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Oeuvres complètes. Éd. illustrée

Vers le milieu de l'année 1870, une vieille dame et son fils habitaient un modeste logement au cinquième étage d'une maison du quai Saint-Michel.

M"* Fontaine avait perdu son mari, professeur de sixième au lycée Louis-le-Grand, au moment où son fils, Gabriel, qui venait de finir d'assez bonnes études, allait se présenter aux examens de l'École Normale. La mort de ce père de famille fut un véritable désastre. M. Fontaine n'ayant pas encore atteint l'âge et le temps de service exigés pour la retraite, sa veuve n'obtint de l'adminis-

tration qu'un secours insuffisant, et Gabriel dut renoncer à la carrière de l'enseignement et chercher des ressources immédiates pour soutenir sa mère. Le proviseur du lycée, homme bienveillant et serviable, fit donc obtenir au jeune homme, dans les bureaux de l'Instruction Publique, un emploi rétribué quinze cents francs par an; et cette somme, jointe à la petite pension de M""" Fontaine et à quelques chétives économies faites du vivant du père, assura le pain quotidien à la veuve et à son fils.

Le logis qu'ils occupaient était composé de trois petites pièces et d'une cuisine. La salle à manger, tendue de l'éternel papier chêne, et dont le carreau avait été peint en brun-rouge, contenait le buffet d'acajou, la table à toile cirée et les six chaises de canne réglementaires, devant chacune desquelles reposait un rond de paille tressée. Les rideaux blancs, retenus par des tringlettes, et le poêle de brique, à la peinture verte écaillée, n'y manquaient pas non plus, et les seuls ornements de la muraille étaient des collections de papillons encadrées qui révélaient les goûts entomologiques du défunt M. Fontaine. La chambre à coucher de la veuve, qui tenait lieu de salon, était encombrée

par l'ancien lit conjugal, enseveli sous les plis d'un damas vert dont étaient faits également les rideaux de la croisée; et des housses de toile grise recouvraient les chaises et les deux bergères, placées aux angles de la cheminée, où brûlait en hiver un feu de mottes et qui était garnie de deux bouquets de fleurs artificielles sous des globes, et d'une pendule en albâtre, style Empire. Sur la muraille, en face de cette cheminée, le portrait de feu M. Fontaine se mirait dans la glace. Cette œuvre d'art, qu'un rapin irrespectueux eût flétrie de l'énergique épithète de galette, représentait le digne universitaire en robe noire, et la toque sur sa tête, assis devant un bureau de travail à cylindre, dont l'original était d'ailleurs placé au-dessous du tableau, et écrivant un vers de Virgile avec une plume d'oie. Si le peintre avait fait ressortir d'une façon choquante le contraste qu'offraient les cheveux très blancs et le teint très rouge de M. Fontaine, sa consciencieuse bonne volonté éclatait du moins dans l'exactitude avec laquelle étaient reproduits les clous du fauteuil, l'encrier siphoïde et la palme d'or brodée sur la toge du professeur.

Quand nous aurons dit qu'un mince tapis cachait

une partie du carrelage, toujours enduit de siccatif; que deux gravures d'après Delaroche, prime d'abonnement à quelque journal, constituaient, avec la plate image de M. Fontaine, toute l'ornementation artistique du logis; que, près de la bergère ordinairement occupée par la veuve, un bas à demi tricoté, une paire de lunettes d'argent et une Journée du chrétien étaient placés sur une petite table ronde ; que tout, enfin, étincelait d'une froide et méticuleuse propreté, le lecteur aura compris sans doute avec quelle éloquence ce triste et calme intérieur exprimait une vie de pauvreté dignement supportée, de vertus bourgeoises et presque inconscientes.

La troisième pièce de l'appartement était la chambre de Gabriel. Plus petite encore que les deux autres, tendue d'un vilain papier blanc à fleurs bleues et chauffée par un poêle très bas, en faïence, dont le tuyau noir faisait un coude et allait percer la muraille, elle était sommairement meublée de deux chaises de paille, d'un lit de fer court et étroit, sans rideaux, presque un lit de dortoir de collège, d'une petite table recouverte d'un tapis, d'une commode qui contenait le linge et les bardes et supportait un lavabo, et enfin d'une

étagère servant de bibliothèque, sur laquelle des livres classiques et des dictionnaires reliés en toile se serraient auprès d'un certain nombre de volumes dorés sur tranche, témoignages des succès obtenus par Gabriel au collège et au grand concours. A la tête du lit était appendu le portrait de M"' Fontaine, un de ces anciens daguerréotypes sur métal, qu'on ne peut regarder en pleine lumière sans être aveuglé.

Ce cabinet était encore plus pauvre et plus triste que le reste du logement; mais il suffisait d'en ouvrir la fenêtre pour avoir devant soi une vue merveilleuse. Lorsque, par une claire matinée, l'habitant de cette chambre haute s'accoudait à sa croisée, il pouvait contempler un des plus sublimes spectacles de ce Paris dont la beauté comme paysage n'a pas été encore assez exaltée par les écrivains et les poètes. D'un regard circulaire il embrassait tout le cours de la Seine, les quais et les ponts fourmillants de monde, les monuments émergeant des toits. A droite, tout près, la masse imposante de Notre-Dame; devant lui, les tourelles du Palais de Justice et le clocheton d'or de la Sainte-Chapelle ; et là-bas, à gauche, à travers la brume des matins d'été, au delà de la courbe gra-

cieuse du fleuve et de la statue de Henri IV, dans l'admirable cadre formé par l'angle de la Cité et par les maisons du quai des Augustins, la ligne harmonieuse et lointaine des palais du Louvre. De toutes parts montaient jusqu'à lui, doublés par la sonorité de la rivière, les mille bruits joyeux de la ville en éveil, les soupirs haletants des bateaux à vapeur, le roulement des omnibus et des voitures, les cris des marchands des quatre saisons et les fanfares des pelotons de la garde montante. Il pouvait s'enivrer longuement de cette vie intense, de ce mouvement éblouissant, de ces magiques échos, et respirer à pleins poumons l'air libre et pur de ce vaste ciel rempli d'hirondelles.

Gabriel Fontaine était fait pour jouir de ces grandioses sensations, bien que la vie qu'il eût menée jusqu'alors ne semblât pas de nature à les développer en lui.

Au moment où commence ce récit, c'était un jeune homme de vingt ans à peine, de taille moyenne, de complexion délicate, toujours boutonné dans ses vêtements de deuil. Il avait les attaches fines, d'abondants cheveux châtains et ondulés, et de grands yeux bruns, à la fois passionnés et timides. Son visage, d'une pâleur mate et

PENDANT LE SIÈGE. il

chaude, offrait une vague ressemblance, en plus jeune, avec VHomme noir de Francia qui est au

Louvre.

Sa vie était monotone. Lesté du classique café au lait, il partait de bon matin pour son bureau, emportant dans une poche de sa redingote un petit pain fourré de charcuterie. Il suivait le parapet des quais, flânant, regardant les bateaux et les pêcheurs k la ligne, bouquinant parfois. Il ouvrait volontiers les livres de vers, mais n'achetait jamais rien, étant très pauvre et entendant souvent sa mère, femme craintive et économe, lui parler des soucis du ménage. Res angusta domi, comme disait jadis feu M. Fontaine. Au ministère, il était aimé de ses camarades. Il paraissait s'intéresser aux conversations, souriait des calembours, faisait volontiers la besogne d'un absent. Le soir, il regagnait le quai Saint-Michel par le plus long, prenait, en tête-àtête avec sa mère, un repas assez semblable à une dînette de poupée, tant il était rapide et frugal ; puis, quand la veuve, qui était de la campagne et en avait conservé certaines habitudes, s'était couchée vers huit heures, il se retirait dans sa chambre pour lire ou pour rêver, ou quelquefois, mais assez rarement, il sortait encore et allait voir des amis de

collège, devenus étudiants en droit ou en médecine.

Le dimanche il conduisait sa mère à la grand'messe, à Saint-Séverin. Là, cette vieille femme, petite et maigre, qui portait encore sous son voile de veuve le chapeau en capote de cabriolet, au large bavolet tuyauté, et un tour de cheveux férocement noirs, reproduisait, avec sa longue figure d'un jaune rance, son haut front de dévote, ses lèvres pâles et ses yeux sans regard, une des mystiques figures immortalisées par le pinceau d'Holbein. Elle lisait l'office dans un gros eucologe dont la reliure était enveloppée de drap noir, et chantait tout haut les répons en latin, comme dans une église de village. Gabriel, qui avait été très pieux dans son enfance, mais que le doute avait depuis longtemps envahi, était alors vaguement honteux de sa mère; mais, par respect pour elle, il n'avait jamais osé lui conseiller de renoncer à cet usage tout campagnard.

Après la messe, ils faisaient un tour de Luxembourg ou de Jardin des Plantes. Gabriel aimait surtout cette dernière promenade pour ses parfums d'arbres étrangers et ses longues avenues mélancoliques

Enfin, c'était un être doux, calme, silencieux, ayant une pente naturelle à la rêverie. Il n'entrait presque jamais au café, et, probablement, avait toujours été chaste.

On ne lui connaissait pas d'opinion politique.

Cédant à la loi qui rapproche les extrêmes, Gabriel avait pour ami plus particulièrement intime un étudiant en médecine de première année, avec qui il avait fait ses études et dont la nature était absolument le contraire de la sienne.

Il s'appelait Marius Cazaban et était natif de Valence-d'Agen. Petit, trapu, roulant des yeux enflammés, il était déjà barbu jusqu'aux yeux et paraissait avoir trente-cinq ans, quoiqu'il fût à peine majeur, par ce singulier privilège des Méridionaux qui jamais n'ont l'air jeune, c'est vrai, mais chez qui, par compensation, les signes de la vieillesse ne se manifestent que très tard. Toujours coiffé d'un feutre mou, il se distinguait par des foulards rouges et des vestons trop courts, et sa

chemise débordait entre un gilet remontant sur la poitrine et un pantalon d'étoffe claire, tellement collant qu'on redoutait à chaque instant, dans l'intérêt de la pudeur, de le voir éclater avec bruit.

Marins Cazaban était athée, matérialiste et irréconciliable. Le mot était alors à la mode. Dans le café du boulevard Saint-Michel, où il prenait sur les banquettes de cuir des attitudes vautrées, son terrible accent du Midi faisait retentir des discours incendiaires. Il avait crié : Vive la République! à l'enterrement de Victor Noir, et se croyait filé par la police. Il se promenait souvent la nuit, armé d'un gourdin énorme, par les rues solitaires, dans l'espoir, peu sincère d'ailleurs, d'être abordé par un agent, et les moulinets qu'il décrivait avec sa canne faisaient fuir les passants attardés.

Il habitait une chambre dans un hôtel de la rue de l'Ecole-de-Médecine, dont l'allée étroite et fermée par une demi-porte était surmontée d'un transparent de verre sur lequel on lisait: Hôtel du Progrès et du Tarn-et-Garonne meublé, et où des femmes en camisole et dépeignées se penchaient sur la rampe de l'escalier pour appeler le garçon. Marins fréquentait le bal Bullier et con-

naissait depuis longtemps l'amour. Il disait le quartier pour parler du quartier Latin, et quand il avait une maîtresse, il l'appelait avec emphase : ma femme.

Du reste, bon garçon, ayant la verve facile et la cordialité banale des gens du Midi. Il fumait, à la salle de dissection, une pipe dont le fourneau représentait les traits, alors si populaires, du journaliste Henri Rochefort. En somme, insupportable.

Ce n'était donc pas une réelle sympathie qui attirait Gabriel vers Cazaban, mais bien plutôt une vague admiration, bien explicable, après tout, chez un jeune homme ignorant et timide. Faut-il l'avouer? Gabriel ne pouvait se défendre d'une sorte d'envie quand il avait devant les yeux l'imperturbable confiance en soi et l'aplomb merveilleux de l'homme du Midi.

Inutile d'ajouter que la vie régulière et pure de Gabriel était pour Marius un texte continuel de plaisanteries du goût le plus exécrable.

Un soir de la fin de juillet, c'est-à-dire quelques jours après la déclaration de la guerre, Gabriel sortit seul vers la tombée de la nuit.

Il était de mauvaise humeur. Pendant le dîner, sa mère avait, à plusieurs reprises, exprimé des craintes sur son compte à propos de cette guerre, et il avait dû lui répéter avec insistance, pour la rassurer, qu'étant fils unique de veuve il ne courait aucun risque d'être pris pour le service.

Mais dans cette jeune âme, avide d'impressions nouvelles et à qui la satisfaction du devoir quotidiennement accompli ne suffisait pas, la révolte s'élevait sourdement.

C'était entendu, il ne pouvait être soldat comme les autres, il était trop utile à sa mère. Mais il pen-

sait que la destinée lui avait fait une vie bien étroite et bien fastidieuse. Et il se rappelait les longues après-midi dans le bureau tapissé de cartons jaunis, l'odeur écœurante des vieux papiers, l'intimité constante des collègues avec qui on n'a plus une idée à échanger, la rue joyeuse et pleine de soleil abandonnée, chaque matin, pour s'enfoncer dans les longs couloirs humides du ministère. Il se voyait d'avance vieil employé, maniaque et stupide, avec des bouts de manches en lustrine et du coton dans les oreilles.

Gabriel faisait ces tristes réflexions en remontant, parmi la foule compacte, un des trottoirs du boulevard Sébastopol. La soirée était très chaude. On venait d'allumer le gaz. Devant les cafés étincelants, des gens buvaient de la bière et discutaient avec animation. A chaque instant, les passants jetaient aux oreilles de Gabriel des lambeaux de phrases tels que ceux-ci : « L'Empereur est parti hier... Je vous dis que c'est Le Bœuf qui est nommé. . . y> Des groupes noirs s'étouffaient devant les kiosques lumineux, et ceux qui s'en dégageaient avec peine tenaient à la main, au-dessus de leur tête, un journal du soir, déplié et tout humide. Sur la chaussée passaient, de temps à autre, des bandes de gamins et

de blousards, hurlant sur un rythme monotone le cri furieux : A Berlin! Puis un soudain tonnerre de tambours couvrait tout ce tumulte. C'étaient les régiments de la garde qui s'en allaient à la gare de l'Est, et Gabriel apercevait sur la chaussée, audessus des têtes des curieux, dans le défilé confus des shakos noirs des chasseurs de Vincennes ou des bonnets à poil des grenadiers, l'aigle d'or d'un drapeau ou l'aigrette d'un colonel à cheval.

Cette émotion militaire, cet appareil guerrier, faisaient passer dans l'esprit du fils de la veuve des rêves de combats et de gloire. Il voyait, le matin d'une bataille rangée, la ligne sombre des troupes à perte de vue, les estafettes au galop, toutes petites, dans la plaine. Il était là lui-même, l'arme au pied, au premier rang de la colonne d'attaque. Puis c'étaient les coups sourds du canon, les clairons sonnant la charge, le départ à la baïonnette, des témérités de zouave ; et tout là-bas, en haut de la colline, près d'un moulin déchiqueté par la mitraille, au milieu des canonniers râlant sur leurs pièces, il se reconnaissait encore dans ce simple soldat qui plantait un drapeau parmi la fumée rouge, au soleil.

Il arriva, en flânant ainsi,jusqu'à la gare de Stras-

bourg; mais la circulation était devenue presque impossible dans ces parages. Les soldats s'étaient mêlés à la foule; des enthousiastes leur offraient des cigares, même de l'argent, et dans tous les cabarets on en voyait, le fusil à terre et le fourniment sur le dos, trinquant avec des civils.

Gabriel fit comme tout le monde : il se rangea le long du trottoir et regarda.

C'était un encombrement de troupes, de fourgons et d'artillerie. Des chevaux se cabraient, des officiers juraient. Les sergents de ville avaient grand'peine à contenir la haie des curieux. Les voyous applaudissaient l'arrivée d'une batterie de mitrailleuses, en criant : « Voilà les moulins à café ! » Le cadran du chemin de fer marquait neuf heures.

En ce moment, Gabriel se sentit légèrement touché au bras, et, avant même qu'il se fût retourné, entendit une voix féminine lui dire :

« Oh ! monsieur, laissez-nous passer devant vous, pour voir. »

Et deux jeunes femmes, en toilette d'été, se faufilèrent en effet devant lui.

La plus grande, qui était une brune aux yeux hardis, se retourna d'abord pour lui adresser un

sourire de remerciement, puis elle se pencha pour dire un mot à l'oreille de sa compagne. Elles se tenaient le bras et se serraient l'une contre l'autre, comme des petites bourgeoises un peu effrayées de s'être risquées dans une telle cohue.

Gabriel ne fit pas d'abord attention à ces deux femmes; mais le flot de peuple qui grossissait derrière lui le poussait contre elles, et il se mit à les regarder distraitement. Elles se parlaient tout bas et riaient. La plus petite, qui paraissait plus timide que son amie, avait sa voilette baissée. C'était tout près d'elle que se trouvait Gabriel, et, à chaque mouvement qu'elle faisait, il était effleuré par sa robe.

En ce moment, et comme un convoi de lourds caissons du train des équipages passait au petit trot devant eux, une terrible poussée eut lieu dans la foule, et la petite femme qui était devant Gabriel, lancée violemment sur la chaussée, fit un faux pas en poussant un cri, et elle aurait peut-être roulé sous la roue d'un des caissons, si le jeune homme, qui avait été jeté comme elle hors du trottoir, ne l'avait reçue dans ses bras.

Elle y resta trois ou quatre secondes, muette et défaillante de peur, puis se releva d'un brusque

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effort; mais Gabriel, qui lui avait saisi la main pendant l'accident, la garda dans la sienne et lui prit le bras, machinalement, comme par un désir instinctif de la proléger encore.

« Eh bien, Eugénie, j'espère que nous sommes heureuses que monsieur se soit trouvé là !.. . Qu'estce qu'aurait dit votre mari, qui ne voulait pas vous laisser venir?... Il m'aurait bien reçue, ce soir. Oh ! mais je vous en prie, monsieur, ne nous quittez pas. Vous allez nous aider à sortir de cette bousculade. C'est comme au dernier 15 août, où j'ai failli être étouffée au feu d'artifice... Oh! j'ai eu une peur... Dites donc, Eugénie, savez-vous que monsieur vient de nous sauver la vie?... C'est très gentil. C'est comme dans les romans. »

Ces paroles sans suite étaient prononcées par la grande brune, qui avait pris l'autre bras de son amie, et qui termina son discours par un petit éclat de rire.

« En effet, mesdames, dit Gabriel d'une voix tremblante, il faut songer d'abord à sortir de cette foule. ))

Ils étaient remontés sur le trottoir, et Gabriel sentait toujours sur son bras la main de celle qu'on venait d'appeler Eugénie. Il était profondément

troublé. Pour la première fois de sa vie, une femme s'était abandonnée sur sa poitrine.

Ils allaient tous les trois h travers le fourmillement populaire, tantôt arrêtés par un groupe où toute une famille en larmes embrassait un voltigeur, tantôt bousculés par un zouave sortant du café et qui courait après sa compagnie, en faisant sonner sa mamelle et son bidon.

Quand ils eurent atteint un endroit moins encombré, sur le boulevard Magenta, Gabriel sentit la jeune femme dégager son bras. Cette séparation lui causa un étrange malaise.

« Maintenant, monsieur, il me reste à vous remercier, lui dit-elle, à vous remercier beaucoup. »

Sa voix était douce, un peu sourde, peut-être à cause de l'effroi qu'elle venait d'éprouver. Elle était immobile devant Gabriel, qui la regarda. C'était une petite femme de vingt ans, fine et bien faite. Elle portait un costume complet en étoffe gris clair et un chapeau assez coquet, avec une plume de faisan. Sous la voilette, qui ne laissait bien voir qu'une bouche ronde et pure et un joli menton, un peu gras, ses yeux brillaient, levés vers Gabriel. Ils lui parurent très grands et très éclatants, dans la demi-obscurité où l'on se trouvait.

La grande brune intervint encore.

« Comment, ma chère, s'écria-t-elle, vous voulez que monsieur nous laisse déjà? Mais moi, je vais le prier de nous remettre en chemin, puisqu'il est si complaisant. D'abord, je suis tout à fait perdue dans ce quartier-ci... Dites-moi, monsieur, savezvous où passe l'omnibus de la Glacière? C'est par là que nous demeurons.

« Mais, ma chère madame Henry, nous abusons de la bonté de ce monsieur, » dit Eugénie avec une légère insistance.

Gabriel eut alors une audace singulière : il affirma qu'il voulait savoir ces dames en sûreté, et qu'avec leur permission il les mènerait jusqu'à l'omnibus, qui passait tout près de là, rue Rochechouart.

M°" Henry accepta sur-le-champ, et ils se mirent à marcher tous trois de front, les deux femmes se donnant le bras.

