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DE LA « KORRIGANE »
Si je vous disais que le jour où j'écrivis le livret de la Korrigane, j'obéissais à une vocation irrésistible, et que j'étais dévoré par la flamme intérieure de l'inspiration, je me ferais rire au nez. Il vaut mieux avouer sans détour que, tout en considérant la danse comme un art charmant et le ballet, tel qu'on le donne à l'Opéra, comme un spectacle gracieux et magnifique, je m'étais souvent demandé quel était, dans la composition de ce spectacle, le rôle de l'auteur du libretto, de ce « poète muet », qui remplaçait la césure par un rond de jambe et la rime par un entrechat.
Je ne pensais donc nullement à me mêler de chorégraphie, lorsqu'un jour je rencontrai l'excellent comédien Régnier, sociétaire retraité de la Comédie- Française après une longue et très brillante carrière ; il exerçait alors, à l'Académie nationale de musique.
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les importantes fonctions de directeur de la scène. On l'avait placé là, je crois — et c'était un choix pariait — pour enseigner aux chanteurs la diction et la mimique que, parfois, ils ignorent vraiment par trop. 11 empochait, par exemple, la prima donna, atteinte d'ohésite, de porter ses bras comme les anses d'un panier, et le ténor de substituer un a Iv toutes les voyelles. Malgré son talent et son expérience, Régnier, je dois le dire, n'obtenait que des résultats médiocres. Découragé, il renonça bientôt à son emploi, qui fut supprimé. Désormais, personne ne s'oppose plus à ce que les cantatrices adipeuses mettent leurs bras en cerceau, ni à ce que les ténors prononcent « patratra > au lieu de « peut-être ».
« Voulez-vous faire un livret de ballet? me dit Régnier, qui avait toujours été très bienveillant pour moi. Nous avons à l'Opéra une « étoile » délicieuse, Rosita Mauri, qui a débuté avec un succès éclatant dans le divertissement de Polyeucte, de Gounod... Il nous faut pour elle un ballet important, un ouvrage en deux actes... Vaucorbeil souhaiterait que le sujet fnf trouvé par un poète, et il a pensé î\ vous. »
En vain je me défendis, alléguant ma complète incompétence. Les instances du bon Régnier, puis celles de Vaucorbeil, qui était aussi un très aimable homme, me décidèrent. Après tout, que me domandait-on ? D'imaginer un conte bleu, une féerie. J'y réiîéchis
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pendant quelquesjours et j'inventai un sujet de ballet.
J'en inventai même deux, et le directeur actuel de l'Opéra pourrait découvrir dans ses cartons le manuscrit des Fleurs mortelles ^ où il y avait une idée que j'oserai qualifier de poétique et de jolie, attendu qu'elle n'est pas de moi et qu'elle m'avait été inspirée par une nouvelle de l'Américain Nathaniel Hawthorne. Mais Vaucorbeil préféra la fable de la Korrigane.
J'avais bretonnisé quelque peu. J'aime beaucoup Brizeux, je possède assez bien mon Luzel et mon LaVillemarqué. Depuis longtemps, paraît-il, on n'avait vu au théâtre ni coiffes blanches, ni bragou-hrass. L'histoire d'Yvonnette, changée en Korrigane pour n'avoir pas rendu, à l'heure dite, ses beaux atours à la Reine des Nains, avait le mérite d'être très simple, presque enfantine. On me félicita d'avoir, du premier coup, égalé le génie de Ma Mère l'Oie ; et la Korrigane fut mise à l'étude.
Mais alors — ô surprise ! — j'appris que mon rôle était terminé, ma besogne accomplie. Mon Dieu, oui. Le reste regardait mes collaborateurs, le chorégraphe Mérante et le compositeur Widor. On m'autorisait sans doute, on m'invitait même à assister aux répétitions; mais c'était pure politesse, car je ne servais à rien. Cette esquisse à peine crayonnée, ce conte de nourrice improvisé sur trois feuillets, voilà tout ce qu'on attendait de moi.
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Cependant, comme une loi fatale veut qu'un ouvrage dramatique subisse toujours quelque coupure avant de se produire sur la scène, on exigea la suppression de quatre ou cinq lignes de mon si court manuscrit.
