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Certes, la Mauii est divine, vue de la salle, avec ou sans l'aide de la lorgnette. Mais je considère comme une des meilleures fortunes de ma vie d'auteur dramatique, d'avoir eu sous les yeux cette extraordinaire artiste, cette créature aérienne, qui après un bond prodigieux, — je dis mal — après un essor, retombait sur le plancher de la scène, si légèrement, si délicatement, qu'on n'entendait aucun bruit, pas plus que lorsqu'un oiseau descend et se pose sur une branche.
La Mauri, c'est la danse même. A ce travail des répétitions, ennuyeux et pénible pour tous les artistes, mais particulièrement fatigant pour la ballerine, qui doit dépenser tant de vigueur et d'adresse, la Mauri apporte une sorte d'enthousiasme physique, de joyeux délire. On sent qu'elle est heureuse de danser, pour rien, par instinct, pour son propre plaisir, même devant la salle vide et noire. Elle s'ébroue et s'élance comme un jeune poulain, elle vole et glisse dans l'espace comme un libre oiseau ; et il y a, en effet, dans sa beauté brune et un peu sauvage, quelque chose du cheval arabe et de l'hirondelle.
La danse de la Mauri, tout en restant absolument décente, a cependant une fantaisie, qui faisait, m'at-on dit alors, froncer le sourcil à quelques vieux abonnés de l'Opéra, restés fidèles aux traditions. Car il existe, paraît-il, un genre classique en chorégraphie. Certaines pirouettes sont raciniennes, et d'autres pas.
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Toutes les « étoiles » n'ont pas le « ballon » noble ; et Ton peut faire les pointes comme on déclamerait le récit de Théramène. Aujourd'hui que laMauri avaincu, et depuis longtemps, toutes les résistances, nous pouvons avouer que le caractère de son talent est ardent et sensuel. Pour l'auteur du libretto, toujours oisif à l'avant-scène, c'était un charme — mais un charme dangereux — de voir chaque jour, de si près, danser cette délicieuse femme, alors dans tout l'éclat de la jeunesse. Avec tout Paris pour rival, je fus très amoureux — en secret et en silence — de Mlle Mauri, pendant les répétitions de notre ballet. Tandis que Mérante criait ses commandements et que Widor écrasait le clavier du piano, moi, assis à côté d'eux, je n'avais rien de mieux à faire que de contempler, nouveau saint Antoine, cette tentation ravissante. L'aimabbartiste me pardonnera, je l'espère, cet aveu rétrospectil et relira, peut-être, en souriant, le madrigal écrit sur la brochure du livret que je lui offris, le soir de U « première » :
Attiré par le feu, grisé par le rayon, Le papillon tournoie et se grille à la flamme; Mais, lorsque vous dansez, Rosita, c'est notre âme Qui roltige et se brûle autour du papillon.
Je pourrais encore raconter plus d'un détail amusani de mon passage dans les coulisses de l'Opéra. Mais je n'ai fait que les traverser, et mes ob.<ervalions y furent
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forcément superficielles. De plus, il existe sur ce sujet un livre qui est un chef-d'œuvre, et le souvenir de l'étonnante famille Cardinal m'arrête et me décourage. Ce serait pourtant une erreur de croire que tout le monde de la danse est atteint de la naïve corruption, si spirituellement analysée par Ludovic Halévy. La chasteté et la pudeur sont choses très différentes. Une danseuse peut très bien montrer à deux mille spectateurs (( tout ce qu'elle possède », comme on dit au faubourg, et rester nonobstant une très honnête fille. Je n'irai pas jusqu'à recommander le corps de ballet pour le recrutement des rosières; mais je dois rappeler que l'Académie française décerna, il y a quelques années, un prix de vertu à une simple « marcheuse » de la Porte-Saint-Martin.
Je ne prétends pas cependant que les gentlemen au plastron de neige, qui se pressent, pendant les entr'actes, au foyer de la danse, viennent là pour faire des enquêtes destinées à la commission académique des prix Montyon; et ce temple peu accessible, cette espèce de sanctuaire de la galanterie m'a toujours, je l'avoue, inspiré une certaine répugnance. La réunion de ces femmes presque nues — quelques-unes sont encore des enfants — et de ces hommes élégants, appartenant à l'élite sociale, — beaucoup sont déjà des vieillards, — donne la sensation d'un marché d'esclaves, évoque même une comparaison encore plus brutale.