La nuit était magnifique, sur ce long boulevard qui commençait à devenir désert. Pas de lune, mais un ciel d'un bleu laiteux, criblé d'étoiles. Le gaz brillait, très clair. Gabriel se tenait à côté de la grande brune ; il n'avait pas osé se mettre auprès de l'autre. H ne s'était jamais trouvé avec des

femmes inconnues; son cœur battait avec force. Il écoutait craquer les bottines sur l'asphalte du trottoir. Le vent de la nuit venait de se lever, un peu frais, et agitait doucement les jupes et les mantelets des deux femmes.

c Voyez-vous, reprit M""" Henry avec ce ton familier et un peu commun qui étonnait fort Gabriel, il ne faut pas croire que mon amie soit ingrate pour ce que vous avez fait tout à l'heure. Mais elle est un peu farouche, ma petite Eugénie. Songez donc ! elle n'est à Paris que depuis un an, et son mari ne la sort guère. Elle n'a pas encore les habitudes de la société... y>

Gabriel s'aperçut alors qu'Eugénie tirait son amie par la manche pour la faire taire, et M™*' Henry, qui paraissait ignorer l'art des transitions, demanda brusquement à Gabriel, sans lui laisser le temps de répondre :

« Quel âge avez-vous donc? Vous devez être tout jeune : vingt ans, vingt et un ans, n'est-ce pas? Comme c'est beau d'avoir vingt ans! Pourquoi n'avez-vous pas de barbe? Est-ce que vous êtes artiste? Mais non, les acteurs portent les cheveux plus longs. Laissez-moi deviner... Vous n'êtes pas dans la nouveauté non plus, vous avez l'air trop

distingué... Tenez! je crois que je brûle : vous devez travailler au ministère. »

Règle générale : pour les gens du peuple, les petits bourgeois et toutes les personnes ignorantes des choses de l'administration, il n'y a qu'un seul et unique ministère, vague et indéterminé.

Gabriel avoua qu'il était en effet employé de l'État.

M"'^ Henry reprit :

« C'est des bonnes places, parce qu'on a un fixe. Tiens, vous avez un crêpe à votre chapeau! Pauvre jeune homme, est-ce que c'est de votre maman que vous êtes en deuil? Non. Alors vous devez demeurer avec elle? Ça se voit tout de suite que vous êtes dans votre famille. — Savez-vous que vous êtes bien aimable avec nous? Gomment vous appelezvous de votre petit nom ?

— ■ Gabriel.

— Gabriel. J'aime bien ce nom-là, Gabriel. Et vous, Eugénie? Mais je préfère Léon... Ah! pas Victor, par exemple. C'est le nom de mon vilain bonhomme de mari... Enfin je n'ai plus à m'en plaindre. Il m'a quittée; c'est ce qu'il pouvait faire de mieux... Dites donc, monsieur Gabriel, qu'estce que vous pensez de la guerre? Moi, je crois que

nous allons gagner... Ces pauvres soldats que nous venons de voir partir, il y en aura beaucoup de tués, tout de même ! Tenez ! rien que cette idée-là, ça me fait mal... Enfin, l'Empereur était forcé; ils l'ont tant ennuyé, au plébiscite... »

C'est par de semblables discours, auxquels Gabriel, surmontant enfin sa timidité, finit par répondre, que le jeune homme commença de faire la connaissance de M"" Henr^-. Cependant une attraction mystérieuse ramenait toujours sa pensée vers la jeune femme silencieuse qui les accompagnait.

Timide, Gabriel marchait un peu en avant des deux compagnes, et ses regards se rencontraient de temps en temps avec ceux d'Eugénie. Mais alors il baissait les yeux malgré lui; et pas une seule fois il n'osa lui adresser la parole. M""' Henry paraissait s'apercevoir de la préférence de Gabriel, mais elle n'en montrait aucun dépit, et, bien au contraire, lorsqu'au milieu de son bavardage elle le voyait inattentif et seulement occupé de son amie, elle laissait échapper ce joli éclat de rire sans motif qui allait si bien à sa bouche rouge et bien garnie.

Enfin on arriva dans la rue Rochechouart. Justement l'omnibus la descendait, et on le voyait

venir de loin, roulant ses deux gros yeux rouges.

« Monsieur Gabriel, dit alors M""' Henry avec sa crânerie habituelle, je suis sûre que vous voudrez savoir si ma petite Eugénie est remise de son émotion... Eh bien, Je demeure faubourg Saint- Jacques, 17. Vous serez toujours le bienvenu. »

Gabriel, ébloui de cette invitation inespérée, allait répondre; mais l'omnibus était là tout proche et M""' Henry venait de faire signe au cocher. Elle tendit la main au jeune homme :

« A bientôt, n'est-ce pas? »

Gabriel lui donna sa main, qu'elle secoua comme un camarade. Il allait peut-être se décider à présenter aussi la main à Eugénie, quand celle-ci, avec un dernier rec^ard et un îjracieux salut de la tête, lui dit vivement :

«Adieu, monsieur, et encore merci! » et s'élança à la suite de son amie.

Gabriel les vit entrer dans l'omnibus, qui s'ébranla de nouveau. Il entendit le conducteur sonner les deux coups et resta là, immobile, regardant la lourde voiture descendre la pente raide et disparaître enfin au tournant de la rue.

Il revint chez lui à pied, marchant très vite. Il était plein d'une étrange exaltation. Il se rappelait

les détails de son aventure, tous à la fois et très précis. Il frémissait à la pensée que les cheveux d'Eugénie avaient presque effleuré son visage, quand elle était tombée dans ses bras; il sentait encore sur sa main l'étreinte de la main de la jeune femme; il se souvenait qu'elle avait des gants de peau de Suède. Il se disait qu'il la reverrait ; il prononçait tout haut des paroles vagues. Il se répétait vingt fois l'adresse de M"*' Henry, 17, faubourg Saint- Jacques, comme s'il eût craint de l'oublier. Il se trouvait plus fort, plus souple et plus léger que d'habitude; il lui semblait que son sang circulait plus vite.

En traversant le pont Saint-Michel, il vit passer, au milieu de la chaussée, une bande d'étudiants parmi lesquels il reconnut, de loin, son ami Gazaban. Tous beuglaient la Marseillaise.

« Ah! c'est vrai, la guerre! pensa-t-il, je l'avais oubliée. 1

Ce ne fut qu'au bout de trois jours que Gabriel se décida à aller voir M™" Henrj'.

Cette visite lui apparaissait comme quelque chose de très compliqué et de très difficile. Il avait beaucoup pensé aux deux amies. Le souvenir de la petite femme silencieuse et voilée, avec qui il n'avait échangé que quelques regards craintifs, l'attendrissait profondément. Il savait qu'elle avait un mari, qu'elle était sauvage et ignorante; il la devinait malheureuse. Il voulait la retrouver, et se répétait qu'il n'avait pas d'autre moyen, pour cela, que de rendre visite à M""" Henry. Mais l'image de cette belle brune aux yeux éclatants, à la parole libre, dont les lèvres de sang riaient en montrant

des dents si blanches, le jetait dans un trouble qui tenait presque de la peur.

Cependant, songeant qu'il avait déjà montré bien peu d'empressement, et que plus il tarderait moins il serait bien reçu, un jour il sortit de son bureau d'assez bonne heure et se dirigea vers le faubourg Saint-Jacques.

Comme tout poltron allant à un danger, il avait pris par le plus long, et il ralentissait le pas en se rapprochant du but.

Sur le boulevard Montparnasse, il resta cinq minutes devant la boutique d'un marchand de bricà-brac, examinant un portrait lithogi^aphié du général Athalin, ancien chevalier d'honneur de M""" Adélaïde. Pour ne pas penser à la démarche qu'il allait faire, il s'absorbait dans la contemplation de ce militaire, évoquant l'époque bourgeoise de Louis-Philippe et se rappelant toutes les gravures de l'époque qu'il avait vues : le roi tenant à la main un chapeau gris, la reine avec des repentii^s à l'anglaise, les princes en uniformes d'une coupe surannée, et M. Guizot à la tribune, la main dans son habit.

Au coin du boulevard d'Enfer, où se tenait ce jour-là le marché aux chevaux et où des gamins

conduisaient des attelages de percherons blancs, un bouquet de paille à la queue, il s'arrêta de nouveau pour regarder, devant la porte d'un cabaret, deux maquignons en blouses bleues trop longues et en casquettes ballonnées, en train de discuter le prix d'une rosse macabre et fléchissant des genoux de devant, que l'un d'eux tenait par une courroie.

Sur la place de l'Observatoire, il flâna encore autour des saltimbanques.

Puis soudain, après tout ce temps perdu et toujours selon la logique des poltrons, il se mit presque à courir et s'arrêta net dans le faubourg, devant ce terrible numéro 17 dont les deuxchifl'res lui étaient apparus, en caractères de feu, dans ses rêves des nuits précédentes.

C'était une vieille et étroite maison, fraîchement recrépieet enduite d'un affreux badigeon jaunâtre. Elle n'avait que trois étages, mais très élevés, et seulement deux fenêtres de façade. Tout en haut, sur le toit de tuiles, s'ouvrait une mansarde de grenier, avec une potence en fer et une poulie qui pendait. En bas, à côté de la porte bâtarde, qui donnait accès sur une allée très sombre, était une boutique de crémerie, offrant, dans sa devanture, l'inévitable pyramide de morceaux de sucre entre

deux grandes cuvettes pleines de riz et de chocolat au lait.

La physionomie mélancolique et populaire de cette maison, qui faisait songer au visage d'un ouvrier pauvre, rassura un peu Gabriel. Le cœur battant à grands coups, il y entra brusquement et se dirigea, dans les ténèbres, vers la loge du portier, guidé par une forte odeur de soupe à l'oignon.

« M"" Henry? murmura-t-il à la lucarne.

— Hein?

— M°" Henry? dit-il un peu plus haut.

— Au second, en face, » répondit une voix de vieille femme.

Et, trébuchant à chaque marche de l'escalier noir, tâtant dans l'obscurité l'antique et grosse rampe de bois, Gabriel arriva enfin devant la porte indiquée, s'arrêta, palpitant, et, après avoir longuement respiré, sonna d'une main tremblante.

Tout de suite, M""' Henry vint ouvrir.

o: Ah! monsieur Gabriel! mais entrez donc... Asseyez-vous donc... Gomme c'est aimable de vous être souvenu de moi ! i>

Par un contraste aussi heureux qu'inattendu, la chambre était gaie avec ses deux hautes fenêtres ouvertes, et la lumière et le soleil y pénétraient large-

ment. Tout était tendu en perse jaune, semée de petits bouquets. Il y avait un tapis, des sièges bas, un divan, une psyché où l'on se voyait comme dans un portrait en pied. Sous les rideaux relevés de l'alcôve, on apercevait le lit, haut et large, avec un couvre-pied capitonné. Des riens, des objets de femme traînaient partout, dans un désordre sans malpropreté : sur le guéridon, où embaumait un bouquet de roses, sur la cheminée, où brillait une jolie pendule dorée. Gabriel remarqua aussi les bougies bleues des candélabres et une petite mule de porcelaine peinte, pleine d'allumettes.

(( Vous voyez, j'étais en train de donner de la verdure à mes oiseaux, dit M"" Henry, quand Gabriel se fut assis dans un fauteuil. Vous permettez que je finisse? »

La cage, où sautillaient un serin et un bouvreuil, était posée sur une table, et M"" Henry, pour introduire des brins de mouron entre les barreaux, se tenait debout, tournant presque le dos à Gabriel, qui ne la voyait qu'en profil perdu. Sa grande robe de chambre de fin drap rouge, qui indiquait à peine la taille et traînait un peu à terre, la faisait paraître très grande. La masse superbe de ses cheveux noirs était relevée en chignon sur le sommet

de la tête et retenue par un gi-and peigne d'écaillé. Au croquant de l'oreille, pendait une petite boule d'or.

« C'est bien bon, ça... c'est du bon nanan, mes chéris ! » chantonna la grande brune en se penchant vers la cage; et elle imita, avec ses lèvres, le bruit d'un gros baiser.

Gabriel était ébloui. Cette belle femme en négligé, tout près de lui, le fascinait; il regardait, sans penser à rien, la peau dorée de cette nuque et les petites mèches rebelles qui frisaient là.

Elle, qui, par cet instinct merveilleux des femmes, devinait sans la voir cette muette admiration, en était doucement flattée et ne se pressait pas pour se retourner.

Tout à coup le souvenir d'Eugénie traversa Tesprit de Gabriel. Il se rappela que c'était pour elle qu'il était venu, et, chose étrange, il se reprocha ce moment d'oubli, cette surprise des sens qui lui avait fait presque désirer l'autre.

« Et madame votre amie, demanda-t-il, ne s'estelle pas ressentie de sa terreur de l'autre jour? »

M"" Henrj' se retourna en riant.

« Eugénie? dit-elle. Ah ! je vois que nous y avons pensé, mauvais sujet ! Vous êtes bien mignon, mon-

sieur Gabriel, mais Eugénie est mariée... et vertueuse... Il faudra oublier cela.

— Mais, madame, je vous assure...

— Bien! bien!... Gomme sije ne m'étais aperçue de rien l'autre fois... Comme si vous ne la regardiez pas tout le temps, pendant que nous remontions le boulevard Magenta! Mais c'est commeje vous dis... Sage comme une image... Et, franchement, il faut du mérite. Encore un joli cadet que ce Clément... Ça ne m'étonne pas, du reste... Il a été camarade avec mon mari.

— Elle est malheureuse ? dit Gabriel d'une voix triste.

— Comme les pierres! Pauvre petite femme ! Ça vous a été élevé à la campagne, chez ses parents, des fermiers riches... et choyée... et dorlotée! Et puis est arrivé ce grand gaillard, qui était du pays ■et qui venait de s'établir maître charpentier à Paris, sur le boulevard d'Italie. . . vous connaissez ?. . . Il l'a épousée, avec une jolie petite dot, ma foi ! et ils sont ici depuis dix-huit mois. Ah ! ça n'a pas traîné. Tout est déjà mangé ou à peu près, et je crois bien qu'il est dans de mauvaises affaires. Avec ça que le bâtiment ne va pas. . . Et encore s'il était gentil pour sa femme... Mais non, un gros matériel, ce Clé-

ment, et brutal ! et mal embouché ! et au café tous les soirs !... Si elle ne m'avait pas pour passer ses soirées, elle mourrait d'ennui, cette pauvre chérie! Heureusement qu'il la laisse venir ici, après son dîner... Elle apporte son ouvrage; nous faisons du café et nous causons. Elle me conte ses misères. Cala soulage toujours, n'est-ce pas? Tenez, monsieur Gabriel, vous seriez bien aimable de venir quelquefois passer une heure avec nous... Vous nous liriez le Petit Journal, d'autant plus qu'il va être intéressant maintenant, à cause de la guerre... Je sais bien que ça va être fini tout de suite et que nous serons à Berlin dans quinze jours... avec les turcos!... Et puis les Prussiens qui n'ont pas de mitrailleuses... »

Et M™* Henry continua à bavarder ainsi, sans s'arrêter, tout d'une haleine, s'éloignant, au grand souci de Gabriel, du sujet qui intéressait tant le naïf jeune homme, et mêlant, au mépris de tout art et de toute logique, les détails de sa vie de femme frivole et inoccupée aux considérations les plus inattendues sur les beaux-arts, la religion, la guerre et la politique. En quelques instants, Gabriel apprit qu'elle était née à Clignancourt; qu'elle raffolait du comédien Mélingue; que son mari l'avait

plantée là pour une rien du tout; qu'elle faisait sa prière matin et soir; que le blanchissage des jupons coûtait des prix exorbitants; qu'elle était d'avis d'annexer les bords du Rhin à la France; qu'elle faisait monter ses repas de la crémerie; qu'elle lisait avec passion les œuvres d'Henry Murger; qu'elle admirait fort Garibaldi et qu'elle avait assisté à l'exécution de Troppmann.

Elle s'était assise dans un fauteuil en face de Gabriel, les coudes sur les genoux, le menton dans les mains, et lui parlait en le regardant en face, comme un homme.

Prenant son courage à deux mains, Gabriel fit bien encore une tentative pour ramener la conversation sur le compte d'Eugénie ; mais M"* Henry eut un tel accès de gaieté, elle constata, avec un rire si goguenard et tant de grosses malices, l'insistance de Gabriel, que celui-ci, sentant le rouge lui monter au visage et le sang lui brûler les oreilles, changea lui-même le cours de l'entretien, et, quelques minutes après, se leva pour prendre congé.

\\ ne put le faire, cependant, qu'après avoir promis de revenir le lendemain même, dans la soirée, et, du seuil de la porte. M""" Henry lui promit alors qu'Eugénie serait là, avec un sourire qui le jeta

dans la dernière confusion ; à ce point qu'en saluant une dernière fois, il faillit rouler dans les ténèbres de l'escalier.

Mais à peine fut-il dans la rue qu'une joie immense l'envahit, à la pensée qu'il allait revoir Eulîénie. Il se félicita d'être allé chez M"' Henrv comme d'une action héroïque. La tête haute, le pas allègre et relevé, il revint en traversant le Luxembourg, tout poudreux et tout échauffé d'une tomde journée de canicule.

Sous les beaux platanes de la fontaine Médicis, dans cette allée où les bonnes et les mamans tirent l'aiguille, groupées au pied des arbres, ayant sous les yeux des enfants accroupis qui jouent avec le sable, il rencontra Cazaban, sombre et le chapeau sur les yeux.

Gabriel était plein d'une sympathie universelle. Il serra les mains de l'homme du Midi et s'informa, avec un intérêt attendri, de la cause de sa tristesse.

€ Tu me le demandes? dit Cazaban avec impatience. Ah! c'est vrai, tu n'es pas un citoyen, toi. Tu n'as donc pas vu la dépêche?... et le petit qui a ramassé une balle... Ah! c'est que si Badingue remporte la victoire, animal, sa dynastie est fondée, c'est fichu ! »

Gabriel était si loin de cet ordre d'idées qu'il ne comprit même pas ce que l'inquiétude de Gazaban avait de peu patriotique; seulement le mot du Méridional lui rappela la guerre. Mais la confiance de M"' Henry l'avait gagné.

« Tant pis pour la République ! dit-il gaiement. Je suis sûr que nous serons vainqueurs sur toute la ligne. »

Le lendemain, Gabriel fut exact au rendez-vous.

Il trouva M™*" Henry occupée à faire du café, et la vue de trois tasses du Japon, posées sur un petit plateau, lui causa une émotion violente; car c'était une preuve qu'Eugénie était attendue.

M"'^ Henry paraissait très agitée, et lorsque Gabriel s'informa poliment de sa santé :

« Voyez-vous, lui répondit-elle, je ne vis plus. Quand je pense que peut-être, à l'heure qu'il est, nos soldats se battent avec ces gueux de Prussiens... Ah! il y a des moments où je suis furieuse de ne pas être un homme ! »

Cette parole fit à Gabriel l'effet d'un reproche. Depuis la veille, il avait vécu dans l'attente fié-

vreuse du moment où il se trouvait, et il était force de s'avouer que, pas un instant, il n'avait songé au sort de notre armée. Il eut honte d'entendre une femme lui donner, sans le savoir, cette leçon de patriotisme, et, silencieusement adossé à la balustrade de la fenêtre ouverte, il resta quelque temps la tête à demi tournée, et regardant les obliques rayons du couchant dorer le dôme de l'Observatoire et les cimes des arbres qu'on voyait de l'autre côté de la rue, dépassant le grand mur.

Mais, tout à coup, la porte s'ouvrit et Eugénie, exactement habillée comme le soir qu'il l'avait vue pour la première fois, entra dans la chambre.

En reconnaissant Gabriel, elle s'arrêta, tout interdite.

« Ah ! la voilà donc, ma chérie ! s'écria M™^ Henry en embrassant la jeune femme et en la débarrassant de son chapeau et de son mantelet. Eh bien, Eugénie, j'espère que je vous ai réservé une surprise. Vous le reconnaissez? C'est notre petit monsieur de l'autre fois... N'est-ce pas qu'il est gentil? »

Puis, exagérant, d'une manière bouffonne, les gestes arrondis et le sourire ultra-gracieux d'une femme du monde qui fait une présentation, elle ajouta :

« Madame Clément... monsieur Gabriel. — Monsieur Gabriel... madame Clément. »

Et enfin elle éclata de rire.

Gabriel salua avec gaucherie. M""^ Clément balbutia péniblement quelques mots.

Mais le jeune homme la regardait sans la voir, l'écoutait sans l'entendre. Il avait soif; il ne savait où mettre ses mains. Elle lui apparaissait comme dans un brouillard, debout devant lui, petite, mignonne, les yeux baissés, avec une jolie fraise de mousseline blanche qui descendait dans l'échancrure du corsage de sa robe grise, et tenant à deux mains devant elle l'anse d'un sac à ouvrage en cuir noir.

Aloi^, faisant un effort énorme, Gabriel passa sa main sur son front tout en sueur et lui demanda, d'un air éperdu, si elle ne trouvait pas qu'il fît bien chaud.

La bruyante hilarité de M"*' Henry vint les tirer tous deux d'embarras.

« Allons! asseyons-nous. Le café sera froid. Tenez, sucrez-vous, monsieur Gabriel... Comment, ma petite Nini, déjà à votre broderie? Quelle ardeur! Eh bien, où ai-je fourré mon étui k aiguilles?... Bon, le voilà dans ma poche ! Ah ! j'ai une tête...

