ACTE II, SCÈNE I
Quand je songe à ta vie, auprès de moi passée. J'avais plus de trente ans quand ce bonheur m'advint De te voir, de t'aimer ; tu n'en avais pas vingt. Tu m'aimas, ignorant mon rang et ma naissance. Me croyant pauvre enfin, dans ta chère innocence, Et ton regard charmé dans le mien se plongea, Oubliant que j'avais des cheveux gris déjà. Mais l'idylle fut courte et trop vite achevée ; La hache du tyran sur mon front fut levée, Et de cette épouvante et de cette douleur Tu gardes pour toujours l'effrayante pâleur. Et le sourire, après tant d'angoisse et de fièvres, Même en me revoyant, n'a plus fleuri tes lèvres.
DONNA PIA, à part.
Hélas !
GIAN-BATTISTA
J'étais sans joie au moment du retour ; Au monde je n'avais plus rien que ton amour. Je revenais ici, le désespoir dans l'âme ; Le front courbé, frappé d'une clémence infâme. Je cachais dans ton sein ma honte de vaincu... Et depuis lors, Pia, comment as-tu vécu? Près du vieux combattant, perdu pour sa patrie, Dans ce sombre palais ta beauté s'est flétrie.
180 SEVERO TOKELLI.
Et ce morne destin, je te le vois subir,
Sans un sanglot, sans un regret, sans un soupir!
Telle une fleur — les fleurs ont une âme très douce —
Que le vent a semée au hasard, et qui pousse
Sur la pierre, entre les barreaux noirs d'un cachot,
Doit préférer parfois au soleil doux et chaud,
A l'air libre, aux amours de ses sœurs des prairies.
Le bonheur de charmer de tristes rêveries
Et de mettre un parfum suave et printanier
Dans la tombe où languit un pauvre prisonnier.
DONNA PIA
C'est beaucoup trop d'éloge et de reconnaissance,
Monseigneur. Loin de vous comme en votre présence.
Je n'ai qu'un souvenir: le jour où je vous vis.
Jeune et noble Pisan, debout sur le parvis.
Me donner l'eau bénite au sortir de la messe.
Dès ce jour où, rempli d'amoureuse promesse,
Votre regard brûlant sur le mien s'arrêta.
Je vous aimai, je fus à vous, Gian-Battista !
Et moi, qui vous voyais presque avec épouvante,
Moi, dont vous auriez pu faire votre servante,
Votre jouet, oui, moi, qui vous aurais béni
Quand vous m'auriez chassée en disant : <r C'est fini î »
Moi, qu'un baiser de [vous à jamais eut ravie,