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Mais la mode est souveraine ; elle a consacré le foyer de la danse comme un terrain neutre où les gens de tous les rangs et de toutes les opinions, pourvu qu'ils soient de bonne compagnie, peuvent se rencontrer. J'y ai vu des personnages fameux à des titres très différents en conversation avec de fort belles paires de jambes. L'béritier présomptif d'une des plus belles couronnes de l'Europe y serrait la main, devant moi, à des personnages politiques de la nuance la plus avancée. Le Prince, qui est père de famille, et même grand-père, eût peut-être mieux fait d'être ailleurs. Du moins, on ne pouvait accuser d'bypocrisie Son Altesse, qui ne cacbe point son goût du plaisir. Mais, devant les Jacobins en pleine fête, je songeais aux phrases puritaines qu'ils dél>itent à leurs électeurs. Si j'avais encore eu des illusions sur la sincérité des politiciens, je les aurais perdues au foyer de la danse. Mais déjà, je n'avais plus besoin de rencontrer ces citoyens-là parmi les baladines, pour savoir qu'ils étaient des sauteurs. En vérité, j'estime davantage ceux qui sautent par métier. On avait dû en augmenter le nombre, à l'Opéra, lors des représentations de la Korrigane; car les danseurs attitrés n'eussent pas sufli pour ce joli « pas des bi\tons > exécuté par des gars bretons qui entrechoquent \e\ivs pen-bas. En dehors du théAlre, ces auxiliaires exerçaient tous (|uelque autre profession, et il y avait parmi eux, notanmienl, un gar<;on de recette,
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qui pirouettait et se trémoussait sans avoir quitté son bicorne à cocarde et son habit de drap gris-bleu, orné d'une plaque d'argent. Je dois à la vérité de dire que, dans les exercices chorégraphiques, il ne gardait pas son lourd portefeuille et que ce brave homme — plus probe, peut-èlre, que le financier, son patron — ne faisait pas danser les écus d'autrui.
Je bavarderais jusqu'à demain, si je notais ici tous mes souvenirs de la Korrigane. J'ai constaté là, une fois de plus, ce qu'il y a souvent d'un peu puéril dans le caractère des gens de théâtre. Je vois encore, par exemple, la grande désolation de ces demoiselles du corps de ballet, la première fois qu'on répéta en costumes. Habituées à représenter des fleurs, des papillons, des étoiles, elles ne pouvaient se résoudre à garder sur la tête les coiffes, si jolies et si variées pourtant, de la presqu'île armoricaine. « Nous aurons l'air de bonnes », disaient-elles avec indignation. Quelques-unes même en pleuraient.
Ces larmes furent séchées par l'heureux résultat de la « première ». Grâce à la charmante partition de Widor, au goût parfait de Vaucorbeil, à l'artistique ingéniosité de Mérantc, et surtout au victorieux talent de Mlle Mauri, le succès fut triomphal; et, ce soir, la Korrigane y qui n'a guère quitté l'affiche, obtiendra les honneurs de la centième représentation, rare fortune pour un ballet.
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L'ouvrage fut pourtant interrompu et menacé de disparaître, dès le début. En accomplissant un des tours de force chorégraphiques qui composent son rôle et dont plusieurs sont vraiment pr-rilleux, la Mauri se blessa au pied. Entorse ou foulure, je ne me souviens plus. Le fait est que la pauvre « étoile », hors d'état de danser, dut, pendant de longues semaines, rester étendue sur un canapé, la jambe immobile. Vous devinez son chagrin, son inquiétude, son impatience de guérir. Bien entendu, les princes de la science, les maîtres de la chirurgie se précipitèrent — je parle sans métaphore — aux pieds de la danseuse. Mais leurs efforts furent impuissants, ou du moins aucune amélioration appréciable ne se produisit tout d'abord.
La malheureuse jeune fille se désespérait, encore plus énervée chaque jour par les visites des camarades, par les nouvelles du théâtre que l'accident mettait dans un embarras réel, par les hypocrites condoléances des rivales, quand soudain sou père, vieil Espagnol ayant la foi naïve et superstitieuse de sa race, déclara que les docteurs à rosette rouge n'y entendaient rien et que, pour obtenir la guérison de sa lille, il allait faire un pèlerinage là-bas et suspendre une riche oiVrande à ([uelque autel à miracle. L'ancien danseur — car la Mauri est une enfant de la balle — se mit donc en route sans retard, emportant comme ex-voto un petit
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pied en or massif. Pas beaucoup plus petit pourtant, je le panerais, que celui de Rosita, qui est célèbre comme tout petit, même à Barcelone.
Pour ne pas mettre les libre-penseurs dans tous leurs états, je me hâte de déclarer que le docteur Labbé continua de soigner la blessée et de pratiquer sur le pied malade de savants massages. Mais les personnes ayant confiance dans les dévotions particulières apprendront avec plaisir que le vœu du père de Mlle Mauri fut immédiatement exaucé. Avant même le retour du pèlerin, elle avait de nouveau pu chausser les coquets sabots d'Yvonnette et les faisait joyeusement claquer sur les planches de l'Opéra, pour le plus grand plaisir de la direction, des abonnés, de tout le public parisien et, j'ajoute, des auteurs de la Korrigane.
Quant à moi, je me suis réjoui alors, bien entendu, de cette heureuse guérison. Mais encore, à l'heure qu'il est, je me demande si c'est à l'art du chirurgien que je dois adresser ma reconnaissance, ou si je ferais mieux de brûler un cierge en l'honneur de Notre- Dame del Pilar ou de Saint-Jacques-de-Gompostel!e.