ça m'attire des désagréments à tout bout de champ... A preuve, hier matin, cette discussion que j'ai eue avec le contrôleur des omnibus de la place Saint-Michel, parce que je n'avais pas donné ma correspondance. »

Elle était repartie, et son bavardage sautait d'un sujet à un autre, s'étendant en détails prolixes sur la corbeille de noces d'une sienne cousine, dont le père, marchand de bois à la Chapelle, ne se serait pas fait couper une jambe pour deux cent mille francs, ou s'indignant au souvenir de la colère qu'elle avait eue l'autre jour dans l'escalier, quand son voisin du second, l'externe de la Maternité, avait voulu l'embrasser dans les ténèbres.

Ils étaient assis tous les trois autour d'une table ronde, sur laquelle M'"'' Henry, placée entre les deux jeunes gens, se taillait, tout en causant, les pièces d'une robe de mérinos, d'après des patrons faits avec un vieux journal. Eugénie brodait, le front obstinément baissé sur son ouvrage, et tirant activement l'aiguille. Quant à Gabriel, toujours perdu de timidité, il considérait le dessin de sa tasse à café, ou, s'il levait les yeux, mais sans oser les porter sur Eugénie, c'était pour regarder le vaste espace de ciel bleu, encadré par les

croisées, dans lequel flottaient quelques légers nuages de cuivre, dernier souvenir du soleil qui venait de disparaître. Quand M"* Henry lui donna le Petit Journal j en le priant d'en faire la lecture, Gabriel crut d'abord qu'il ne pourrait jamais en venir à bout. II lui semblait que les lignes d'impression ondulaient comme des serpents et que les caractères changeaient continuellement de couleur. Il put lire cependant, mais il ne comprenait que vaguement les mots qu'il prononçait. Il avait l'idée confuse qu'il s'agissait de la biographie d'un maréchal de France, chargé d'un commandement à l'armée du Rhin, et d'un trait d'intrépidité accompli jadis par cet officier, quand il n'était encore que commandant en Afrique, à je ne sais quel assaut où il monta, la canne à la main et le cigare à la bouche.

La nuit tombait peu à peu, et l'ombre commençait à envahir la chambre. M™® Henry se leva pour allumer une lampe.

Alors seulement, poussés par un instinct supérieur à leur volonté, Gabriel et EuGfénie se reijardèrent.

. Le choc dura une seconde, une seule, et la jeune femme baissa de nouveau et subitement la tête sur

sa broderie, quoiqu'on n'y vît presque plus. Mais Gabriel les avait reconnus, ces yeux, si grands et si brillants dans la pénombre, tels qu'ils s'étaient fixés sur lui la première fois, sur le boulevard Magenta, à la lueur du gaz, et il sentit tout son sang refluer vers son cœur.

La lampe allumée, M"*" Henry vint se rasseoir et causa avec son amie. Elle lui demanda des conseils sur la manière de tailler sa- robe, et Eugénie lui répondit en interrompant son travail et en traçant des lignes sur l'étoffe avec son doigt, que coiffait un petit dé d'argent. Elle ne regardait jamais Gabriel, mais on sentait comme un effort dans cette persistance à éviter de le voir. Lui, au contraire, s'enhardissait. Il poussa même l'audace jusqu'à lui adresser la parole. Elle lui répondit quelques mots seulement, d'une voix qu'elle voulait rendre froide et qui était toujours douce. De temps en temps, souriant à une pensée intime, M"**" Henry les regardait longuement l'un après l'autre, d'un air singulier.

Enfin dix heures sonnèrent quatre ou cinq fois aux horloges du quartier. H faisait une nuit très claire, très étoilée et très chaude. Pas une brise. Un gros papillon nocturne, venu des massifs de

l'Observatoire, était entré par la fenêtre et volait en tournoyant au plafond, dans le cercle lumineux, au-dessus de la lampe.

Eugénie remit sa broderie dans le sac de cuir el se leva pour se retirer; mais M""^ Henry, tout en lui mettant son mantelet, lui dit entre haut et bas :

« Dites donc, Eugénie, si vous le désiriez... C'est si désert, ces boulevards extérieurs... monsieur Gabriel pourrait vous reconduire...

— Oh! madame Henrj-, c'est impossible... Qu'est-ce que dirait Clément, s'il me rencontrait?. . .

— Lui ! vous savez bien qu'il ne sort jamais de son café avant minuit... A votre place, j'aurais si peur de rentrer toute seule... Et les journaux qui ne sont pleins que d'assassinats !

— Je vous en prie, ma chère amie... cela ne se peut pas. »

Et M"" Clément, après avoir embrassé son amie et salué Gabriel d'un simple geste de tête, sortit assez brusquement.

Le jeune homme, un instant après, souhaita luimême le bonsoir à M""* Henry, qui, debout devant la cheminée, chantonnait en s'étirant les bras comme une personne qui a sommeil, et il s'en re-

vint chez sa mère par le boulevard Saint-Michel, désert et inondé de clair de lune.

Il éprouva tout à coup un profond abattement. Il était mécontent de lui. Il trouvait qu'Eugénie avait été glaciale, et il s'accusait d'avoir été stupide; il avait presque envie de pleurer.

A la hauteur du musée de Gluny, devant une boutique de journaux, il traversa des groupes dont l'aspect lui parut sinistre. Des bourgeois, des étudiants et des hommes du peuple se parlaient tout bas, d'un air sombre. Machinalement, il s'arrêta pour écouter.

Wissembourg! Le général Douay surpris et tué! Les turcos écrasés après des prodiges de valeur ! Le territoire envahi! Voilà ce que Gabriel apprit en quelques phrases jetées par des voix farouches.

Il n'était pas un égoïste; il aimait son pays tout comme un autre, et cette terrible nouvelle dissipa d'abord sa langueur amoureuse. Mais une fois rentré dans sa chambre et couché dans son petit lit, une fois sa bougie éteinte, et à ce moment où les habitants de Paris songeaient au massacre de toute une division, au sang répandu de tant de Français, Gabriel, à la pensée de qui revint s'imposer le souvenir de la femme déjà désirée, revoyait

la chambre du faubourg Saint-Jacques, Eugénie brodant auprès de la lampe, et se sentait monter aux yeux les larmes de l'attendrissement enfantin en se rappelant la minute où elle s'était piqué le doigt et où, en le serrant délicatement entre ses dents blanches, elle y avait fait venir une toute petite, une seule goutte de sang.

PROSE. — r.

Alors commencèrent à s'écouler, longues et pénibles, les journées de ce mois d'août pendant lequel un brûlant et splendide soleil plana constamment, comme une ironie, sur la capitale pleine d'angoisse et d'épouvante.

D'abord ce fut le déluge des sinistres nouvelles : ReichshofFen, désastre effroyable, dont le patriotisme populaire se consolait à peine en faisant entrer dans ses légendes la charge sublime des grands cuirassiers ! Puis les téléfjrammes se succédant, effrayants et obscurs : Pas de nouvelles de Frossard. Tout peut encore se réparer. Hâtez la défense de Paris. Et Forbach ! Et la reculade sur tous les points ! Et Strasbourg bloqué ! Et Metz investi! Et les premières lances des uhlans aperçues ici, là,

partout, toujours plus près ! Ce furent les Chambres en permanence, les ministres renversés avec rage, la gauche impérieuse et menaçante, l'éclosion des lois de détresse, des mesures désespérées, les murailles couvertes des affiches de l'état de siège. Puis vint l'absence de nouvelles, pire que les mauvaises nouvelles. On commença à vivre dans la rue, discutant, pérorant, des journaux en main. La foule, affolée de crédulité et d'espérance, accueillit toutes les fables, victoires sous Metz, carrières de Jaumont. Paris changea d'aspect tous les jours. Hier sillonné par les ridicules uniformes des pompiers de province, réunis contre une émeute possible par le gouvernement éperdu, il s'emplissait aujourd'hui d'anciens soldats, d'hommes de la réserve, sales, à demi équipés, ivres souvent, et accompagnait, le lendemain, de chants et de hurrahs frénétiques le départ de ses mobiles pas encore armés. Après s'être un jour pavoisé soudain sur un faux bruit de victoire, il courait en masse voir ses fortifications, qui n'avaient servi jusque-là qu'aux idylles du piou-piou et de sa payse et aux joies faubouriennes du dimanche, à présent bouleversées par la pioche des terrassiers, couvertes de chevaux et de travailleurs, retentissantes des claquements

de fouets et des ordres criés parles chefs d'équipe, et montrant çà et là, dans l'herbe de leurs talus, le bronze étincelant des grosses pièces de siège. Pris de la fièvre militaire, les citoyens allaient apprendre l'exercice dans les cours des casernes, où on les voyait alignés en pelotons et faisant sonner les crosses sur le pavé. Des portes des mairies, où la foule stationnait, lisant les placards humides, sortaient des bourgeois portant sur l'épaule un fusil, la baïonnette renversée. Par les faubourgs, les habitants delà banlieue, déjà ramenés par la peur de l'invasion, arrivaient avec leur pauvre mobilier sur une charrette à bras, l'homme dans le brancard, la femme poussant derrière, les enfants chargés de paquets ; et, dernier symptôme du prochain blocus, de nombreux troupeaux de bœufs maigres et harassés et de moutons gris de poussière s'entassaient dans les parcs, construits à la hâte, au milieu des jardins publics et le long des boulevards suburbains.

Mais le Parisien qui prenait le moins de part à cette furieuse exaltation, à ces cruelles anxiétés, à ces folles espérances, était certainement Gabriel.

Il était retourné chez M"" Henry; il y avait revu

Eugénie. Il y était allé d'abord tous les trois ou quatre jours, puis plus souvent, puis tous les soirs, et maintenant il ne vivait plus que pour ces deux heures passées dans la chambre du faubourg, à côté des deux femmes travaillant près de la lampe, tandis que, par les fenêtres ouvertes, arrivaient les odeurs d'arbres et étincelaient les étoiles des belles nuits d'été.

Dans les premiers temps, Eugénie avait paru gênée de la présence du jeune homme et lui avait fait le même accueil, plein de froideur et de réserve ; mais elle avait fini par être touchée de son silence et de sa douceur, étant comme lui naïve et timide; et aux quelques banalités qu'il avait osé lui dire, d'une voix que faisait trembler la plus poignante des émotions, elle avait à la fin répondu avec plus de confiance. Quelquefois son regard s'arrêtait, sympathique, sur celui de Gabriel. Un soir même, elle lui parla la première, et elle ne put s'empêcher de sourire tristement à la joie ineffable qu'elle lut alors dans ses yeux.

M"^ Henrj' protégeait visiblement Gabriel. Cette femme sans éducation, à demi galante peut-être, devait avoir beaucoup d'indulgence pour les choses de l'amour. Elle n'eût peut-être pas donné un mau-

vais conseil à son amie, mais elle s'amusait de voir naître et se développer la passion chez ce jeune homme, et, dans son inconsciente immoralité, elle faisait presque des vœux pour que cet amour fût partagé.

Gabriel aimait éperdument, comme on aime la première fois, hélas ! comme on n'aime qu'une fois. Tout ce que M™" Henry lui avait dit de son amie, tout ce qu'Eugénie lui avait laissé surprendre de sa nature et de sa vie dans leurs entretiens du soir, avait allumé dans son sein un foyer ardent de tendresse et de pitié. 11 devinait maintenant quelle triste et pénible existence le mariage avait faite à cette petite femme, simple de cœur, délicate et aimante, et qu'on avait unie à un ouvrier à demi parvenu, grossier et violent, et d'ailleurs irrité par la mauvaise fortune. Il comprenait dans quel abandon absolu elle se trouvait, perdue dans cette immense capitale où elle ne connaissait personne; il la voyait, seule dans sa maison, sans une servante même, occupée aux petits soins du ménage et préparant les repas que son mari, qui sortait de l'atelier en habit de travail et s'arrêtait encore sur le seuil pour gourmander un de ses hommes, venait manger à la hâte, le front assombri par l'approche

d'une échéance, et n'adressant à sa femme que quelques mots brefs et durs ; il savait les interminables soirées qu'avant de connaître M'"'^ Henry, Eugénie avait passées, dans la chambre nuptiale à peine meublée, à coudre auprès d'une bougie et à attendre l'heure de minuit, où son mari revenait enfin de l'estaminet, sa vareuse marquée de blanc de billard, empoisonnant le vin chaud et vidant, avant de se coucher, les cendres de sa dernière pipe sur le marbre du foyer. Parmi les hasards de la conversation, Gabriel avait saisi, dans un soupir, dans un regard jeté au ciel, dans un sourire ironiquement douloureux, tout ce qu'Eugénie comptait déjà de souffrances subies et de larmes dévorées en secret. Quelle torture alors pour le pauvre amoureux ! Et se dire que c'était sans remède, qu'elle était mariée ! Sentir toute compassion inutile, toute colère impuissante !

Il avait cependant une consolation ; il s'apercevait qu'Eugénie trouvait quelque charme à ces paisibles heures de causerie et de travail qui les réunissaient tous les trois chez M""** Henry. l\ ne se doutait pas, le simple, et Eugénie elle-même ne se rendait certainement pas bien compte du plaisir intime qu'elle éprouvait à se sentir admirée et aimée

par ce doux jeune homme, aux manières discrètes, à la voix pénétrante, qui avait de si jolies mains blanches faites pour les caresses et une expression de tendresse si mélancolique dans ses beaux yeux noirs. Il ne comprenait pas, l'innocent, quel chemin il avait fait déjà dans le cœur de la jeune femme ; mais il voyait pourtant que, dans leurs réunions intimes de la chambre du faubourg Saint-Jacques, elle perdait vite l'air triste et préoccupé qu'elle avait en arrivant, et que parfois même elle s'abandonnait à une aimable et gentille gaieté, qui rendait Gabriel bien heureux.

Tous les soirs, il lisait le Petit Journal aux deux amies : c'était maintenant une habitude pour tous les trois, et une occasion pour M"*" HeniT, qui depuis les premiers revers avait cessé d'être bonapartiste, de réclamer la République, la levée en masse et la victoire au chant de la Marseillaise. Gabriel aimait fort ces tirades patriotiques de la belle brune, non qu'il les écoutât, mais parce qu'il interrompait alors sa lecture et regardait longuement Eugénie. Quelquefois aussi, afin de prolonger la séance, il apportait un livre et, à la tartine quotidienne du journal, il ajoutait quelques pages de roman ou de poésie. C'est ainsi qu'il fit connaître

aux deux femmes Timmortel récit de l'abbé Prévost et quelques-uns des vers les plus passionnés d'Alfred de Musset; et, une fois de plus, les beaux livres qui parlent d'amour servirent d'intermédiaire

k deux amants timides.

Un soir, vers la fin du mois d'août, comme la lecture s'était prolongée plus tard que d'ordinaire, M""^ Henry insista tellement qu'Eugénie finit par consentir à ce que Gabriel la reconduisît jusque chez elle. Le mari était absent, étant allé faire un petit séjour à Chartres pour affaire de sa profession, et il n'y avait pas de danger de le rencontrer.

Pour la première fois de sa vie, Gabriel sentit donc le bras de la jeune femme s'appuyer avec confiance sur le sien, tandis qu'ils remontaient tous deux, à pas lents et en silence, le faubourg solitaire où leurs pas résonnaient, dans le calme de la nuit d'été, sur ce sol voisin des catacombes.

Ils arrivèrent ainsi, sans avoir échangé une parole, sur le large et beau boulevard de la Gla-

cière, dont les grands arbres, aujourd'hui disparus, dressaient leurs cimes noires dans la splendeur du ciel étoile. Au milieu de l'avenue, on apercevait, dépassant le long enclos de mauvaises planches, les cornes noires des bœufs parqués là, en prévision du siège.

Quand ils se furent engagés sous les ombrages obscurs du boulevard, Eugénie ralentit le pas tout à coup et parla d'une voix altérée :

« Monsieur Gabriel, j'ai à vous dire une chose dont vous ne vous fâcherez pas, je l'espère. Depuis quelque temps, je vois bien que vous prenez trop d'amitié pour moi, et cela me fait beaucoup de peine. C'est seulement pour m'expliquer en toute franchise avec vous que j'ai consenti ce soir à me laisser accompagner. Je ne veux pas que vous ayez du chagrin à cause de moi. Savez-vous ce que vous feriez si vous étiez bien sage? Vous ne reviendriez plus chez M""® Henrj'. Moi, je ne peux pas ne plus y retourner, parce qu'elle a été trop gentille à mon égard. Mais vous, vous devriez avoir ce courage-là. A quoi cela nous mènerait-il d'avoir une idée l'un pour l'autre? Vous en souffririez, et moi aussi, et je suis déjà assez malheureuse. Et encore, j'ai tort de me plaindre... puisque la vie est comme ça! >

Elle s'était arrêtée, elle parlait vite, très émue, et ne s'était pas aperçue que ses mains étaient déjà dans celles du jeune homme. Mais soudain elle entendit un sanglot, et elle sentit quelque chose de brûlant tomber sur une de ses mains. C'était Gabriel qui pleurait.

Que se dirent-ils alors ?. . . Oh ! vous seuls le savez, qui avez pleuré sur un sein de femme dans les ténèbres, qui avez cru au mot toujours en le prononçant, qui avez connu la délicieuse douleur d'aimer ! Vous seuls le savez, à qui un regard de tristesse dans des yeux chéris a fait trahir les plus beaux serments de vertu et de courage ! Cœurs naïfs et sublimes qui avez fait tenir tout l'idéal de la vie dans une heure de votre jeunesse et à qui la perte fatale de ce divin rêve rend à jamais les yeux éteints et le front pâle, vous seuls serez indulgents pour ces deux pauvres êtres, à qui le sort avait donné si peu de consolation et de joie, et qui, perdus dans la solitude de cette nuit chaude et pleine de parfums, seulement vus des clémentes étoiles, oubliaient les devoirs sociaux et la patrie en deuil et allaient s'abîmer dans l'immense amour.

Ils s'étaient assis sur un banc. Gabriel pleurait toujours à chaudes larmes. Elle cherchait à l'apai-

ser, à le consoler, lui essuyait les yeux avec son mouchoir, le suppliait de sourire.

Ils errèrent ensuite sous les vieux rameaux, se tenant les mains, se serrant l'un contre l'autre, se parlant tout bas. Elle lui conta toute sa vie, son enfance à la campagne, dans la ferme où vivaient encore ses parents ; elle lui dit comment on l'avait mariée trop jeune, et que son mari, avec sa voix dure et sa barbe rude, lui avait toujours fait peur; qu'elle n'aimait pas Paris, que c'était trop grand, et mille enfantillages ; et que le gros chien de garde qui était dans la cour de la maison ne la reconnaissait pas, et que la nuit, quand elle rentrait, il aboyait après elle, en tirant sur sa chaîne.

Gabriel l'écoutait parler, comme dans un rêve, et la regardait à travers ses larmes. Puis tout à coup il l'interrogeait; il voulait tout savoir d'elle : le détail le plus insignifiant de sa vie, la pensée la plus intime de son âme.

Ils ne se disaient ni l'un ni l'autre qu'ils s'aimaient; ils n'avaient pas besoin de se le dire. Eugénie avait joint ses mains sur le bras de Gabriel, et ils se regardaient dans les yeux.

Ils s'arrêtèrent dans la partie du boulevard qui passe sur la Bièvre, au bord du parapet de pierre,

et contemplèrent un instant ce que la nuit, assez sombre, laissait voir du mélancolique paysage : l'eau noire de l'étroite rivière, le rideau des hauts peupliers immobiles, et les champs vagues où sèchent des linges sur des cordes.

Minuit sonna lentement dans le lointain.

« Oh! qu'il est tard! dit Eugénie en tressaillant, je devrais être déjà rentrée. Allons vite. y>

Ils hâtèrent le pas et furent en quelques minutes sur le boulevard d'Italie, devant le domicile d'Eugénie.

A la lueur d'un bec de gaz, Gabriel aperçut, isolée au milieu d'un mur à demi ruiné, une grande et grossière porte de bois, au fronton de laquelle était fixée une planche peinte en blanc, où étaient écrits en lettres noires ces mots que l'amoureux lut avec un serrement de cœur : Clément y entrepreneur de charpente. Puis, quand ils furent arrivés tout près de cette porte, Gabriel vit confusément, à travers les poutres espacées dont elle était faite, d'abord un assez vaste chantier tout encombré de madriers et de solives, et où venaient d'éclater les aboiements furieux d'un chien; puis, au fond de cette cour, le toit bas et plat d'un atelier; et enfin, un peu sur la gauche, la maison d'habitation.

petite, carrée, ayant seulement un rez-de-chaussée et un premier, avec des fenêtres symétriques, sans un ornement ni une moulure, très neuve et très triste.

C'était dans ce lieu banal et sans charme qu'Eugénie vivait avec l'autre; et, à cette pensée, Gabriel se sentait plein d'amertume.

Eugénie avait déjà mis la clef dans la serrure.

« A demain? » demanda le jeune homme d'une voix suppliante.

Elle ne s'était fait accompagner par lui que pour le supplier de ne plus la revoir; mais, à présent, tout son courage l'avait abandonnée.

« A demain », répondit-elle en entr'ouvrant la lourde porte et en lui tendant sa main libre.

