture s'ajoutait à la rage de son impuissance. D'ailleurs, l'honnêteté d'Arnoux offrant des garanties pour son argent l'humiliait; il. aurait voulu l'étrangler; et par-dessus son chagrin planait dans sa conscience, comme un brouillard, le sentiment de sa lâcheté envers son ami. Des larmes l'étouffaient.
Deslauriers dévalait la rue des Martyrs, en jurant tout haut d'indignation ; car son projet, tel qu'un obélisque abattu, lui paraissait maintenant d'une hauteur extraordinaire. Il s'estimait volé, comme s'il avait subi un grand dommage. Son amitié pour Frédéric était morte, et il en éprouvait de la joie ; c'était une compensation ! Une haine l'envahit contre les riches. Il pencha vers les opinions de Sénécal et se promettait de les servir.
Arnoux, pendant ce temps-là, commodément assis dans une bergère, auprès du feu, humait sa tasse de thé, en tenant la Maréchale sur ses genoux.
Frédéric ne retourna point chez eux; et, pour se distraire de sa passion calamiteuse, adoptant le premier sujet qui se présenta, il résolut de composer une Histoire de la Renaissance. Il entassa pêle-mêle sur sa table les humanistes, les philosophes et les poètes ; il allait au Cabinet des estampes, voir les gravures de Marc- Antoine ; il tâchait d'entendre Machiavel. Peu à peu, la sérénité du travail l'apaisa. En plongeant dans la personnalité des autres, il oubUa la sienne, ce qui