Il y a, dans la Korrigane^ un bossu plein de malice, le traître de la pièce, que j'avais chargé, comme de juste, de tous les péchés d'Israël. Au début du premier acte, quand la foule arrive au pardon, Paskou — c'est le nom du bossu — « faisait » le mouchoir d'un vieux paysan, le déployait, s'apercevait qu'il était vieux et troué, s'y mouchait bruyamment en signe de mépris et le refourrait dans les larges braies du bonhomme.
J'étais assez satisfait, je l'avoue, de cette scurrilité. Mais elle fut blâmée par tous à l'Opéra. Que dis-je ? Elle fit horreur, comme appartenant à la basse farce, aux traditions des P'unambules. Pour un peu, on m'aurait renvoyé aux tréteaux de la Foire aux pains d'épices. On me rappela que je me trouvais dans un théâtre aristocratique, où le grand art était seul admis, et l'on me lit sentir que ma petite pantomime du mouchoir volé, souillé et remis dans la poche de son propriétaire, manquait tout à fait de noblesse. C'est avec la rougeur au front que j'en fis le sacrifice.
Ces répétitions, où je n'étais pas plus n/'ccssairc «ju'une cinquième roue à un char, m'ont laissé d'ailleurs les plus agréables souvenirs. J'ai observé là le travail très ingénieux et très compliqué du maître de ballet;
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j'ai assisté à l'éclosion des délicieuses mélodies de Widor ; enfin — spectacle inoubliable — j'ai vu de tout près danser Mlle Mauri.
Le maître de ballet, c'était ce pauvre Mérante, aujourd'hui mort, comme Régnier, comme Vaucorbeil. Que c'est triste de retourner la tête et de voir tant de tombeaux au bord du chemin parcouru ! Quoiqu'il ne fût déjà plus jeune alors, Mérante, dans tous les ballets, représentait encore l'homme aimé, celui qui met ses mains sur son cœur à l'entrée de « l'étoile » et l'enlace sans délai pour le pas de deux. Dans le monde des théâtres, il était surnommé le « Delaunay de la danse ». C'était un fort digne homme, de mœurs bourgeoises et correctes, excellent dans son art et qui avait su se faire aimer et respecter par son régiment de jupons courts, depuis l'état-majordespremiers sujets jusqu'aux rats, sortes d'enfants de troupe de la chorégraphie. Il leur donnait d'ailleurs ses ordres avec une décision et une fermeté tout à fait napoléoniennes, et il avait, pour le premier quadrille, le demi-sourire paternel et satisfait de l'Empereur passant devant ses grenadiers. Faut-il le dire? Quelques-unes de ces demoiselles méritaient, à tous les titres, d'être comparées à la Vieille Garde.
Widor, avec qui je me liai, dans ces circonstances, d'une bonne et durable amitié, touche, comme on sait, les grandes orgues de Saint-Sulpice. C'est un parfait gentleman, répandu dans la meilleure compagnie, et
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déjà les belles dames se donnaient, à cette époque, rendez-vous dans son buffet. Je l'ai vu et ju^é à l'église et à l'avant-scène. Il s'y révélait, avec une simplicité, une bonbomie cbarmantes, ce qu'il est en effet, un j»Tand musicien. Mais il n'a jamais mieux prouvé que pendant les répétitions de la Korrigane^ l'abondance et la variété de son inspiration. Vingt fois, du jour au lendemain, sur l'indication, le plus souvent très vague et très sommaire, du chorégraphe, il apporta une page exquise. Quand cela ne marchait pas, tout de suite, il en écrivait une autre, et sans jamais une trace de fatigue, un mouvement de mauvaise humeur. Je Tai vu — si je puis dire — improviser ainsi la Sabotière j la voluptueuse valse du second acte, les parties maîtresses de son œuvre. Et ce sont de belles heures, celles où l'on peut admirer un tel artiste, en pleine production et débordant de vaillance et de verve.
Mais l'enchantement, la merveille, c'était la Mauri !
Jolie? Mieux que jolie ! capiteuse! adorable! Le visage un peu étroit, la l)0uche grande, le teint do citron de l'Espagnole. Mais (juelle flamme dans leyeuxl Quel sourire sur les lèvres fraîches et sur le dents éclatantes ! El quel corps, moulé par le maillot ! Une statuette aux proportions fines et pures, mais uni statuette animée, vivante, (jui, au moindre mouvemenl. par un don de nature, trahissait sa vivMcil»', <.i <(tnplesse, sa force et sa grAce.