Il prit cette main qui s'offrait à lui ; mais tout à coup, spontanément, instinctivement, les deux jeunes gens tombèrent dans les bras l'un de l'autre, et les lèvres de Gabriel s'appuyèrent, fiévreuses et éperdues, sur le front de la jeune femme, sur ses paupières à demi closes, sur sa bouche entr' ouverte...

« Oh! que c'est mal! Laissez-moi, monsieur Gabriel ! C'est très mal !...» murmura Eugénie palpitante; et, s'arrachant des bras du jeune homme.

Cl Ui\E IDYLLE PENDANT LE SIEGE.

elle s'élança dans la cour en poussant violemment derrière elle la porte, qui se ferma avec bruit et trembla longtemps.

Gabriel la vit s'enfuir et disparaître dans la petite maison. Il resta là, immobile, les yeux levés vers le firmament tout scintillant d'astres, devant ce chantier sombre et désert où hurlait un chien invisible. Ses mains tremblaient comme celles d'un vieillard. Son cœur faisait de gros flocons dans sa poitrine. Il aurait bien voulu mourir.

Quelques jours après, vers trois heures de l'aprèsmidi, Gabriel suivait lentement, sur le quai d'Orsay, le large trottoir qui longe le jardin du Corps lé£[islatif et contourne la orrille du ministère des affaires étrangères.

Il faisait très beau et très chaud. On devinait que le jeune homme avait mis dans sa toilette toute la recherche que lui permettait sa modeste garderobe. Il portait un pantalon de coutil gris et un chapeau de paille de faux panama.

Il attendait Eugénie.

Le lendemain de la promenade nocturne que nous avons racontée, le mari était revenu, et Gabriel n'avait plus reconduit la jeune femme. Mais maintenant les soirées chez M"^ Henry ne suffisaient

plus à l'amant qui avait connu les délices de la solitude à deux. Chaque soir, il était sorti de chez la grande brune en même temps qu'Eugénie, et en l'accompagnant pendant une centaine de pas, il l'avait tellement suppliée qu'elle avait fini par lui avouer qu'elle sortait seule quelquefois, qu'elle devait aller, «tenez, justement, demain mercredi», faire une course au Gros-Caillou, et qu'elle pourrait peut-être le rencontrer, en revenant, sur le quai d'Orsay, à cette place où nous le retrouvons, en proie à toutes les angoisses de l'attente.

Bien que trois heures ne fussent pas encore sonnées, Gabriel était déjà envahi par une impatience inquiète, tout en se promenant de long en large, en plein soleil, sur ce trottoir dont le bitume, amolli par l'ardente chaleur, conservait l'empreinte de tous les pieds qui l'avaient foulé, depuis l'étroite bottine de la femme en course, aux traces rapprochées, jusqu'au lourd soulier d'ordonnance du soldat, dont on aurait pu compter les clous. Déjà Gabriel avait employé tous les moyens pour tuerie temps et pour occuper l'esprit; il savait le nombre des barreaux de la grille du ministère et celui des arbustes plantés sur le trottoir en face, le long du parapet, entre le pont de la Concorde et le pont des

Invalides; il avait même traversé une ou deux fois la chaussée pour lire, avec un soin stupide, les annonces peintes sur les verres du kiosque à journaux, considérant attentivement le profil des têtes couronnées sur les médailles obtenues aux expositions par le chocolat de la Compagnie coloniale, et regardant d'un œil fixe l'homme k la chevelure hérissée qui cache la nudité de son torse derrière un chapeau.

Il songeait qu'elle ne viendrait peut-être pas, qu'elle avait pu avoir un empêchement de sortir, que c'était tout naturel; puis, une minute après, cette pensée lui donnait une impression de froid glacial dans les entrailles, et il se disait que, si elle ne venait pas, ce serait de sa part un acte d'indifférence monstrueuse, de cruauté inouïe.

Tout à coup il l'aperçut sous les arbres de TEsplanade, qui arrivait en marchant très vite. Il courut à sa rencontre, lui souriant de loin. Il la rejoignit; elle lui prit le bras et ils se regardèrent, heureux, essoufflés.

Elle avait son costume gris et son chapeau à plume de faisan. La vitesse de la course et la chaleur avaient animé son teint. Son col empesé, en frottant sur son cou en sueur, y avait tracé une

ligne rose. Ses yeux brillaient. Le parfum de son haleine arrivait jusqu'à Gabriel.

(( Mon Dieu, dit-elle, j'ai peur. Si on nous rencontrait...

— Tenez, fit Gabriel, traversons le pont et allons prendre le bateau-mouche ; il nous conduira jusqu'au Point-du-Jour, et là, le chemin de fer de ceinture nous ramènera à la Porte d'Italie, tout près de chez vous... Pas de danger de rencontrer personne... Voulez-vous? »

Elle lui fit signe que oui, et, quand ils furent descendus sur le quai de halage, ils s'arrêtèrent devant la passerelle qui menait à la station du bateau-omnibus. Ce bateau venait de passer, et on le voyait filer en pleine Seine, d'un air hâtif, lançant dans la lumière ses petits nuages de fumée joyeuse.

Eugénie regarda autour d'elle d'un air rassuré.

Il n'y avait personne sur le ponton, qui se balançait avec un bruit doux, comme remué par le sillage du bateau. L'étroite et longue chaussée, aux pavés sertis d'herbe courte, était absolument déserte.

« Si nous nous promenions un peu, dit Gabriel, devinant le désir de son amie, nous nous embarquerions au pont de l'Aima. »

Ils allèrent, ayant à leur droite la haute et solide muraille du quai, avec ses portes rondes d'égouts et ses gros anneaux de fer soudés, à intervalles égaux, dans la maçonnerie. Là-haut, les cimes des petits arbres dépassaient le parapet, où l'on voyait aussi quelquefois la tête d'un passant accoudé. A leur gauche, la rivière coulait, allant dans le même sens qu'eux, et ils jouissaient de la fraîcheur de l'eau qui était gaie, jeune et pure. D'ailleurs, la chaleur avait un peu tombé. La brise se levait. De légers nuages blancs se formaient au ciel, d'un bleu moins intense. En août, les fins d'après-midi ont de ces douceurs automnales. De l'autre côté du fleuve, ils voyaient des hommes déchargeant les longs bateaux venus de Flandre par les canaux, et sur le quai d'Orsay, derrière le rideau des tilleuls à demi dépouillés déjà, la ligne des toits de la Manufacture des tabacs et des écuries de l'empereur.

« Avez-vous un peu pensé à moi? » disait Gabriel à la jeune femme, en lui serrant la main qu'elle avait dégantée.

Et il sentait la petite main presser légèrement la sienne.

Ils passèrent près d'un pêcheur à la ligne, assis

au bord du quai de halage, les jambes pendantes sur l'eau. Cet homme se retourna et les regarda d'un air distrait. Gabriel dut abandonner la main d'Eugénie. Elle, devenue toute rouge, baissa les yeux.

Sur la pente douce qui remonte au niveau du pont de l'Aima, ils jetèrent un regard vague au soldat de la ligne et au zouave de pierre, sculptés contre les deux piles du pont.

« Gomme ils sont grands, vus de près ! » dit Eugénie, en indiquant du bout de son ombrelle les statues colossales.

Gabriel répondit:

(( La première fois que je vous ai vue chez M""" Henry, j'ai senti que je vous aimais pour toujours. »

Et la jeune femme baissa la tête et soupira.

Quand ils furent de nouveau sur la berge, de l'autre côté du pont de l'Aima, le bateau-mouche stoppait près du ponton. Il était plein de monde.

« Montons-nous? demanda Gabriel, intimidé.

— Non, allons toujours! » répondit Eugénie.

Ils continuèrent leur promenade au bord de l'eau. Ils avaient maintenant à leur droite le beau quai planté d'arbres devant le Garde-Meuble, et devant eux le pont d'Iéna, dont les quatre chevaux

PENDANT LE SIEGE. Tl

de pierre, un pied en Tair, dessinaient leur silhouette blanche sur le ciel.

Ils marchaient très lentement. Eugénie, la tête basse, paraissait compter les pavés. Gabriel, lui serrant le bras, la voyait de profil, délicieusement attendri par une mèche de cheveux follets qui tremblait au vent, près de l'oreille de la jeune femme.

« C'est donc vrai que vous m'aimez un peu? » demandait-il.

Et elle relevait sur lui ses grands yeux sincères, plus éloquents qu'une réponse.

« Pourquoi me parlez-vous ainsi, disait-elle, puisque vous savez bien que c'est impossible? »

Ils passèrent sous l'arche du pont d'Iéna, basse et sombre, où l'eau de la rivière bruissait, et le paysage changea. C'était maintenant presque la campagne. L'île des Cygnes allongeait devant eux, au milieu du fleuve, son étroit talus de verdure; les nombreux tuyaux des fabriques de Grenelle laissaient s'envoler leurs fumées grises, inclinées du nord au sud, et là-bas, là-bas, au delà du pont de bois et du blanc viaduc lointain, la ligne des coteaux de Meudon s'estompait, bleue, dans une brume chaude et dorée.

« J'avais tant besoin de vous parler! disait Ga-

briel. Quand je suis seul, j'arrange dans ma tête ce que j'ai à vous dire, mais quand je suis auprès de vous, je ne me souviens pas, je ne peux pas... Et pourtant, vous êtes la seule personne avec qui je n'aie pas de timidité ! Il y a dans vos yeux quelque chose de bon, quand ils me regardent. Gomme vous m'avez fait plaisir en venant aujourd'hui! Voilà un mois que je vous ai vue pour la première fois, et il me semble que je vous ai toujours connue. Ah ! je compte tous les jours où j'ai été près de vous, et je me rappelle tout... Vous savez, le soir où M™^ Henry s'est mise à la fenêtre pour voir des mobiles qui passaient en chantant, et où vous m'avez regardé pendant que nous étions seuls dans l'obscurité... Oh ! je tremblais comme une feuille... Et quand vous vous êtes piqué le doigt et que vous vous l'êtes mordu... Et cette petite cravate bleue que je ne vous ai vue qu'une fois et qui vous allait si bien... Qu'est-ce qu'elle est donc devenue, que vous ne la mettez plus?... Ah! que je vous aime... si vous saviez!... »

Eugénie répondit :

« C'est que, des fois, on pourrait nous rencontrer. »

Us avaient dépassé le pont de Grenelle. Plus de

quai maintenant, mais une berge au gazon rare et roussi par le soleil, où venait mourir le flot. A leur droite, des chantiers de bois, des maisonnettes dans le feuillage; sur l'autre rive du fleuve, l'usine de Javel avec ses hautes cheminées, et en face, le viaduc, plus proche, dont on voyait grandir les deux étages de hautes arcades.

Gabriel et Eugénie s'arrêtèrent devant une grille au delà de laquelle s'élevait, dans un étroit jardin à jet d'eau et à boules de verre étamé, un ridicule petit chalet, désir réalisé d'un bourgeois bucolique.

Mais ils ne virent là que l'éternel rêve des amants : un nid dans la verdure. Ils restèrent, pensifs et émus, devant les hauts peupliers, devant le sorbier dont les fruits commençaient à rougir, devant les massifs de reines-marguerites, devant les roses tardives.

Gabriel murmura à l'oreille de son amie :

ce Avoir cela... à nous... nous y cacher, nous y aimer... y vivre seuls, tout seuls... longtemps, toujours... »

Elle ne répondit pas, mais elle s'appuya plus tendrement sur le bras de Gabriel, et ils se remirent en marche.

Ils arrivèrent ainsi au Point-du-Joiir, en bas du viaduc. Mais là devait cesser le charme de leur promenade. Plus de solitude. Le voisinage de la station du chemin de fer a groupé dans cet endroit, au bord de la Seine, des cafés, des • guinguettes, des chevaux de bois, des balançoires sous les acacias, et la campagne y redevient banlieue.

Ils passèrent très vite, un peu inquiets. Un coup de feu soudain dans un tir à la carabine fit tressaillir Eugénie. Puis, quand ils eurent monté l'escalier de planches et qu'ils furent entrés dans la gare, Gabriel prit deux billets de seconde classe et tous deux s'assirent sur un banc de la salle d'attente, regardant vaguement les affiches illustrées.

(( Les voyageurs pour la Ceinture... Grenelle... Vaugirard... Montrouge... Porte d'Italie... »

Ils montèrent sur le quai, passèrent à côté de la locomotive qui s'arrêtait, bourdonnante et tout humide de sa chaude sueur, et s'introduisirent dans un compartiment vide.

Un coup de sifflet, un rude choc de ferrailles, et en route î

Alors Gabriel enveloppa sa maîtresse de ses deux bras, il la tint étroitement embrassée, et les lèvres

des deux amants s'unirent dans un long, dans un délicieux baiser.

« Grenelle! » cria le conducteur d'une voix éclatante, en ouvrant brusquement la portière.

Et une espèce de toucheur de bœufs, un gros homme rubicond, portant une blouse bleue trop courte et très neuve par-dessus sa redingote, et coiffé d'un chapeau de haute forme, avec un fouet en main et un bout de pipe noire au coin de la bouche, monta dans le wagon et se laissa lourdement tomber sur la banquette, en face des amoureux.

€ Ah ! j'ai bien cru que je manquerais le train, dit-il joyeusement en s'adressant à Gabriel, — et son haleine exhala une odeur vineuse. — Et cet animal d'employé qui voulait fourrer ma chienne dans la même cage que ce boule-dogue, encore!... Ça a-t-il une raison, ces imprudences-là?... Enfin, c'est un beau temps tout de même pour voyager... Est-ce pas, mon ami ? »

Eugénie avait baissé sa voilette et regardait obstinément dehors, par le petit carreau. Gabriel venait de se composer la figure d'un homme très intéressé à qui on veut emprunter de l'argent.

Heureusement on venait de repartir pour s'en-

foncer tout à coup dans un long tunnel, et le fracas du train sous la voûte coupa la parole au hideux voyageur. Le seul foyer de sa pipe éclairait les ténèbres du wagon, où l'on avait négligé d'allumer la veilleuse du plafond, et on entendait sa bruyante respiration d'ivrogne. Gabriel avait pris la main d'Eugénie dans l'obscurité. Mais le jeune homme était furieux et songeait mélancoliquement aux nombreux coupés de première classe, absolument vides, qu'il avait aperçus en montant en voiture.

Quand on revint à la lumière du jour, le bouvier avait fermé les yeux, mais il fumait toujours son ignoble pipe, et les deux amants n'osaient même plus se regarder devant cet homme mal endormi. Lorsqu'on arriva à la station de la Porte d'Italie, cela leur fit l'effet d'une délivrance.

Pourtant il leur fallait se séparer là, avant même de sortir de la gare; car ils étaient tout près de la demeure de Clément, du mari redouté. Eugénie s'en alla donc la première, descendant la rue à pas pressés et sans se retourner une seule fois; Gabriel la suivit lentement de loin, dévoré par le souvenir des aveux obtenus, par le regret des caresses accordées. Il la vit se perdre dans la foule etdispa-

raître enfin au coin de l'ancien pavillon de l'octroi, pour prendre le boulevard extérieur.

Mais ils s'étaient donné rendez-vous pour le surlendemain, vers une heure de l'après-midi, à la même place. :

Or, ce surlendemain avait pour date le 4 septembre 1870!

Le matin, M""" Fontaine, en déjeunant avec son fils, lui annonçaTimmense catastrophe qu'elle avait apprise chez la laitière : la capitulation de Sedan, Mac-Mahon blessé, l'empereur fait prisonnier avec 80,000 hommes; et, si absorbé que fût Gabriel par la pensée de son prochain rendez-vous, cette terrible nouvelle lui causa cependant une émotion violente.

Le long des quais, il rencontra de nombreux rassemblements de citoyens consternés et vit se réunir, au coin des rues, des compagnies de gardes nationaux en armes. Il y avait un souffle de révolution dans l'air.

Après s'être promis de demander un fusil et de remplir son devoir comme tout le monde, pour la * ' défense de la patrie et de la capitale, Gabriel, par une lâcheté de conscience bien excusable chez un amoureux, se disait qu'il ne ferait rien de plus, après tout, pour le danger public, en y pensant ainsi d'avance, et son esprit revenait au souvenir de sa maîtresse, à la joie de la rencontre promise, sur le trottoir désert du quai d'Orsay, au charme attendu d'une nouvelle promenade au bord de l'eau.

Vers midi et demi, il descendait lentement le quai d'Orsay, en songeant à sabien-aimée, lorsqu'il aperçut, au bout de l'amorce du boulevard Saint- Germain, un scintillement confus de baïonnettes qui paraissait entourer le Corps législatif.

Plein d'inquiétude, il hâta le pas, et d'un coup 41

d'oeil il embrassa ce spectacle, affreux pour lui.

Une foule compacte et tumultueuse avait envahi tous les abords de l'Assemblée. Elle était composée d'hommes de toutes les classes de la société, bourgeois en redingote et ouvriers en blouse, mêlés à des bandes de gardes nationaux en désordre, mais tous armés, les uns portant l'ancien uniforme, avec les épaulettes blanches et la giberne, les autres seulement coiffés d'un képi. Il y avait aussi

là des francs-tireurs, en costumes sombres, avec la casquette américaine et le pantalon dan^ les guêtres. LepontRoyal, le boulevard Saint-Germain et toute la partie du quai qui passe devant le Corps législatif étaient noirs de monde et hérissés de fusils étincelant au soleil. Sur les réverbères voisins, sur les socles des quatre grandes statues qui précèdent le monument, des gamins étaient grimpés effrontément. Une longue clameur, irritée et constante, montait de cette multitude. Gabriel distingua bientôt ce cri, répété par toutes les bouches : La déchéance! la déchéance!

Sans doute l'émeute — pour parler le beau langage parlementaire — avait déjà violé l'asile de la loi; car le large escalier du palais avait disparu sous le flot des envahisseurs, et Gabriel remarqua une grande agitation là-haut, sous la colonnade; puis, tout à coup, il entendit s'élever une puissante acclamation, qui, rapidement propagée dans la foule, s'étendit jusqu'aux groupes parmi lesquels il essayait de circuler. On criait : Vive la République !

Gabriel regardait tout cela, effaré et stupéfait. Sur le trottoir où Eugénie lui avait donné rendezvous, et qu'il ne pouvait voir que de loin, après

PENDANT LE SIEGE. 8i

être monté sur un banc du quai, il apercevait un fourmillement de chapeaux, de képis et de baïonnettes. Cette affreuse certitude lui frappa l'esprit que, lors même que la jeune femme eût osé se risquer dans une telle cohue, il n'avait aucune chance de l'y retrouver. Il descendit de son banc et se laissa emporter par un remous de la foule, perdu de dépit, de chagrin et de rage, et sans se soucier du grand fait historique qui s'accomplissait sous ses yeux.

« Enfin, nous l'avons donc, notre République î cria la voix vibrante de Cazaban, qui venait d'empoigner Gabriel par le bras. Et tu en es aussi, de la Révolution!... Ça y est!... A la porte, tous les badinguistes!... Quelle belle journée! Ah! mon bon, je suis ivre de joie... J'ai passé toute la soirée d'hier à arracher des écussons et à casser des aigles... C'est la bonne, cette fois-ci, c'est la vraie, comme en 93... et on ne nous l'escamotera pas... Tiens, regarde, là-bas, sous le péristyle. . . Gambetta qui harangue le peuple... Rravo! vive Gambetta!... Vois-tu? celui qui a de la barbe et le cou dans les épaules... Tu sais, je ne te lâche pas... Nous allons à l'Hôtel de Ville... »

Gabriel le regarda, navré. L'exaltation et l'ivresse

éclataient sur le visage de Cazaban, qui était en nage et dont le chapeau mou gardait l'empreinte d'un coup de poing.

Incapable de résistance, Gabriel s'abandonna à l'homme du Midi qui, jouant des coudes et hurlant toujours, essaya vainement de se frayer un passage jusqu'à la grille de l'Assemblée. Gabriel le suivait, anéanti, et promenait avidement ses regards sur la foule, ne pouvant renoncer à la vague et folle espérance d'y apercevoir Eugénie.

L'heure du rendez-vous était passée depuis longtemps, et Gabriel, à travers les groupes déjà éclaircis, avait pu constater vingt fois que la jeune femme n'était pas sur le trottoir indiqué, devant le ministère des affaires étrangères, quand Cazaban l'emmena par le pont Royal, afin, disait-il, de jouir du grandiose spectacle de Paris délivré; mais ce fut avec un effort bien douloureux que Gabriel s'arracha à ce lieu où pourtant il n'était plus raisonnable d'attendre davantage. Il marchait, morne et silencieux, à côté de Cazaban, dont l'enthousiasme était tel qu'au milieu de ses improvisations révolutionnaires il ne remarquait pas la triste figure de son ami.

c( Que lui est-il arrivé? pensait l'amoureux plein

PENDANT LE SIÈGE. fô

d'anxiété. Elle aura eu peur, elle n'aura pas pu s'approcher seulement... Et puis, est-elle vraiment venue? Hier soir, chez son amie, elle m'a paru un peu gênée... Si je retournais sur le quai?... Elle y est peut-être, à présent que la foule s'est dissipée... Mais non, il est deux 'heures, c'est impossible... »

Et il concluait que ces choses-là n'arrivaient qu'à lui et qu'il était le plus malheureux des hommes.

