LA NYMPHE DE VILLE-D'AVRAY
Le bon Corot m'aimait. Je suis l'une de celles, Alors que l'aube emplit de vagues étincelles
L'horizon frileux du matin, Que l'artiste — c'était son heure favorite — Voyait passer, avec les yeux de Théocrite,
Au fond du brouillard argentin.
C'est moi qu'il a montrée, assise au pied d'un hêtre, Essayant de noter sur la flûte champêtre
Quelque musique de berger; C'est moi, mêlée au chœur de mes sveltes compagnes, Ou'il faisait, dans la paix sereine des campagnes.
Tourner sur un rythme léger.
Je le connaissais bien, le vieux bonhomme en blouse. Et, quand il préparait sur un coin de pelouse
Son chevalet et ses pinceaux.
Pour embellir encor ses extases secrètes. J'étais là, j'exaltais l'odeur des violettes.
J'excitais le chant des oiseaux.
Tandis qu'il travaillait, abrité par un saule. Je venais regarder par-dessus son épaule, A petits pas, tout doucement ;
Il peignait à la hâte, et, sous sa brosse agile, J'ai pu voir bien souvent, moi, fille de Virgile, Éclore son rêve charmant.
Ses esquisses, c'est moi qui les vis la première. L'eau verte et pure où court un frisson de lumière,
L'azur du ciel, l'or du genêt.
Le flot des épis mûrs ondulant sous les brises. Les couchants enflammés et les aurores grises.
J'étais là quand il les peignait.
Hélas! depuis cinq ans qu'est mort le grand artiste. Moi, la nymphe des bois qu'il aimait, j'étais triste,
Et souvent, tout bas, j'ai gémi, Quand, au printemps, gardant son souvenir fidèle, Devant moi, le bleuet disait à l'hirondelle :
— (( Où donc est notre vieil ami ? j>
Mais vous nous le rendez. Voici notre poète! Un doux rossignol chante au-dessus de sa tête.
C'est lui ! nous le reconnaissons!
C'est bien son bon visage. Il regarde, il respire ! Oiseaux! fleurs! désormais, vous le verrez sourire,
Dans vos parfums, dans vos chansons;
LA NYMPHE DE VILLE-D'AVU AY. \i:
Et, près de la l'ontaine où vit sa chère image, Portant comme aujourd'hui quelque odorant hommage,
Je reviendrai souvent m'asseoir Au moment qui berçait si mollement son rêve, Quand l'étang s'assombrit, et quand au ciel se lève
La divine étoile du soir.