AU JARDIN DU LUXEMBOURG
Et lorsque la douleur m'apprit la poésie,
— Car on ne sent tout son bonheur qu'en le perdant, -
C'est toi qui fus encor mon premier confident !
Triste enfant de Paris, né loin de la nature,
C'est grâce à ton charmant asile de verdure
Que je l'ai devinée et que je la connais;
C'est par toi que, jeune homme à la chasse aux sonnetï
Qui passais sans les voir près des joueurs de paume.
J'ai su que l'oiseau chante et que la fleur embaume.
Et sous tes noirs rameaux je reviens aujourd'hui
Chercher la rime rare ou le mot juste enfui,
Et dans les volontés du rêve je m'enfonce
A l'heure où le couchant saigne sous le quinconce
Et quand, pour le départ, roule au loin le tambour.
Pour toutes ces raisons, je t'aime, ô Luxembourg î
Car ma jeunesse, hélas ! depuis longtemps passée,
Sur ton sable a semé son cœur et sa pensée.
Et mes premiers baisers comme mes premiers vers
Ont pris leur libre essor sous tes vieux arbres verts.
A toi je suis lié par un secret arcane.
Et quand je reviendrai, vieillard traînant ma canne.
Par quelque doux matin d'un automne attiédi.
Sur tes bancs, au soleil, me chauffer à midi.
Promets-moi, vieux jardin, témoin de mon aurore.
Quelque déception que me réserve encore La volupté qui blase ou la gloire qui ment, Que, devant une amante au bras de son amant Ou devant un rêveur qui va lisant un livre. Le souvenir encor me rendra le cœur ivre De ce qui l'enivrait en son doux floréal, Et que je bénirai l'amour et l'idéal !
A PETŒFl
strophes dites par l'auteur parlant au nom des hôtes français
de la Hongrie, le 12 août 1885,
devant la statue de Petœfi, à Buda-Pest.
Comme en quittant la bonne et généreuse hôtesse Qui lui fit place au feu dans la froide saison, Un pauvre voyageur, pris soudain de tristesse, Baise au front longuement l'enfant de la maison ;
Ainsi nous, les Français, hôtes de la Hongrie, Vers toi, des fleurs en main, nous sommes accourus, Soldat-poète, ô fils si cher à ta patrie, Qui pour elle chantas et pour elle mourus !
Oh ! brûler de génie et périr à la guerre, Se dresser en airain et mourir sans tombeau !... Mais je ne te plains pas et t'envie, ô mon frère! Nul sort plus que le tien n'est héroïque et beau.
A l'endroit où, le nombre écrasant ton courage, Tu mourus pour entrer dans l'immortalité, Aujourd'hui, j'en suis sûr, pousse un rosier sauvage, Poète de l'amour et de la liberté !
Un sauvage rosier où vit encor ton âme ;
Et, quand auprès de lui passent deux fiancés.
Sa fleur, que l'amoureux donne à la jeune femme,
Rend plus doux leurs serments et plus chauds leurs baisers
Et quand, par les beaux soirs, le rossignol s'y pose, Le rossignol, ce libre et pur chanteur ailé, Il est comme enivré du parfum de la rose Et chante éperdûment sous le ciel étoile.
D APRES PETŒFI