Les deux jeunes gens avaient traversé la place de la Concorde et pris la rue de Rivoli.

Le spectacle grandiose promis par Cazaban à Gabriel n'était autre que celui d'une joie indécente chez un peuple que frappait un si effroyable désastre et que menaçait un si imminent péril. Le ciel, magnifiquement bleu, et le beau soleil éclairant les maisons blanches et la masse de verdure du jardin des Tuileries, ajoutaient encore à l'air de fête de cette rue large et monumentale, par où revenaient, soit en pelotons, soit isolément, soit par petits groupes, les gardes nationaux auteurs de la révolution nouvelle. Ceux des bataillons des quartiers excentriques, qui portaient, avec la vareuse ou la blouse de l'ouvrier, le képi neuf et le fusil à piston, avaient du moins quelque chose de

8i UNE IDYLLE

naïf dans leur joie républicaine ; car c'étaient les éternelles dupes de toutes les émeutes, et, grisés par la légende de 92, ils concevaient en ce moment une patriotique espérance. Mais un observateur calme eût souri de l'air important des bourgeois à épaulettes. Ces badauds qui, ce jour-là, se prenaient un peu pour des héros, marchaient d'un air digne au milieu de la chaussée, sous les yeux bienveillants d'une foule à qui le plaisir de la vengeance satisfaite faisait oublier le deuil affreux de la patrie. D'ailleurs, la destruction commençait, stupide et inévitable conséquence des mouvements populaires. Plusieurs milliers de bras allaient perdre trois jours à faire disparaître à grand'peine tous les emblèmes qui rappelaient l'empire, aigles et armoiries peintes, fondues ou sculptées, et ceci lorsque les remparts n'étaient pas en état de défense. Sur les murailles des Tuileries, à côté d'inscriptions obscènes et d'injures adressées à la famille impériale, se lisait, tracé au charbon, le fameux : Mort aux voleurs! qui, cette fois, il faut pourtant en convenir, ne fut pas si dérisoire qu'en 1848, où l'on ne commença à fusiller, sans jugement, quelques malheureux filous, qu'après que le peuple eut entièrement pillé le palais.

MariusCazaban, traînant après lui le déplorable Gabriel, était arrivé au paroxysme du délire. Il avait fait de son : Vive la République ! un véritable mugissement, et il le poussait tous les vingt pas, éveillant un écho merveilleux dans les compagnies de gardes nationaux qui allaient au milieu de la rue, tambours en tête. A la hauteur de la cour du Louvre, le général Trochu, couvert de décorations et suivi de son état-major galonné, passa au grand trot, et le hurrah de Cazaban lui valut un regard du célèbre Breton. Tout le long du chemin, Marins fit la rencontre de jeunes gens barbus, comme lui du Midi et comme lui pleins d'ivresse, avec qui il échangea des éclats de rire et des accolades.

Gabriel voyait toutes ces choses comme dans un songe. Le vieil Hôtel de Ville, la place houleuse de peuple, les apparitions au balcon, le képi d'or de Trochu, le collier de barbe de Jules Favre, la République proclamée, Rochefort porté en triomphe, rien ne pouvait le distraire de cette idée fixe : son rendez-vous manqué. Quand il fut entré dans l'Hôtel de Ville, toujours à la suite de Cazaban, et que celui-ci le présenta à un membre du nouveau gouvernement, qui avait un nez crochu et une paire de vastes favoris, Gabriel, tout en saluant, se rap-

pelait le jeune platane du quai d'Orsay, soutenu par un tuteur et ayant à son pied un grillage rond en fer, près duquel il se trouvait, l'autre fois, lorsqu'il avait aperçu de loin Eugénie, accourant sous les arbres de l'Esplanade; et il lui fallut faire un effort d'attention très pénible pour écouter ce que disait l'homme d'État aux favoris touffus et pour l'empêcher de lui signer, séance tenante, une nomination de sous-préfet.

Cependant il put échapper enfin à l'opprimante compagnie de Cazaban, non sans être allé avec lui répandre la bonne nouvelle dans trois estaminets du quartier Latin et y avoir absorbe, ainsi que le Méridional, plusieurs bitters à la gomme; et il revint chez sa mère exténué de fatigue, d'inquiétude et d'ennui. Puis, après le repas du soir, auquel il ne fit pas honneur et que les lamentations de M*"** Fontaine sur l'approche de l'ennemi et les dangers probables lui firent paraître bien long, il courut au faubourg Saint-Jacques.

M""" Henry était sortie.

Rien n'était plus simple que l'absence de la belle brune, qui sans doute avait été attirée hors de chez elle par l'intérêt dramatique que la rue offrait alors; mais dans son imagination d'amant,

prête à se forger des chimères, Gabriel conçut un pressentiment funeste pour ses amours. Tout en se disant qu'Eugénie devait avoir été prévenue que M""^ Henry ne l'attendrait pas ce soir-là, il ne pouvait se résigner à l'idée de ne pas revoir sa maîtresse avant le lendemain, et il erra jusqu'à la nuit close sur les trottoirs du faubourg, plein d'agitation populaire, où il croyait reconnaître Eugénie dans toutes les femmes qui passaient.

Il lui fallut cependant renoncer à tout espoir quand dix heures sonnèrent à Saint-Jacques du Haut-Pas, et regagner le quai Saint-Michel.

La nuit fut affreuse; et, le lendemain matin, avide de nouvelles et n'y tenant plus, il alla chez M"'* Henry avant l'heure de son bureau.

Quand il eut tiré le cordon de sonnette bien connu, il entendit du bruit dans la chambre et, contre son habitude, M™" Henn- ne vint pas ouvrir tout de suite; mais, quand elle parut enfin, par la porte entre-bâillée, les cheveux dépeignés et le peignoir entr'ouvert, elle poussa un petit cri de surprise.

« Comment! c'est vous, monsieur Gabriel?... de si banne heure ! lui dit-elle d'un air gêné. C'est que je ne suis pas seule... Mais ça ne fait rien, entrez

88 UiNE IDYLLE

tout de même. Vous ferez la connaissance de mon cousin Robert, voilà tout. »

Et, en s'introduisant dans la chambre en désordre, Gabriel aperçut, commodément installé dans un fauteuil, devant les débris d'un déjeuner, . un beau jeune homme blond, qui portait une vareuse déboutonnée où s'enroulait sur la manche le galon d'or des sous-lieutenants de mobiles, et qui fumait tranquillement une cigarette. Un sabre, surmonté d'un képi d'officier, reposait près de lui, dans l'angle formé par la cheminée et par la muraille.

« Robert, dit vivement la grande brune en croisant à la hâte son peignoir et en aplatissant à deux mains ses cheveux ébouriffés, Robert, je vous présente M. Gabriel Fontaine. »

Puis, se penchant à l'oreille du militaire, k qui l'arrivée de Gabriel semblait causer un étonnement très désagréable, elle ajouta à mi-voix :

« Vous savez, Robert, il vient ici pour une de mes amies. »

L'officier, qui s'était levé, s'inclina légèrement et se rassit tout de suite, après avoir lancé au nouveau venu un coup d'œil plein de méfiance.

Gabriel était au comble de l'embarras ; si naïf

qu'il fût, la parenté de M""^ Henrj' et du mobile lui apparaissait comme très douteuse. Il regardait avec un immense dégoût ces assiettes salies et ces bouteilles vides sentant l'orgie, ce lit défait mal caché par le rideau de l'alcôve, cette femme toute débraillée, ce jeune homme fumant là comme chez lui, et songeait que c'était dans ce milieu qu'il avait connu Eugénie. Le contraste du souvenir de l'innocente et délicate jeune femme et de cette scène de gros plaisir sensuel et sans gêne faisait naître confusément dans son esprit une foule de pensées douloureuses. Il s'était assis sur le bord d'une chaise et ne trouvait pas un mot à dire.

« Eh bien ! mon pauvre monsieur Gabriel, dit tout à coup M"»^ Henr\-, j'ai de mauvaises nouvelles à vous apprendre. J'ai vu notre petite amie, hier à quatre heures... Il paraît même que le matin elle s'est trouvée dans la bagarre près du Corps législatif, et qu'elle a eu une fière peur... Vous savez, ces gens de la campagne... Mais il y a autre chose... Son mari lui a déclaré qu'il ne voulait pas s'empêtrer d'une femme pendant le siège, et qu'il veut l'embarquer, ce soir, pour l'envoyer chez ses parents... Mais qu'est-ce que vous avez donc? Vous êtes tout pâle. »

En effet, Gabriel avait pensé s'évanouir. L'idée d'être séparé d'Eugénie lui avait tordu le cœur. Pessimiste comme tous les amants, il acceptait, comme accompli déjà, le malheur dont on venait de le menacer.

Il voulut sortir, respirer. A la vraie stupeur de l'officier qui continuait à ne rien comprendre, il se leva, chancelant, fit ses adieux d'une voix étouffée, serra la main de M""^ Henry, et s'enfuit à travers les rues joyeuses et inondées de soleil, l'âme bouleversée, les sanglots à la gorge.

Gabriel ne sut même pas si Eugénie était véritablement partie. Le lendemain etlesjours suivants, il essaya plusieurs fois, mais toujours vainement, de revoir M™^ Henn*. Il apprit par les concierges qu'elle n'était presque jamais chez elle depuis que son cousin était amvé avec le bataillon des mobiles de l'Aube, et qu'on ne voyait plus M""^ Clément.

Il était au désespoir. Toute la nature qui, par le sublime prestige de l'amour, lui était apparue, pendant ce beau mois d'août, comme un spectacle splendide et tout nouveau, se voilait maintenant à ses yeux d'une brume de deuil. Dureste, la douleur avait sur lui l'influence qu'elle a sur les natures exquises : elle le rendait plus doux encore. Sa tendresse pour sa mère était devenue très expansive.

Il était seulement plus silencieux à son bureau et avec ses camarades.

Cependant, les Prussiens étaient sous les murs de Paris et Gabriel, faisant comme tout le monde, était entré dans la garde nationale. Dans un coin de la salle à manger, dont M"'*" Fontaine boudait les placards de pots de confitures et de boîtes de sardines, étincelait le canon d'un fusil à tabatière. Tous les jours, Gabriel faisait l'exercice au Luxembourg, et deux ou trois fois par semaine, il allait, les cheveux trop longs sous le képi, le sac au dos et l'arme sur l'épaule, rejoindre son bataillon sur la place du Panthéon et, de là, monter sa garde à la porte d'Italie.

Il s'était enrôlé dans un bataillon d'ancienne formation, plein de professeurs et de gens décorés, qui ne criait que : Vive la France! et commençait à être signalé comme réactionnaire. Son voisin de peloton était son ancien maître de philosophie au lycée Louis-le-Grand, lettré paisible qui, en attendant son tour de faction, tirait de sa poche un Sénèque et le lisait, assis sur le talus des fortifications, auprès des faisceaux. Gabriel tenait volontiers compagnie à ce brave homme, dédaignant les parties de bouchon organisées par les petits bouti-

quiers, et les histoires africaines du sergent instructeur, ancien zouave à la barbiche rousse, qui exécutait des tours d'acrobate avec son fusil, et se faisait abreuver de petits verres par tout le monde.

Le chemin que suivaient les gardes nationaux pour se rendre au bastion, rappelait à Gabriel des choses bien douloureuses. Lorsque, après avoir remonté la rue Monge, on traversait le boulevard d'Italie, Gabriel, tout en marchant dans son rang au pas militaire, apercevait, au-dessus d'un mur ruiné, le toit de cette maison où il devait croire qu'Eugénie n'était plus, et il pouvait lire de loin î>ur l'écriteau, au-dessus de la porte, ces mots qui lui faisaient tant de mal : Clément, entrepreneur de charpente. Un peu plus haut, dans le faubourg, le bataillon défilait encore devant la station du chemin de fer de ceinture où Gabriel avait quitté son amie en revenant de leur promenade dans la banlieue. Oh ! quelle secousse au cœur chaque fois que l'on passait là !

Cette vie oisive, en plein air, sur le rempart, ne déplaisait pourtant pas à Gabriel, car elle était favorable à la rêverie. Combien de longues heures il y vécut, appuyé sur son fusil de guerre, contemplant ces doux paysages d'automne, alors si tra-

giques et pleins d'ennemis cachés, mais où l'amant malheureux ne voyait, dans la ligne indécise et lointaine des collines et dans la limpidité légère et pâle du ciel, qu'un reflet de sa mélancolie ! Combien de fois, tandis que des fumées d'incendie planaient sur les bois, que les grondements du canon roulaient d'échos en échos et qu'autour de lui s'agitait la vie tumultueuse des camps, Gabriel resta-t-il absorbé dans un souvenir délicieux et cruel, devant les grottes de feu du soleil couchant!

Gabriel aimait beaucoup aussi les factions de nuit, lorsqu'on le laissait seul près d'une énorme pièce de siège que le vent emplissait d'une sorte de râle, et que ses regards s'abîmaient dans la splendeur du ciel semé de froides étoiles. Par moments, la voix des Forts se taisait, et il y avait des intervalles de si profond silence que Gabriel pouvait entendre distinctement le pas lourd et rythmé de la patrouille dans le chemin de ronde et la voix de la sentinelle qui criait ; Qui vive ? Halte au falot! Les nuits de clair de lune surtout, c'était splendide. D'un côté, il avait l'immensité de la campagne, baignée dans une vapeur transparente et bleue, et de l'autre, il voyait les toits du fau-

bourg Saint-Marceau et de la montagne Sainte- Geneviève monter, pareils à d'innombrables degrés d'argent, jusqu'au dôme du Panthéon. C'est devant ce magique décor, c'est dans ces heures de solitude nocturne, où l'air, plus frais et comme purifié, aiguise et exalte l'imagination et les sens, que les sentiments éprouvés et les impressions reçues dans l'ivresse du premier amour revenaient en foule à la pensée de Gabriel. Il revivait, l'une après l'autre, toutes les minutes adorées qu'il avait passées auprès d'Eugénie. Il n'avait qu'à fermer les yeux pour la revoir chez M""^ Henry, brodant sous le rayon de la lampe, la tête basse et le corps un peu affaissé dans le fauteuil, de sorte que son menton touchait presque son sein. 11 entendait la voix de la jeune femme, rendue plus sonore par la courbe des arches de ponts sous lesquelles ils étaient passés en longeant la Seine. Il sentait sur son bras le poids léger de celui de son amie, et sur ses lèvres, la douceur des deux seuls baisers qu'elle avait pu lui donner. Alors, brisé de langueur, dévoré de désirs et de regrets, après avoir jeté au firmament, comme pour le prendre à témoin de sa douleur, le regard sublime des désespérés, il s'accoudait aux sacs à terre du rempart, se cachait la

tête dans les mains et pleurait longtemps à chaudes larmes.

Cependant, si le despotique amour rendait Gabriel étranger, pour ainsi dire, aux terribles événements qui se déroulaient sous ses yeux, le jeune homme n'était pas sans les voir ou sans les apprendre, et parfois même il se révoltait contre son indifférence pour les dangers de la patrie et s'adressait d'amers reproches. Une fois, surtout, le malheur public lui apparut sous une forme si saisissante et si funeste, qu'en songeant au peu d'attention qu'il y avait prêté jusque-là, Gabriel, qui avait une âme généreuse, se fit presque horreur à lui-même.

Ce jour-là, il était en faction au pont-levis de la porte d'Italie lorsque revinrent, d'on ne sait quel combat du côté de Villejuif ou de Chevilly, les débris de notre malheureuse armée, encore une fois vaincue.

Crottés, éreintés, sordides, en désordre comme un troupeau et ployant sous le poids du chassepot et du sac, ils allaient, effrayants à voir, avec leurs visages enflammés de fatigue et de fièvre, leurs guêtres boueuses et leurs vieilles capotes collées à la maigreur de leur dos.

Lignards, chasseurs à pied, turcos, cavaliers démontés, tout cela rentrait pêle-mêle avec les fourgons et les attelages. Les artilleurs, assis sur les caissons, croisaient les bras d'un air farouche; les conducteurs dormaient à demi sur leurs chevaux velus et surmenés. Des officiers boitaient, s'appuyant sur une canne.

Un général passa, au petit pas de son bai-brun, dominant ce torrent humain, mais entraîné par lui. C'était une vieille figure militaire, probe et dure, aux moustaches grises. Il passa, le képi sur les yeux, voûté par la défaite et suivi d'un faible étatmajor aux uniformes souillés et par quelques rouges spahis, qui levaient vers le ciel d'automne la nostalgie de leurs beaux regards.

Le vent du nord-ouest chassait les «rrands nuaç^es gris. De temps à autre, le fort de Bicêtre, tout proche, tirait un coup de canon pour protéger la retraite.

Enfin arrivèrent les ambulances. Etendus sur la toile des civières et sur la paille des charrettes, affaissés sur les selles des cacolets, les blessés, les tristes blessés défilèrent lentement, salués par la foule. Quelques-uns ne pouvaient retenir leurs cris de souffrance; les plus jeunes pleuraient.

Il y en avait d'empilés dans des omnibus où pen-

dait, auprès du cocher, le drapeau blanc à croix rouge, et qui portaient, ironiquement inscrits sur leurs panneaux, les noms des joyeux villages de la banlieue, alors devenus pour les Parisiens, hélas ! les frontières de France. Des canons de fusil sortaient par les portières, et toutes les têtes ballottaient au moindre cahot.

Une de ces sinistres voitures s'arrêta devant Gabriel. Un blessé, un pauvre petit soldat de la ligne, le ventre ouvert par un éclat d'obus, venait de s'y évanouir, et on le descendait pour le laisser mourir là, dans la rue-, sous la pluie qui commençait à tomber. Détail horrible! quand les infirmiers soulevèrent cette masse inerte, le pansement, fait à la hâte, se détacha, et un gros paquet de charpie tomba, tout sanglant, sur le pavé.

A peine étendu sur un matelas, dans un angle de mur où les gardes nationaux avaient dormi pendant la nuit, le blessé eut un dernier tressaillement et expira. C'était le simple soldat, la recrue de la veille, le paysan d'hier. Il avait un honnête visage campagnard, les cheveux rousseaux, des taches de son sur le front et les mains calleuses encore d'avoir poussé la charrue.

Gabriel considéra longtemps le cadavre de ce

soldat obscur tombé dans un combat inconnu, mort sans gloire après avoir vécu sans joie. Il songea qu'on en avait tué des milliers et des milliers comme celui-là, et comparant sa vie de molles langueurs et de lâche paresse à la destinée de cet humble martyr de l'obéissance et du sacrifice, Gabriel sentit le rouge de la honte lui monter au front et se demanda s'il était un monstre.

Le pauvre enfant n'était qu'un amoureux, et, malgré ses scrupules, ne pouvait se soustraire à la tyrannie de ce sentiment exclusif qui a été appelé si bien Yégolsme à deux. Le souvenir d'Eugénie l'opprimait. Quelquefois il concevait l'espérance folle qu'il allait la retrouver, qu'elle était peutêtre restée dans Paris. Mais il n'osait pas retourner chez M™^ Henry pour s'en assurer. Un étrange dégoût le retenait lorsqu'il se rappelait ce jeune officier fumant, devant une table servie, au nez de la belle brune, dans ce lieu où était né son timide et jeune amour.

Sa vie s'écoulait donc, monotone, à aller à son bureau, à monter ses gardes et à écouter les plaintes de sa mère, qui voyait avec effroi diminuer ses provisions. Il passait assez souvent ses soirées avec Cazaban.

L'enthousiasme éprouvé au 4 septembre par l'homme du Midi n'avait pas été de longue durée, et semblait s'être envolé avec le ballon qui avait emporté Gambetta.

Après avoir vainement réclamé des mesures de rigueur, telles que l'exécution sommaire des fuyards de Ghâtillon, il commençait à accuser de mollesse le gouvernement, et notamment Trochu, qu'il traitait déjà de sacristain et de capitulard. Il devenait de jour en jour plus énergique dans ses expressions, et ne pouvait dire vingt mots sans les semer des plus grossiers blasphèmes et des famejises épithètes que le Père Duchesne allait bientôt rééditer. Ses opinions démagogiques s'accentuaient. Il lisait le journal de Blanqui et demandait la guerre à outrance, la levée en masse, la sortie torrentielle et le torpillage des égouts.

D'ailleurs, toujours vêtu d'habits civils et seulement coiffé du képi d'aide-major, il était attaché à une vague ambulance au centre de la ville, loin de tout mauvais coup, et dans laquelle, avouait-il, on mangeait encore de bons morceaux.

Cependant il y avait six semaines que les Prussiens assiégeaient Paris, et le mois d'octobre touchait à sa fin.

