‹ Œuvres complètes. Éd. illustrée (volume 5)Chapitre 111 sur 115 · DANS UN TRAIN DE BANLIEUE · texte numérisé non relu

DANS UN TRAIN DE BANLIEUE

A leur père, un brave homme aux gros favoris gris,

Qui rapportait un tas de paquets de Paris

Et descendait du train tout couvert de poussière.

Il donna son ticket au vieux garde-barrière

Et se laissa par ses fillettes embrasser.

Après avoir eu soin de le débarrasser.

Toutes trois à la fois lui firent des demandes;

Et lui, donnant déjà le bras aux deux plus grandes.

Semblait se dire, heureux : « C'est à moi, tout cela! »

Sur un coup de sifflet, notre train s'ébranla,

Et, rêveur, je songeais, en poursuivant ma route :

— Bonne et simple famille! Ils habitent sans doute

Un des chalets qu'on voit sur ce coteau boisé.

Le père est, à coup sûr, un commerçant aisé.

Ils demeurent ici la moitié de l'année

Et pensent qu'il est temps de pourvoir leur aînée.

Ce serait le bonheur, pourtant, si l'on voulait !

Le dimanche, en été, l'on irait au chalet

Par le chemin de fer, en fumant un cigare ;

Tout le monde viendrait vous attendre à la gare;

On serait accueilli par leurs rires amis.

Et pour le déjeuner le couvert serait mis

Dans l'intime jardin, sur la fraîche pelouse.

Pour mettre un vieux chapeau de paille et quelque blouse,

On passerait d'abord dans le petit salon;

Puis, tandis que la bonne apporte le melon

Et que le père prend le panier à bouteilles,

On courrait, du côté du verger et des treilles,

Emportant à deux mains des assiettes à fleurs,

Avec sa fiancée et les petites sœurs

Oui vous lancent parfois une phrase maligne,

Cueillir de beaux fruits mûrs et des feuilles de vigne,

Et ce serait facile h faire, tout cela! Peut-être eût-il suffi de quitter le train là?

— Mais non. En concevant cette bourgeoise idyll<'. J'en ai pris le meilleur; le reste est inutile. Aurais-je dû descendre à cette station?

Non. Le désir vaut mieux que la possession, Et je suis aujourd'hui bien fou, quand je regrette Ce rêve qui s'éteint avec ma cigarette.

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