Déjà l'espérance commençait à diminuer chez ceux que n'aveuglait pas absolument la fièvre militaire qui s'était emparée de toute la population, et malgré les discours enthousiastes et les conversations fanfaronnes, quelques esprits calmes envisageaient l'avenir avec terreur. La physionomie de la capitale prenait peu à peu un caractère plus sombre, en harmonie avec l'inquiétude qui flottait dans l'air et avec le ciel soudain rembruni des derniers jours de l'automne. Malgré les ordonnances de police, les rues avaient un aspect de désordre et de malpropreté, et la détresse publique s'y mani-

Testait en mille symptômes alarmants. Les murailles étaient souillées d'affiches de toutes couleurs; les voitures devenaient plus rares; un vent de tristesse et de misère semblait passer sur cette foule mal vêtue, où presque tous les hommes portaient l'uniforme, toujours négligé et sale souvent, de la garde nationale; de belles maisons toutes neuves étaient abandonnées aux paysans réfugiés, qui y élevaient, dans les salons fraîchement décorés, des lapins et de la volaille; et en maint endroit, le long des trottoirs, stationnaient les femmes du peuple et les servantes, faisant queue à la porte des boucheries municipales où commençait à fonctionner le système de rationnement, et où venait d'apparaître la viande de cheval. La nuit, cela devenait sinistre. Les boutiques, excepté les cafés et les pharmacies, se fermaient de très bonne heure; déjà l'on n'allumait plus que la moitié des becs de gaz, et rien n'était plus lugubre que ces demi-ténèbres où erraient seulement quelques ombres de passants attardés.

Pourtant, les dimanches furent exceptionnellement beaux pendant cette période du siège, et les Parisiens se portèrent en foule à leurs promenades favorites. Or, ce fut par un de ces clairs après-

midi, doucement ensoleillés, et dont Gabriel avait profité pour aller flâner sur les grands boulevards avec son ami Cazaban, qu'un événement énorme lui arriva.

Depuis quelque temps, l'image d'Eugénie s'était un peu effacée du souvenir du jeune homme, et ce jour-là, depuis le matin, il n'avait pas pensé à elle. Cazaban était venu le prendre chez sa mère après le déjeuner, et Gabriel était sorti avec son ami, heureux de causer en marchant, les mains dans les poches de sa vareuse, de suivre les rues et les quais du côté du soleil, de respirer, de voir du monde. Les deux camarades étaient arrivés ainsi jusqu'au boulevard Montmartre et allaient à pas lents parmi la foule qui encombre toujours les abords du passage Joufïroy.

Cazaban était en train d'expliquer à son ami la merveilleuse invention d'un médecin du quartier Latin, qui avait trouvé le secret de quintessencier le typhus et le choléra dans une petite fiole qu'il suffisait de déboucher pour répandre ces épidémies dans l'armée prussienne, et il s'indignait contre le refus peu patriotique du gouvernement d'employer cet énergique moyen de défense, lorsque Gabriel aperçut tout à coup, à quinze pas de lui, à l'entrée

lOi UNE IDYLLE

du passage, Eugénie donnant le bras à un homme de haute taille, qui portait les galons de sergentfourrier sur la manche de sa capote de garde national et qui était certainement le mari.

Le jeune homme s'arrêta brusquement. Il venait de recevoir dans l'épigastre ce choc violent, pareil à un coup de poing, phénomène nerveux que produit une forte émotion. Dans le temps d'un clin d'œil et avec cette rapidité folle que la pensée acquiert dans les grandes crises de la vie, il avait compris que la jeune femme n'avait pas quitté Paris depuis l'investissement; que ces six semaines qu'il avait passées à la regretter, elle les avait vécu tout près de lui, dans la même ville que lui, souffrant peut-être comme lui de la séparation et l'accusant à coup sûr d'oubli et d'abandon. Au moment où il avait le bonheur inespéré de la retrouver, il ne pouvait pas courir à elle, lui prendre les mains, la voir de près, la toucher, lui expliquer tout enfin; et, pour la première fois, il la rencontrait au bras de celui qui la possédait au nom de la loi et de la société, de ce mari redouté par elle, abhorré par lui.

Gabriel l'avait reconnu tout de suite, ce Clément, dans ce grand et solide gaillard dont les yeux durs

brillaient sous la visière du képi, et qui se carrait dans sa lourde capote de gros drap bleu; et auprès de ce colosse, sous ses étroits vêtements noirs, un peu maigrie déjà par les privations du siège, la délicate et mignonne Eugénie faisait un contraste bien cruel aux yeux du pauvre amant.

La main posée sur le bras de Clément, Eugénie passa près de Gabriel et le reconnut à son tour. Elle aussi s'arrêta net et, devenue très pâle, le regarda d'un œil agrandi par l'étonnement et l'émoi. Mais, presque aussitôt, elle détourna brusquement la tête, et, entraînée par son mari, qui ne s'était aperçu de rien, elle disparut dans la foule.

« Qu'est-ce que tu as donc? dit l'homme du Midi à Gabriel pétrifié. Tu as l'air tout chose.

— Rien, répondit avec effort Gabriel, qui se sentait défaillir. Je suis un peu fatigué. Entrons nous asseoir dans ce café, veux-tu ?

— Volontiers, » dit Cazaban, qui ne refusait jamais une offre semblable.

Mais la fin de cette promenade fut odieuse pour Gabriel. A peine entré dans l'atmosphère échauffée de l'estaminet, il sentit le sang lui monter à la tête et il voulut repartir. Le bavardage de Cazaban l'étourdissait; il entendait sans comprendre,

i06 UNE IDYLLE

absorbé par la pensée qu'Eugénie était à Paris et rêvant déjà aux moyens de la revoir. Il revint chez sa mère, brisé de fatigue.

Le repas fut court, — ils l'étaient tous à cette époque ; et dès que M™*' Fontaine eut dit les grâces, Gabriel sortit et alla d'instinct, en toute hâte, au faubourg Saint-Jacques. Il poussa presque un cri de joie en apercevant de la lumière à la fenêtre de M™^ Henry. Il ne se demanda même pas s'il allait être indiscret et tomber encore dans quelque têteà-tête avec l'officier de mobiles, et sans chercher quelle excuse il pourrait bien donner de sa longue absence, il monta l'escalier quatre à quatre.

« Comment? c'est vous, affreux lâcheur ! s'écria M"^ Henry, en introduisant Gabriel dans la chambre où, par bonheur, elle était seule. Eh bien! j'espère, en voilà un revenant ! Et moi qui étais assez bonasse pour croire que vous vous étiez peut-être mis dans les franco-tireurs et que vous aviez attrapé quelque mauvais coup ! C'est du gentil d'abandonner comme ça ses amis. Allons, expliquons-nous, monsieur l'ingrat. Qu'est-ce que vous êtes devenu depuis si longtemps ? »

Mais Gabriel était trop heureux de se retrouver auprès de cette femme et dans cette chambre qui

lui rappelaient tant de délicieux souvenirs ; il avait un trop doux pressentiment qu'il était bien sur la trace d'Eugénie, qu'il allait la voir peut-être, pour imaginer une réponse convenable aux reproches que M""^ Henry lui adressait avec une colère comique.

« Mon Dieu ! madame Henr\', pardonnez-moi, répondit-il enfin un peu étourdiment. Je suis plusieurs fois venu sans vous trouver, et puis je craignais de vous déranger, depuis que je vous ai vue... en famille. »

La belle brune éclata de rire.

ce Allons ! allons ! Je vois que vous êtes une mauvaise langue comme les autres. C'est donc si extraordinaire d'avoir un cousin? Pauvre Robert! il aura fait assez jaser sur mon compte... Et pourtant je ne le vois plus guère, depuis que son bataillon est au Moulin-Saquet... Tenez, vous êtes comme cette vilaine Eugénie, qui n^e voulait plus revenir parce qu'elle s'était rencontrée deux ou trois fois avec lui... Car voilà ce que c'est que dem'avoir plantée là... Vous ne savez pas qu'Eugénie est restée à Paris et vous avez été presque deux mois sans la voir. Ça vous apprendra. Tenez, vous ne méritez pas que je vous dise combien elle a pensé à vous et

combien elle était triste quand nous nous demandions pourquoi vous ne veniez plus... Oh! les monstres d'hommes ! Qu'est-ce que vous allez lui dire quand elle va arriver tout à l'heure?... »

Une joie immense envahissait Gabriel. Eugénie ne l'avait pas oublié ! Eugénie avait souffert de son absence! Cédant à un invincible besoin d'expansion, il prit les deux mains de M'"° Henry et la regarda avec des yeux mouillés de larmes de bonheur ; et, gagnée elle-même par cette émotion si sincère, la belle brune lui disait d'une voix encourageante : (( Allons, grand enfant, ne vous faites pas de mal; on vous aime, on vous pardonnera ! » lorsque Eugénie entra brusquement.

Les deux amants restôrentimmobiles l'un devant l'autre, séparés seulement de quelques pas, tremblants, pâles, étouffés par l'attendrissement. C'étaient deux natures trop exquises pour laisser déborder leur tendresse devant un témoin, et il y eut un moment de silence bien douloureux. Mais alors M™^ Henry, comprenant tout ce que la situation avait de pénible et agissant avec ce sens délicat des relations qui se révèle parfois chez les femmes les plus vulgaires, s'approcha simplement d'Eugénie pour la débarrasser de son chapeau et de son

manteau, la fit asseoir près de la table; puis, s'installaùt elle-même et montrant un siège à Gabriel, elle dit avec un sourire :

« Allons, monsieur Gabriel, comme autrefois... lisez-nous le Petit Journal. »

A partir de cette journée, Eugénie et Gabriel s'abandonnèrent de nouveau à leur mutuel amour, que la séparation n'avait fait que rendre plus vif. Alors recommencèrent les paisibles veillées dans la chambre du faubourg, les lectures à haute voix, les silences que rythmait le bruit régulier des aiguilles tirées, les muets aveux échangés dans un regard. Lorsque son mari, devenu zélé garde national, était de garde au rempart, Eugénie permettait que Gabriel la reconduisît; et il n'y avait plus pour eux aucun danger d'être reconnus, sur ces boulevards lointains et sombres où quelques rares quinquets d'huile minérale avaient remplacé les éclatants cordons de gaz. C'est dans ces solitudes ténébreuses que la jeune femme, marchant lentement au bras de Gabriel et posant sa tête sur l'épaule de

UNE IDYLLE PENDANT LE SIÈGE. Hl

son ami, lui contait ses peines récentes : comment elle était plus seule et plus triste que jamais, depuis que Clément, qui n'avait plus de travail et s'occupait ardemment de guerre et de politique, ne paraissait chez lui maintenant que pour se coucher, les nuits où son bataillon n'était pas de service; comment il avait pris des habitudes d'ivrognerie et de violence, et comment il lui faisait peur lorsqu'il revenait, échauffé par la boisson, d'une séance de club ou d'une élection d'officiers, et qu'il déclamait avec force jurons contre les traîtres et les bourgeois, réclamant tout pêle-mêle la trouée et l'abolition du capital, l'extermination des Prussiens et l'avènement de la Sociale. Pressée par les questions de Gabriel, la jeune femme avouait aussi lechagrin amer et le découragement profond qu'elle avait éprouvés quand elle était restée sans le voir et quand elle l'avait cru inconstant et oublieux; et c'étaient alors des serments désespérés, des malédictions contre la destinée, des caresses éperdues, des étreintes à se faire mal, des baisers trempés de larmes, tandis que le vent de la nuit faisait passer sur leurs têtes le grondement du canon des forts, et quelquefois le crépitement de la fusillade des avant-postes.

Les deux amants étaient, du reste, trop timides et trop naïfs pour chercher, pour désirer même un plus complet contentement de leur amourque ces douloureux entretiens et que ces tristes baisers. Pourtant Eugénie eût été sans force contre Gabriel, si les circonstances eussent permis à celui-ci de manifester ses désirs. Mais M""" Henry ne les laissait jamais seuls, et ils étaient incapables de préméditer le choix d'un asile pour leur idylle errante, qu'ils promenaient maintenant presque tous les soirs sous le ciel sombre et dans le funèbre décor des nuits du siège.

Ainsi passèrent pour eux ces tragiques mois de novembre et de décembre, pendant lesquels la ville assiégée vit fondre sur elle tous les fléaux de la guerre. Mais que leur importaient le froid, lafaim, la misère, la fatigue et l'épouvante? Ils s'aimaient, ils pouvaient se le dire, et, par cela seul, ils étaient devenus étrangers à toutes les souffrances. Que leur importaient ces tumultes, ces émeutes, ces batailles ? L'amour est supérieur à toutes les folies des hommes; les événements sinistres qui se passaient autour d'eux obtenaient à peine des deux amants un regard et une pensée. Gabriel se souciait bien, au 31 octobre, que le gouvernement s'appelât

Trochu ou Blanqui! car c'était la veille de ce jour qu'il avait retrouvé sa maîtresse ; et plus tard, quand les combats se succédèrent, toutes ces dates sanglantes, par un jeu criminel de la mémoire, ne servirent qu'à rappeler à Gabriel le mot tendre et charmant qu'elle lui avait dit ce jour-là, le passionné et doux baiser qu'il lui avait pris.

Un soir, dans la dernière quinzaine de décembre, ils étaient chez M"""^ Henry lorsque celle-ci les convia à dîner pour le lendemain, annonçant que son cousin Robert avait obtenu une permission de vingtquatre heures pour quitter les avant-postes et devait apporter un des derniers pâtés de foie gras qui se trouvaient encore dans Paris.

Sur un regard suppliant de Gabriel, qui ne voyait dans cette invitation qu'un moyen de passer quelques instants de plus auprès de sa bien-aimée, Eugénie accepta, et, le lendemain, les deux amants arrivèrent à l'heure indiquée.

Cette soirée fut une des plus heureuses de leur vie.

La petite chambre avait un air de fête. Un grand feu de bois, luxe rare à cette époque, flambait dans la cheminée. La lampe et les bougies étaient allumées et jetaient une clartéjoyeuse sur la nappe blanche dont M'"*' Henry venait de recouvrir la

m UNE IDYLLE

table. La grande brune, qui avait fixé avec des épingles, sur sa plus belle robe de soie, un tablier de cuisine, essuyait avec entrain les verres et les assiettes; et, gagnée par la gaieté de son amie, Eugénie l'aidait à disposer le couvert.

L'officier de mobiles ne tarda pas à survenir, en tenue de guerre, chaussé de grandes bottes de cuir fauve, la poignée de son sabre sortant par la fente de sa capote, et portant sous son bras le précieux pâté dans une triple enveloppe de papier gris.

On s'attabla sur-le-champ et avec verve. L'intimité discrète qui existait entre Eugénie et Gabriel avait dissipé les soupçons fâcheux du soi-disant cousin de M™** Henry, et la plus cordiale bonne humeur ne cessa d'animer le repas. Gabriel eut bien un mouvement d'envie en comparant sa grossière vareuse et son modeste rôle de garde national sédentaire à l'élégant uniforme et aux hâbleries militaires de l'officier; il y eut même une minute où, entendant le beau Robert adresser un fade compliment à Eugénie, l'inquiet amoureux fut livré aux tortures de la jalousie et roula dans son esprit des pensées de meurtre ; mais, en somme, tout se passa à merveille, et, après avoir opéré des fouilles consciencieuses dans les entrailles du pâté et bu à

une foule de choses très patriotiques, on se sépara les meilleurs amis du monde.

La nuit était froide, mais pure, et Gabriel reconduisit Eugénie. Sans doute l'entretien fut bien tendre, ce soir-là, sous les vieux arbres du boulevard d'Italie, et bien exquis le baiser des adieux, car Gabriel, excité par la bonne soirée et, il faut le reconnaître, — faible humanité ! — par le repas copieux et bruyant, ne voulut pas rentrer chez lui tout de suite et se rendit au café du quartier Latin où Cazaban, au milieu d'un cercle d'hommes du Midi très exaltés, dénonçait quotidiennement la grande trahison du gouvernement et réclamait les mesures les plus énergiques contre l'ennemi.

A la grande surprise de cette réunion, où il ne paraissait que rarement et où il était considéré comme un timide et un modéré, Gabriel se manifesta ce soir-là par sa violence et son enthousiasme. Il offrit un punch, harangua l'assemblée et porta un toast incendiaire; et, vers une heure du matin, longtemps après la fermeture de l'établissement, il se promenait encore sur le quai Saint- Michel au bras de Cazaban, lui préconisant avec éloquence les vertus de la dynamite et du picrate de potasse.

Le 4 janvier, vers deux heures de l'après-midi, commença le bombardement dont les Prussiens menaçaient Paris depuis si longtemps, et l'un de leurs premiers obus éclata au coin de la rue Saint- Jacques et de la rue des Feuillantines.

La nouvelle s'en répandit rapidement dans tout le quartier, où elle excita — on doit en convenir à l'honneur des habitants — beaucoup plus d'indignation que de terreur, et elle 'parvint jusqu'à M""" Fontaine, qui l'apprit à Gabriel lorsqu'il rentra chez lui pour le dîner.

Le jeune homme était déjà, comme tous les assiégés, du reste, habitué au danger et blasé d'épouvante; et ce fut sans prendre grand souci de cette

nouvelle horreur de la guerre qu'il mangea, en compagnie de sa mère, le maigre bouilli de cheval et le fond d'un pot de confiture. Puis, comme il en avait repris la douce et quotidienne habitude, il sortit et se dirigea vers la maison de M""^ Henry. Mais ce soir-là, tout en s'enfonçant dans ce quartier désert, il lui sembla que la solitude des rues était plus effrayante et les ténèbres plus sinistres. Parfois il entendait au-dessus de sa tête croître un bruit étrange, pareil au bourdonnement d'un insecte monstrueux volant avec une rapidité folle, puis, une seconde après, une détonation éclater dans le lointain. C'étaient les obus qui tombaient. Il suivait, rasant le mur, le pied glissant dans la boue, cette rue Saint-Jacques étroite et sombre, éclairée seulement par les lampes fumeuses des rares boutiques encore ouvertes, et il levait à chaque instant les yeux vers le ciel, absolument noir, où passaient bruyamment les invisibles projectiles. Peu à peu, il se fit dans son esprit une éclosion d'idées lugubres et désolées. A toutes les impressions de ruine et de mort qui l'environnaient, s'ajouta le souvenir de son malheureux et coupable amour. Il se sentit envahir par un vague mais profond désespoir, et, pour la première fois,

ce fut sans un soudain mouvement de joie qu'il vit briller de la lumière à la fenêtre si connue.

Il gravit lentement le vieil escalier, sonna, et, comme la clef était sur la porte, entra sans avoir attendu qu'on vînt ouvrir.

Assise au coin de la cheminée, auprès d'un très petit bout de bougie allumée, ayant gardé son manteau et sa capeline d'hiver, et tenant à la main son sac à ouvrage comme si elle allait partir, Eugénie était seule dans la chambre froide, sans feu et sans lampe.

(( Vous voyez, dit-elle d'une voix mal assurée à Gabriel tout surpris, je n'ai pas voulu vous laisser venir pour rien ce soir. Mais M""" Henry a eu peur du bombardement, et elle est partie tantôt. Elle va demander l'hospitalité à sa parente de la Chapelle. Comme je ne connais personne à Paris chez qui me réfugier, et que je reste dans le quartier, elle m'a laissé sa clef afin que j'eusse deux logements en cas de malheur. Or, comme vous n'étiez pas prévenu et que je savais que vous auriez du chagrin de ne trouver personne ici, je suis venue un moment pour vous voir et pour vous dire ça.

— Comme vous êtes bonne ! » répondit Gabriel attendri.

Et, prenant une petite chaise basse, il vint s'asseoir aux pieds d'Eugénie.

« Mais il faut que je me sauve, reprit la jeune femme avec effort. Clément n'est pas de garde; il est resté à la maison, et je lui ai dit que je ne sortais que pour un instant.

— Comment. . . tout de suite? » dit Gabriel en lui saisissant les mains et en la retenant doucement.

C'était la première fois qu'ils se trouvaient seuls dans cette chambre. Une émotion singulière, qui tenait de la langueur et de l'effroi, les gagnait tous les deux.

« Restez un petit moment, supplia Gabriel. Je n'ai pas eu le temps de vous voir seulement... et j'ai tant de choses à vous dire !... Comment allez-vous faire pendant cet affreux bombardement?

— Je ne sais pas. Clément a descendu ses matelas dans notre cave ; il dit qu'il vaut mieux que nous soyons tués tous plutôt que de capituler... Mais il arrivera ce qui pourra... j'ai tant de peine!... Je vous promets, à présent, ça m'est bien égal de mourir.

— Oh ! que c'est méchant, ce que vous dites là. . . Vous ne m'aimez donc pas ? Et moi, qu'est-ce que je deviendrais, si je ne vous avais plus? ^

Eugénie baissa la tête d'un air accablé, sans répondre. Gabriel l'avait entourée de ses bras et la regardait avec des yeux pleins de larmes.

(( Laissez-moi, dit-elle en essayant de se dégager, laissez-moi... J'ai peur... Nous n'avons jamais été seuls comme aujourd'hui. Vous savez que ce n'est pas bien ce que nous faisons là. »

Le jeune homme obéit d'abord, mais il garda dans ses mains celles de sa maîtresse et il se mit à les baiser en sanglotant.

Elle les lui abandonnait, malgré elle, ces petites mains qui brûlaient de fièvre. Elle ne se sentait pas la force de se lever et de partir ; elle était prise d'un engourdissement voluptueux qu'elle voulait secouer, mais qui lui montait toujours des mains au cœur. Gabriel, lui, perdait la tête; toujours en lui baisant les mains, il était tombé aux genoux d'Eugénie, embarrassé dans les plis de la robe.

Oh! comme ils avaient chaud, dans la chambre pourtant glaciale ! Un calme profond régnait autour d'eux. Au dehors, dans l'éloignement, on entendait de sourdes explosions ; les obus continuaient à pleuvoir. La bougie s'était tout à fait consumée, sans qu'ils y prissent garde, et la mèche, tombée sur le bord du chandelier, lançait ses lueurs d'agonie.

« Non, nous souffrons trop ! s'écria Gabriel, et si le sort avait pitié de nous, il enverrait sur cette maison un de ces obus pour nous écraser!... »

Au même instant, une détonation terrible, suivie d'un bruit de vitres cassées, fit trembler les murailles. Un énorme projectile venait d'éclater sur le pavé de la rue. La bougie s'éteignit tout à fait.

Cette fois, ce fut Eugénie que la terreur jeta dans les bras de Gabriel.

Ils étaient seuls, perdus dans l'obscurité, enlacés dans une étreinte passionnée, mêlant leurs baisers et leurs larmes, les haleines confondues, les lèvres unies... et la trombe de flamme et de fer, dont l'ironique destinée se servait pour unir deux amants, continuait à fondre sur la ville consternée, écrasant tout, frappant les palais et les masures, crevant les toits et les murailles, achevant des blessés dans leurs lits au Val-de-Grâce, et tuant des petits enfants dans leurs berceaux.

Deux heures après, quand Gabriel, fou de volupté, de joie et d'orgueil, rentra dans le petit logement du quai Saint-Michel, il trouva sa vieille

mère agenouillée devant une chaise, auprès de son feu de veuve, en train d'égrener son chapelet et de marmotter des prières.

(( Quoi, maman ! lui dit-il, stupéfait, pas encore couchée... à onze heures ! Pour qui pries-tu donc si tard ?

— ■ Mais, Gabriel, lui répondit M™° Fontaine en se relevant, et avec un accent presque sévère dans la voix, est-ce que tu n'y songes pas ? Est-ce que tu n'entends pas les bombes? Je prie pour tous ceux qui vont mourir dans cette abominable nuit; je prie pour les pauvres vieilles femmes de mères comme moi, qui demain auront un enfant k pleurer... y>

Et Gabriel, après avoir embrassé sa mère, se retira brusquement dans sa chambre, épouvanté de ce bonheur qui le rendait si égoïste et si dur.

Ils continuèrent à s'aimer sous les obus.

Il leur fut un paradis, cet effroyable mois de janvier pendant lequel les Parisiens épuisés, affamés, bombardés, mordirent dans un pain noir qui eût fait se révolter un bagne, et grelottèrent auprès de leur triste feu de bois vert.

Devenue plus audacieuse depuis qu'elle était coupable, Eugénie laissait croire à son mari qu'elle passait toujours ses soirées chez M™® Henry, et allait retrouver Gabriel. Ils accouraient, fouettés par le désir, à travers les ténèbres pleines de péril, sous ce toit du vieux faubourg écrasé par les projectiles.

Ils ne songeaient pas au danger; ils n'entendaient même plus tonner les canons Krupp et

éclater les bombes. Ils ne vivaient plus que pour leur amour. L'écho des dernières catastrophes du siège arriva à peine jusqu'à eux. Ils furent heureux le soir du massacre de Buzenval; ils furent heureux le 22 janvier; ils furent heureux — ô honte ! — le jour de la capitulation !

Mais, par un ordre étrange du hasard, ils le furent, ce jour-là, pour la dernière fois.

Eugénie, qui était d'une faible santé, devait se ressentir plus qu'une autre des fatigues et des privations du siège. Elle tomba gravement malade et dut garder la chambre pendant six semaines.

]^jme Henry, qui avait réintégré son domicile, fut, pendant tout ce temps, la confidente des anxiétés et des souffrances de Gabriel. Il venait la voir tous les jours pour savoir des nouvelles de sa maîtresse adorée et pour parler d'elle, et il attendait fiévreusement le moment où Eugénie pourrait sortir, sans s'occuper des premières séances de l'Assemblée de Bordeaux, de l'entrée timidement triomphale de l'armée allemande dans Paris, des manifestations de la garde nationale autour de la colonne de Juillet, des canons de Montmartre et de tous les symptômes redoutables de la prochaine révolution.

Le 17 mars, dans la matinée, en arrivant chez M"^ Henry, il eut la surprise délicieuse d'y trouver Eugénie qui, bien qu'à peine convalescente, n'avait pas voulu tarder davantage à le revoir et était sortie malgré la neige. Il pleura de joie sur les mains amaigries de la jeune femme; il fit avec elle mille projets charmants d'amours cachées au loin, de courses dans les bois. Mais lorsqu'ils durent se séparer et qu'il la vit, sur le seuil de la porte, si pâle sous ses fichus et ses châles de malade, lui adresser son adieu dans un sourire triste et fatigué, une pensée affreuse traversa l'esprit de l'amant et il eut comme une terreur de perdre Eugénie pour jamais.

Le lendemain, le coup tenté pour s'emparer des canons de Montmartre échouait misérablement; une émeute, qui venait de débuter par deux assassinats, se rendait en quelques heures maîtresse de la capitale; la population de la première ville de l'Europe hésitait entre le devoir de soutenir le gouvernement légal et les ordres que lui dictait une poignée de coquins obscurs; et Gabriel était forcé de rejoindre à Versailles le gouvernement qui venait de s'enfuir.

Tous ceux que leurs attaches gouvernementales ou leur sûreté personnelle contraignirent d'habiter Versailles pendant la Commune, n'oublieront jamais le spectacle étrange qu'offrait alors cette capitale improvisée.

Les rares Parisiens qui, jusqu'à cette époque, avaient été attirés à Versailles pour une autre cause que les grandes eaux et qui avaient observé, un jour de semaine, ce phénomène bizarre d'une ville de province, déserte, morne et silencieuse, située presque aux portes de Paris; ceux qui avaient pu reconnaître toute la poétique vérité du vers de Théophile Gautier :

Versaillc est la Palmyre où dort la royauté.

ont certainement éprouvé alors un des plus grands étonnements de leur vie.

Après l'effroyable naufrage du vieux navire symbolique gravé sur les armes de Paris, Versailles fut le radeau colossal construit avec les épaves. Des derniers jours de mars à la fin du mois de mai, cette ville, qui ordinairement compte à peine trente mille habitants, en contint plus de deux cent mille, et vit circuler dans son parc admirable, dans ses rues monumentales, dans ses avenues grandioses, l'agitation fiévreuse de tout un peuple en péril de mort. Sur cette vaste Place d'Armes, et comme obéissant au geste de commandement du Grand Roi monté sur son cheval de bronze, se massèrent de formidables artilleries et manœuvrèrent des régiments. Dans ce palais légendaire et qui semble prédestiné à servir de décor aux événements tragiques de notre histoire, une Assemblée souveraine, entourée de ses ministères et de l'innombrable personnel de ses administrations, siégea au milieu des tumultes et fit converger vers elle toutes les forces du pays; et dans les maisons de la ville, dans les caves et dans les greniers, passant la nuit sur une chaise, couchant sur les comptoirs et sur les billards, s'entassèrent des réfuî^iés de toutes condi-

lions, des officiers de tous grades, des fonctionnaires de toutes classes, tous les débris, en un mot, de la grande société parisienne, depuis l'artiste de génie abandonnant son atelier jusqu'au sergent de ville expulsé de son taudis, depuis l'homme d'État illustre fuyant devant l'émeute jusqu'à la dernière des filles galantes chassée par la faim. ^ Fidèle aux traditions de la légèreté française, et

subissant quand même l'esclavage de l'habitude, cette immense émigration avait apporté là ses élégances, ses plaisirs, ses ridicules et même ses vices, et avait immédiatement reconstitué, autant que possible, dans ce nouveau Goblentz, son existence et ses mœurs d'autrefois. Profitant de ces merveilleuses journées de printemps où l'impassible nature semblait exprimer aux hommes le mépris qu'elle a pour leurs folies et pour leurs crimes, les femmes du monde tinrent à prouver tout ce qu'elles pouvaient mettre de raffinement discret et délicat dans leurs vêtements sombres, et peuplèrent d'exquises toilettes de deuil les quinconces et les boulingrins du vieux parc. Des propos d'amour, des entretiens frivoles, de légers éclats de rire furent échangés sous ces grands arbres et se mêlèrent aux cris des petits oiseaux qui retentissaient danslejeunefeuil-

lage et que ne couvrait pas la voix lointaine du canon. Prenant leur café après déjeuner sur la terrasse de l'hôtel des Réservoirs, de jeunes élégants, en cravates fraîches et en vestes d'été, regardèrent, à travers la fumée ensoleillée de leurs cigarettes, défiler sous leurs yeux, à côté de la calèche d'une fille à la mode, les lourds caissons chargés d'obus ; et, le soir, des acteurs bouffons jouèrent des vaudevilles au grand théâtre, d'où les spectateurs sortaient, pendant les entr' actes, pour écouter rugir dans la nuit la grande batterie de Montretout.

Dans une chambrette de la rue de la Paroisse, meublée seulement de deux petits lits de fer que séparaient les feuilles d'un paravent, Gabriel et sa mère avaient trouvé un refuge. Le jeune homme avait suivi le sort des bureaux de l'Instruction publique, alors provisoirement installés au lycée de Versailles, et attendait, comme tout le monde, pour rentrer dans Paris, que l'armée régulière qu'on venait de réorganiser à la hâte y eût enfin pénétré et eût vaincu la plus monstrueuse et la plus criminelle insurrection que la France ait encore vue.

Mais, il faut l'avouer, si cet espoir, partagé alors par tous les bons citoyens, était si vif chez

i30 UNE IDYLLE

Gabriel, c'est que ce rempart, défendu par les fédérés et dont il souhaitait la chute avec tant d'ardeur, le séparait de sa maîtresse.

Il avait dû quitter Paris sans prendre congé d'elle, et n'en avait plus eu aucune nouvelle. Comme elle lui avait interdit, avec les marques du plus vif effroi, de lui écrire jamais chez son mari, le pauvre amant avait envoyé lettres sur lettres à la complaisante M*"^ Henry. Toutes étaient restées sans réponse. Dévoré d'inquiétude, il était allé une fois à Paris par Saint-Denis et le chemin de fer du Nord, et, traversant la capitale, devenue sinistre et toute placardée de folles et mensongères affiches de la guerre civile, il avait couru au faubourg Saint-Jacques. M""^ Henry n'avait pas paru à son ^ domicile depuis longtemps, et Gabriel, qui fut reçu avec un air inquiet par le concierge et qui avait vu, avant le 18 mars, s'accentuer les opinions radicales de la grande brune, se rappela les absences qu'elle avait faites lors de l'arrivée de son soi-disant cousin et se demanda si elle n'avait pas remplacé le brillant lieutenant de mobiles par quelque colonel fédéré, aux galons irrésistibles.

n alla errer sur le boulevard d'Italie, devenu horrible depuis qu'on en avait coupé les arbres

pendant le siège, et transformé en un véritable désert de soleil et de poussière. Pendant une heure, Gabriel y fit les cent pas, mais de très loin, devant ce mur qui lui cachait la maison de sa bien-aimée, et au moment où, surmontant sa timidité, il allait s'approcher de la porte du chantier dans l'espoir d'apercevoir Eugénie traversant la cour ou assise à une fenêtre, il vit un homme de haute taille, portant l'uniforme de capitaine de la garde nationale, avec une ceinture rouge et un grand sabre de cavalerie, traverser le boulevard et se diriger vers cette porte. Du premier coup d'oeil Gabriel devina, plutôt qu'il ne reconnût, le mari, et il s'enfuit, désespéré, sans avoir rien appris sur le sort de sa maîtresse.

Revenu à Versailles, il dut renoncer à toute nouvelle tentative, car la Commune venait de publier son inique décret, incorporant dans ses bataillons tous les hommes de vingt à quarante ans, et faisait surveiller les voyageurs à la gare du Nord et à toutes les portes de la ville. Rentrer dans Paris, c'eût été pour Gabriel risquer une arrestation; et d'ailleurs, à cette époque de méfiance, ces voyages, sans motif avoué, dans la capitale insurgée, l'eussent exposé à perdre ce modeste

emploi qui assurait son pain et celui de sa mère. Il mena depuis lors une existence affreusement mélancolique. Pendant les quelques heures de liberté que lui laissait son bureau, il se réfugiait dans les coins les plus déserts et les plus reculés du parc, fuyant ces rues pleines de foule où l'arrêtait à chaque pas un de ses collègues ou quelque connaissance banale, pour l'entretenir de la mort de Flourens, de la prise du château de Bécon, ou de tout autre épisode de cette épouvantable guerre à laquelle, malgré tout, il ne pouvait s'intéresser, et qu'il maudissait seulement comme un obstacle placé entre lui et son amie.

Tous les jours il allait à la poste restante, espérant toujours y trouver une lettre d'Eugénie. Il n'y comptait pas cependant, car jamais la craintive jeune femme ne lui avait écrit; mais il n'en accomplissait pas moins régulièrement ce pèlerinage, et c'était toujours avec le même battement de cœur qu'il attendait la réponse invariable de l'employé :

€ Rien à votre adresse. »

Un jour cependant, vers la fin du mois d'avril, après que Gabriel eut présenté au guichet sa carte, hélas! si connue, le buraliste s'arrêta en feuilletant son paquet de lettres, en prit une et la lui tendit.

0 joie folle ! Gabriel saisit la lettre d'une main tremblante, la mit près de son cœur, dans la poche intérieure de sa redingote qu'il boutonna, et courut, pour la lire plus à son aise, jusqu'au bosquet de la Reine. Là, il se laissa tomber sur un banc, près d'une charmille, et sous ces magnifiques arbres, frissonnant dans le vent printanier, il brisa fiévreusement l'enveloppe, déplia la lettre et lut ce qui suit.

Valence-d'Agcn, 27 avril.

« Mon bon, je t'écris du café de la Comédie, où je viens de faire, avec quelques camarades, un fort déjeuner. Nous avons bu au triomphe de la Commune et à la déconfiture des Versailleux. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Imagine-toi que les gratte-papier du ministère de la guerre ne m'ont pas fait payer l'indemnité d'habillement à laquelle j'avais droit comme aide-major auxiliaire dans les ambulances pendant le siège. Je n'ai jamais acheté l'uniforme, c'est vrai, sauf un képi qui m'a bien coûté dix francs, mais l'indemnité ne m'en est pas moins due. Toi qui es dans les bureaux et qui connais le truc, tu n'as que quelques démarches à

faire pour qu'on répare cette injustice. Sois donc assez bon pour t'en occuper et pour m'envoyer l'argent le plus tôt possible. Je te la comprime. « Salut et égalité.

« Marius Cazaban. »

Après cette lettre, Gabriel, saisi d'un découragement profond, s'en retourna tristement dîner chez sa mère. Mais cette journée lui réservait encore un nouveau déboire. Au moment où il traversait la rue des Réservoirs, une main lui frappa familièrement l'épaule. Il se retourna et reconnut le prétendu cousin de M"" Henrv', portant encore son uniforme de mobile.

<L Tiens ! vous êtes donc ici? dit le beau Robert. . . Ah! oui, c'est juste. Vous avez suivi votre administration. Moi, j'étais retourné chez mes parents, après la guerre; mais dès que la Commune a éclaté, je suis venu me mettre à la disposition du maréchal, naturellement.

— Est-ce que vous êtes dans l'armée qui assiège Paris? demanda Gabriel, pour dire quelque chose.

— Non. Il paraît qu'on ne veut se servir que des troupes régulières, des prisonniers qui reviennent

d'Allemagne. Vous savez... Mais je reste ici, pour voir la fin. Et puis, c'est très amusant, Versailles ; c'est plein de femmes. »

Malgré la secrète antipathie que lui inspirait ce jeune homme, Gabriel continua la conversation, et, toujours pour obtenir quelque nouvelle d'Eugénie, il demanda à l'officier comment se portait sa cousine.

(( Ma cousine? Qui ça, ma cousine?... Ah ! oui, Joséphine... M"*^ Henry... C'est vrai, elle me faisait passer pour son parent. Comment, vous avez donné Ik-dedans ! ... Ma foi, je ne sais rien sur son compte. Elle était très exaltée, elle a dû devenir communarde... Une femme qui a été folle de moi, mon cher... Un peu vulgaire, mais comme corps... Savez-vous que j'ai été presque jaloux de vous, un moment? Cela n'a pas duré, d'ailleurs. Je me suis bien vite aperçu que vous veniez là pour l'autre... A propos, qu'est-ce que vous en avez fait, de la pelite Clément, mon gaillard ? »

Gabriel était au supplice. Révolté par le cynisme avec lequel l'officier violait le secret de son ame, il fit une réponse évasive et s'enfuit, plein de tristesse et de dégoût.

Cependant le dénouement de l'horrible guerre

civile était imminent; et, tandis que dans Paris la Commune accumulait les insanités et les horreurs, l'armée vengeresse se rapprochait lentement, mais sûrement, de ce rempart dont elle allait arracher bientôt le drapeau rouge. Déjà le fort d'Issy avait été pris par le 38^ de marche, et chaque jour, à la suite de combats où l'avantage restait toujours aux soldats de l'Assemblée, on ramenait triomphalement à Versailles des canons capturés et des bandes de prisonniers.

Le jour même où fut connue à Versailles la chute de la colonne Vendôme, cet épouvantable crime de lèse-patrie commis en face des Prussiens pleins de joie, Gabriel, en se promenant sur la place d'Armes, entendit tout à coup la grêle sonnerie des trompettes de la cavalerie et vit s'avancer, au coin de l'avenue de Saint-Gloud, un convoi de communeux entre deux files de chasseurs à cheval.

Mêlé à la foule irritée d'où partaient — il faut le dire avec tristesse — des cris et des insultes qu'excuse à peine l'indignation et que réprouve l'humanité, Gabriel regarda défiler, entre les sabres nus, une cinquantaine de misérables hommes, nu-tête, vêtus d'uniformes sordides, couverts de poussière et éreintés de fatigue.

« A bas les galons ! » cria un bourgeois furieux en montrant le poing aux prisonniers.

Et, en ce moment, Gabriel remarqua, parmi les fédérés captifs, un grand brun, à la barbe inculte, qui arrachait de la manche de sa vareuse ses galons de capitaine, et qui lui parut ressembler à l'homme qu'il n'avait aperçu que deux fois dans sa vie, au mari de celle qu'il aimait.

Mais avant qu'il eut le temps de bien reconnaître ce prisonnier, le sinistre cortège était passé et avait disparu dans la cour du Manège, transformée en prison.

Gabriel s'éloigna, affolé d'inquiétude. Il s'imaginait les angoisses de la pauvre Eugénie, seule dans ce Paris livré à l'émeute, sans amis, sans parents, sans soutien aucun, et il ne pouvait s'empêcher de faire des vœux pour que l'homme qu'il venait de voir passer ne fût pas ce Clément contre qui il avait cependant amoncelé tant de haine.

Enfin l'armée de Versailles entra dans Paris, et les fous furieux de la Commune, se sentant définitivement vaincus, inondèrent la ville de pétrole et y mirent le feu. Mais dans la nuit du 24 mai, assis sur les hauteurs de Montretout et contemplant à ses pieds ces foyers incandescents dont les fumées

i38 UNE IDYLLE

rouges montaient dans le ciel noir, rayé par les bombes, Gabriel ne songeait ni aux chefs-d'œuvre du Louvre, ni aux trésors de la Bibliothèque, ni aux richesses de la Banque, ni à aucune de ces merveilles anéanties ou menacées par l'immense sinistre, mais bien à la petite maison du boulevard d'Italie où demeurait sa maîtresse; et, trompés par toutes les illusions d'optique de l'éloignement et de la nuit, ses yeux, agrandis de terreur, cherchaient seulement à reconnaître si le formidable incendie ne s'étendait pas de ce côté.

Un des premiers, à force de démarches et de sollicitations, Gabriel obtint un laissez-passer de l'autorité militaire et rentra dans la capitale fumante. Ne pouvant donner les trente ou quarante francs qu'exigeait alors le moindre cocher de fiacre pour faire ce petit voyage, il revint k pied par la grand'route poudreuse, parmi le retour des régiments victorieux. Il franchit le rempart écroulé, il passa par Auteuil en ruines; il alla, sans s'arrêter, sans voir presque, ivre de crainte et d'espoir, à travers la cité lamentable, noircie par le feu, criblée de balles et d'éclats d'obus et fourmillant de soldats, le chassepot en bandoulière; il gravit les barricades encore sanglantes, il trébucha contre

les pavés replacés à la hâte et rougis d'acide phénique aux endroits où l'on avait enfoui provisoirement des morts ; il traversa, marchant droit devant lui comme un insensé, toutes ces horreurs et tout ce désordre, et arriva enfin au faubourg Saint-Jacques.

Quelques jours avant l'entrée des troupes, M"" Henry avait déménagé sans donner d'adresse.

A tout prix, il voulait savoir ce qu'était devenue Eugénie. Il n'avait plus ni timidité ni prudence. Il courut jusqu'au boulevard d'Italie, jusqu'à cette porte que surmontait toujours l'écriteau portant le nom de Clément. Il ne vit personne dans la cour; la porte et toutes les fenêtres de la maison étaient fermées. Il sonna. Le chien ne hurla pas. Il attendit. Il sonna encore. Nul ne répondit. La maison était vide.

Écrasé par ce malheur imprévu, Gabriel questionna tous les boutiquiers du voisinage. Mais ses yeux hagards, son visage bouleversé inspiraient la méfiance. On ne connaissait pas, on semblait ne pas vouloir répondre. Une vieille fruitière, enfin, lui apprit que Clément, devenu capitaine fédéré, avait été pris dans un des combats sous Paris, et que sa femme était retournée depuis quelques jours en province, chez ses parents.

<( Où cela?

— En Normandie, du côté de Saint-Lô. »

La bonne femme n'en savait pas davantage.

Hélas ! Gabriel non plus. Jamais, dans le hasard de la conversation, Eugénie ne lui avait nommé son village natal. « Je suis des environs de Saint-Lô, » avait-elle dit une fois. Voilà tout ce qu'il se rappelait.

« Elle reviendra, pensait-il, ou elle m'écrira... Je ne peux pas la perdre ainsi. »

Mais il avait le cœur brisé et sentait vaguement que tout était fini.

Il revint habiter quai Saint-Michel avec sa mère. La veuve, dont les derniers événements avaient profondément troublé la vie, était tout heureuse de reprendre ses habitudes et s'étonnait de la tristesse continuelle de son fils.

« Que veux-tu, ma mère? répondait-il. Nous venons de voir des choses si affreuses... »

Mais il la trompait. Seule, la nostalgie de son amour perdu le faisait souffrir. Il retournait souvent au boulevard d'Italie et dans tous les lieux où il s'était promené avec sa maîtresse. Pauvre enfant de Paris, de qui la mémoire ne voyait dans le passé lointain que quelques rues tortueuses et les quatre murs d'un collège, et qui, toujours privé de campagne, d'espace et d'horizon, avait appris à

faire tenir toute la joie divine du printemps dans une matinée de soleil, près des lilas, au Luxembourg, el toute la morbide mélancolie de l'automne dans un couchant vert et rose aperçu au bout d'un faubourg, il connut alors l'amère jouissance de rechercher, en errant à travers le dédale de la grande cité, tous les souvenirs qu'il y avait semés pendant son premier amour.

Heureux celui qui habite à la campagne à ce délicieux moment de la vie ! C'est un nid de mousse sous les chênes, c'est le bord d'une petite rivière où bouillonne l'eau d'un moulin, c'est un chemin creux dans la vallée, c'est une prairie de fleurs et de papillons, ce sont de doux et chers paysages qui garderont, pour les lui rendre, ses premières impressions d'amoureux et qui offriront à sa tristesse, quand aura fui son bonheur, un asile de solitude, de fraîcheur et de paix. Mais Gabriel n'avait pour promener ses regrets et son chagrin, et pour évoquer l'image de sa bien-aimée et le souvenir des instants exquis et douloureux qu'il avait passés près d'elle, que cette immense ville où il était né et dont il n'était jamais sorti. Maintenant, après sa séance au bureau, il prenait les boulevards extérieurs, dépouillés de leurs arbres et brûlés par

le soleil de juillet ; il allait jeter un coup d'œil navré à la maison du boulevard d'Italie, toujours inhabitée, et rentrait chez lui par le faubourg Saint- Jacques, marchant lentement, la tête basse, et chaque jour plus découragé et plus abattu.

Enfin, il vit un écriteau pendu à la porte de l'ancienne maison de sa maîtresse, il y lut ces mots : Maison^ chantier et atelier à lotier^ et il commença à perdre l'espérance qu'il avait si longtemps gardée de revoir Eugénie.

Quelques jours après, parcourant distraitement un journal, il y lut la condamnation du capitaine fédéré Clément à la déportation dans une enceinte fortifiée, et il devina la cruelle vérité : la jeune femme retirée à la campagne, chez ses parents, et n'ayant aucun motif de revenir à Paris.

Un tanneur loua la maison du boulevard, et Gabriel eut un serrement de cœur le jour où il ne retrouva plus, au-dessus de la porte, ce nom de Clément qui lui avait fait cependant tant de mal.

Depuis lors, il ne recueillit plus le moindre indice qui pût l'éclairer sur le sort de sa maîtresse. Lentement, très lentement, sa mélancolie devint plus résignée, moins apparente, mais n'en resta pas moins profonde. Cazaban était revenu à Paris

iU UNE IDYLLE

pour reprendre ses études médicales, et Gabriel recherchait maintenant sa société. Elle lui rappelait encore le bon temps, le temps où Eugénie était à Paris et où il la voyait tous les soirs.

L'homme du Midi était plus radical que jamais; mais il jouissait de son reste. Car son père, médecin de Valence-d'Agen, lui ménageait un riche mariage et la succession de sa clientèle; et on pouvait prévoir qu'avec l'aide de l'âge, du bienêtre et de la vie de province, Cazaban était une recrue promise au parti conservateur.

Le beau Robert, l'ex-lieutenant de mobiles, que Gabriel rencontra une ou deux fois, fut un des premiers pour qui l'argot parisien créa le néologisme de gommetix. Il assistait aux représentations du mardi du Théâtre-Français, irréprochable, ganté et cravaté de blanc, et portant à la boutonnière de son habit noir un mince ruban jaune. Il avait obtenu la médaille militaire.

Un dimanche matin — un jour joyeux de soleil et d'ombrelles — Gabriel traversait le jardin du Palais-Royal, quand il se trouva soudain en face de M™° Henry. Il poussa un cri de joie à la pensée qu'il allait peut-être avoir par elle quelque nouvelle d'Eugénie.

La grande brune, qui lui serra la main en riant, lui parut changée et comme embellie. Elle était très élégamment mise, portait de gros bijoux d'or éclatants, et exhalait une odeur d'opoponax.

« Vous avez donc abandonné le quartier? dit Gabriel, entrant en conversation. C'est dommage. C'était si paisible et si gentil, votre chambre, avec la vue sur les jardins. . . »

Il s'arrêta. Une bouffée de souvenirs lui montait au cerveau.

« Laissez donc ! répondit M"* Henry, je m'ennuyais là-bas. C'était triste, c'était mort... Je suis enchantée d'avoir loué aux Batiunolles. D'abord il y a du monde bien mieux... Tiens, c'est vrai, vous ne savez pas ma nouvelle adresse... Mais non, ajouta-t-elle en s'interrompant d'un air de regret, je ne pourrais pas vous recevoir. »

Puis, avec un malin sourire :

« Je peux bien dire cela à un vieil ami... J'ai un jaloux maintenant. »

Cette singulière confidence surprit péniblement Gabriel. Il souffrait de voir cette femme, qui était si étroitement liée au passé qu'il adorait, avouer publiquement son état de dépendance galante.

« Comme tout passe ! reprit M""^ Henn^ avec une

,'Jt;

nuance de rêverie. Le siège, la Commune, et tout, comme c'est déjà loin ! A propos, je n'ai jamais rien appris sur le compte d'Eugénie, depuis que son mari a été envoyé sur les pontons et qu'elle est retournée dans son pays. Pauvre petite femme ! en voilà une pour qui la vie n'a pas été drôle... Vous vous aimiez bien tout de même...

— Quel est donc le nom de ce village, près de Saint-Lô, où demeurait sa famille? demanda Gabriel palpitant.

— Ma foi ! elle ne me l'a jamais dit... ou je ne m'en souviens pas... Mais vous, monsieur Gabriel, vous devez bien savoir ce qu'elle est devenue? »

Gabriel pâlit; il venait de perdre la dernière chance de retrouver sa maîtresse. Il garda un moment le silence, puis, se rappelant la question que M"" Henry venait de lui adresser, il répondit cette triste parole, dénouement fatal de presque toutes les histoires d'amour :

€ Je ne sais pas. )>

Cette après-midi de fin d'octobre avait été magnifique, et le paisible flâneur l'avait employée tout entière à bouquiner. Il avait passé en revue les étalages, en commençant par le parapet du quai Saint-Michel, non dans l'espoir de découvrir l'Aide rarissime ou l'introuvable Elzévir, — il est loin le temps où l'on pouvait dénicher le Pâtissier français dans la case à deux sous ! — mais pour jouir plus longuement de la belle promenade des bords de la Seine et pour charmer sa rêverie au dernier sourire de la belle saison. La bonne journée î un ciel pur, un soleil tiède, et parfois la subite caresse d'un vent frais et léçjer. Vers la moitié de sa course, devant l'hôtel des Monnaies, le bouquineur avait trouvé et acquis, pour la modique

somme de deux francs, un exemplaire un peu piqué, mais très présentable encore, du Gaspard de la Nuit, d'Aloysius Bertrand, qui comblait la plus importante lacune de sa collection de romantiques; puis, serrant tendrement sa trouvaille sous son bras, il avait continué son inspection jusqu'au pont Royal, où il arriva vers cinq heures. Il était un peu fatigué; les tables rondes rangées devant le café d'Orsay l'invitèrent au repos. Il s'assit donc et se fit servir un verre de bière.

Alors il promena ses regards autour de lui; l'heure était exquise. Là-bas, sur la gauche, dans l'azur pâle qu'il moirait de ses rayons, le soleil descendait majestueusement, jetant à l'admirable paysage de Paris son adieu doré. Le bouquet de platanes dont les branches se mêlent aux vergues de la Frégate, les sveltes peupliers qui ombragent les bains Vigier, et, plus loin, les marronniers touffus de la Terrasse du bord de l'eau, venaient de s'enflammer au long baiser du couchant, et leurs feuillages semblaient de cuivre et d'or. Un éclair pourpré jaillissait de toutes les fenêtres du pavillon des Tuileries, et la ligne harmonieuse et grise du vieux Louvre s'était baignée d'un reflet rose. Une lumière éblouissante et chaude frappait

obliquement tous les objets, allongeant les ombres sur le sol, obligeant les passants à cligner des yeux, faisant miroiter le cuir verni des voitures et la croupe luisante des chevaux. La nature, cette grande virtuose désintéressée, faisait, ce jour-là, de l'art pour l'art et soignait son coucher de soleil ; et le flâneur, qui contemplait par hasard ce spectacle, se sentit tout à coup pris d'un enthousiasme enivré devant la calme et radieuse splendeur qui transfigurait les édifices, les arbres et le ciel.

Cependant, parmi les nombreux piétons regagnant leur logis qui venaient de franchir le pont et de traverser le quai, plusieurs passaient devant les tables du café, et le consommateur saisissait au vol des lambeaux de conversation.

Ce furent d'abord deux hommes graves, tout de noir vêtus, — têtes d'avocats à pince-nez et à favoris, — chargés de lourdes serviettes de chagrin noir.

(( Et vous croyez que le groupe Lavigne votera avec les droites? disait l'un d'eux avec fureur... Mais ce serait une infamie !

— Que voulez-vous ! répondit l'autre d'un air important. C'est de la tactique parlementaire. :»

Et ils s'éloignèrent, tout à cet intéressant dia-

logue, sans honorer d'un regard le soleil couchant.

Soudain, les milliers de petits oiseaux dont la palpitation d'ailes secouait d'un frisson les platanes de la Frégate, commencèrent ce que le peuple appelle naïvement leur prière du soir. Après un prélude de quelques cris isolés, le concert éclata brusquement, et, des grands arbres criblés d'étincelles, un gazouillis fou s'éleva où se mêlaient le sifflet des merles, le guilleri des moineaux et le fringottement des pinsons, unis et confondus dans un chœur immense qui imitait le bruit clair et continu d'un torrent lancé sur des pierres.

Deux jeunes bourgeoises, assez élégamment mises, passèrent alors en bavardant. Auprès d'elles marchait un petit garçon, habillé comme un chien savant et tenant à la main un ballon captif sur lequel étaient écrits ces deux mots : Au Louvre.

(( Je vous assure, ma chère, disait l'une des deux femmes à sa compagne, que vous avez eu tort d'acheter aujourd'hui vos gants de Suède... Il y aura samedi une exposition 3iu Bon Marché... Des occasions superbes... »

Et, sans attirer l'attention de ces étourdies ni de personne, le soleil descendait toujours, avec une pompe et une lenteur royales. Maintenant il touchait presque au dôme vitré du Palais de l'Industrie, qui flambait comme une montagne de dia-' niant. La voûte céleste avait changé d'aspect. Restée pure vers le levant, elle prenait une nuance plus foncée; tandis qu'à l'ouest, de longs nuages violets, frangés d'or, restaient immobiles dans un abîme d'un bleu de turquoise.

Un gros capitaine et un mince sous-lieutenant de hussards, sanglés dans leurs uniformes, arrivèrent alors du côté du quartier de cavalerie en traînant leurs sabres sur le trottoir, et s'arrêtèrent un moment au seuil du café.

« J'en suis certain, mon capitaine... Le lieutenant Tardieu sera compris dans la promotion de janvier... C'est son « tour de bête ».

— Eh bien ! moi, je vous réponds qu'il n'a pas son rang d'ancienneté.

— Il est bien aisé de nous en assurer... Consultons V Annuaire. y>

Et ils entrèrent dans l'estaminet, où les appelait du reste l'heure de l'absinthe.

A ce moment, l'astre, que voilaient les arbres

iU CONTES EN PROSE.

lointains des Champs-Elysées, plongea derrière l'horizon, et soudain tout s'assombrit. En quelques secondes, les maisons et les monuments devinrent tristes et noirs comme s'ils avaient vieilli de cent ans; les feuillages d'automne, dont tout à l'heure la cime brillait encore,. prirent un funèbre ton de rouille; le concert des oiseaux continua pendant une minute en s'affaiblissant, puis se tut; un vent froid souffla du nord et traversa l'espace, pareil à un long soupir de regret.

Mais, en même temps, obéissant à la loi qui veut ■que tous les foyers qui s'éteignent jettent en mourant un plus brillant éclat, le soleil, déjà disparu, <léploya, dans le coin du ciel où régnait encore son -souvenir, toutes les magnificences du crépuscule; et, là-bas, vers le pont de la Concorde, au-dessus de la rivière, se creusa dans l'horizon une grotte de pierreries qui faisait songer à l'entrée des souterrains où les despotes d'Asie enfouissent leurs trésors. Autour de ce foyer fulgurant, les nuages s'amoncelaient, variant sans cesse de nuances et de formes. D'abord ils s'étaient massés comme ame chaîne de montagnes d'or; puis, la cordillère -s'était rompue, et un archipel d'îlots couleur de rubis nagea dans un océan d'un vert adorablement

tendre. Mais voilà que les îles s'allongeaient et se transformaient en serpents de lumière, en poissons de feu ; et, tout à coup, sans qu'on s'en fût aperçu, d'autres nuages s'étaient formés, plus loin, à droite, à gauche, partout, ébauchant des chimères fugitives, se revêtant de tons à désespérer Véronèse, construisant et détruisant à la hâte des Babels aériennes. Il y en avait d'énormes, dont les plans s'enfonçaient dans le lointain avec des perspectives d'architecture; un gros nuage, d'un brun violacé, se tordait comme un crocodile en ouvrant une gueule monstrueuse, et là-haut, toute seule, une petite nuée, pure comme une vierge, semblait une fleur s'épanouissant dans l'infini.

Un omnibus traversait alors le pont Royal; il était complet, et tout un rang de voyageurs de l'impériale était placé juste en face du merveilleux crépuscule. Mais il se passait alors un événement à sensation — triple assassinat ou crise ministérielle — et tous ces hommes assis lisaient le journal du soir, mettant la banalité d'un premier- Paris ou l'horreur d'un fait-divers entre leurs regards et les sublimes féeries du couchant.

Le soleil était vaincu; mais, avant de disparaître tout à fait, il tenta un suprême effort contre l'indif-

156 COxXTES EN PROSE.

férence des citadins, et, du fond de son gouffre, il lança une telle lueur de pourpre que tout le paysage en fut incendié. Les solitudes du ciel rougirent, comme prises de pudeur; le fleuve roula dans ses flots du sang et des roses ; et les façades des maisons et les visages des passants eux-mêmes se colorèrent de ce reflet érubescent.

Mais le bouquineur, assis devant le café d'Orsay, observa vainement les physionomies, écouta vainement les fragments d'entretiens de ceux qui défilaient devant lui. C'étaient des artisans silencieux revenant vers la soupe du soir, courbés par le labeur, les yeux fixés au sol ; c'était un couple d'hommes de lettres en train de déchirer un confrère; c'étaient des gens de négoce et de finance absorbés dans un calcul mental, rêvant à quelque stratagème contre le bien du prochain; c'était une jolie femme dont les regards ne cherchaient que la flatterie caressante des autres regards.

Aucun de ces êtres-là ne se souciait du coucher du soleil.

Seul, un bourgeois, qui donnait le bras à son épouse, daigna jeter les yeux sur l'horizon; puis il prononça ces simples paroles :

« Le ciel est rouge... C'est signe de vent. »

La nuit montait. Dans le sombre azur du levant venaient d'éclore quelques débiles étoiles; il ne restait plus du crépuscule qu'une brume rousse, semblable à celle qui suit les feux d'artifice; et le flâneur quelconque, dont la contemplation de la nature avait, ce soir-là, fait un poète, fut un instant tout fier et tout troublé en songeant que le soleil s'était couché pour lui seul.

La Schomberg se meurt de chagrin et d'ennui dans sa villa de Monaco.

La célèbre courtisane, dont vingt années d'orgies ont à peine altéré la beauté, sent s'épaissir sur ses yeux — ses yeux qui ont causé tant de folies et de désespoirs — le voile, chaque jour plus obscur, de la cataracte. Elle a constaté les premiers symptômes de la terrible infirmité il y a deux ans. Un beau matin, en s'asseyant devant le miroir de sa table de toilette, elle a vu son visage comme baigné dans un léger brouillard; le lendemain, cette brume effrayante était devenue plus opaque, et la Schomberg s'est souvenue alors que, depuis quelque temps, elle souffrait fréquemment de maux de tête, de migraines, qu'elle se plaignait parfois de

voir des mouches voltigeantes, des points noirs, des toiles d'araignée. Les oculistes furent consultés; tous tombèrent d'accord sur le diagnostic du mal, et les phénomènes suivirent leur marche, lente, progressive, implacable. Un jour, enfin, les hommes de l'art ont parlé d'opération. Mais la Schomberg est lâche. Cette femme, qui a fait souffrir tant de malheureux, craint la douleur; ses nerfs, lassés et rompus par l'excès des voluptés, se réveillent et se révoltent à la pensée qu'ils seront touchés par un instrument d'acier, elle pour qui le jeune prince de Royaumont, un enfant de vingt ans qu'elle avait affolé d'amour, est mort transpercé par l'épée déloyale d'un spadassin. Elle a repoussé les chirurgiens et laissé sa maladie accomplir son œuvre. Aujourd'hui, la Schomberg est presque aveugle.

La villa de la Schomberg est la plus belle et la mieux située de ce coin du paradis qui s'appelle Monaco. Le passant aperçoit, à travers la grille envahie de plantes grimpantes, la vérandah aux stores roses, et s'imagine que le bonheur doit habiter là. Mais la Schomberg est mortellement triste; elle ne devine plus les fleurs qu'à leurs parfums, elle ne se rappelle l'azur éblouissant de la Médi-

i60 CONTES EN PROSE.

terranée qu'au son rythmique de ses vagues. Après avoir tant joui par tous les sens, elle ne songe plus qu'à celui qui lui est ravi. Quand elle reçoit un bouquet, elle le respire un moment, puis le jette, pleine de fureur. Elle a chassé le dernier amant qui lui ait inspiré un caprice — ce pianiste polonais qui berçait sa mélancolie en improvisant de si jolies valses — le jour où, le regardant de tout près dans ses yeux bleus de Slave, elle n'en a plus distingué le regard. Quand ce fou de Gregoresco, le fils de l'ancien hospodar, — le seul qui ose lui donner le bras en public, — la mène faire un tour au Casino, elle sort de là tout irritée par le bruit de cet or dont elle ne peut plus voir l'éclat, et elle ne s'assied môme pas un instant devant une table de trente-et-quarante, elle qui a perdu et gagné tant de fois au jeu des fortunes royales et qu'on avait surnommée « la Maximum ».

Cependant la demi-cécité de la Schomberg lui permet d'apercevoir encore, quand elle les approche de ses yeux, les objets très brillants, et le dernier plaisir qu'elle ait par la vue est d'examiner ses diamants et ses pierreries.

Tous les soirs, sa femme de chambre, cette fameuse Manette qui, au moment de l'Exposition

de 1867, se vantait d'avoir vu au lit tous les souverains de l'Europe, prépare, dans le petit boudoir, une table recouverte d'un tapis de velours grenat ; elle y pose, entre deux candélabres où flambent vingt bougies parfumées, un lourd coff'ret d'ébène aux clous d'argent dans lequel sont renfermées toutes les parures de sa maîtresse. Celle-ci s'installe alors dans un fauteuil; elle prend tour à tour et ouvre les écrins contenus dans le cofl*ret, et, de ses regards presque éteints, elle passe longuement et minutieusement en revue les bagues, les colliers, les pendants d'oreilles, les bracelets, les broches, les diadèmes. C'est la suprême jouissance que la vieille courtisane puisse donner maintenant à ses yeux pleins de nuit : le feu d'un diamant, l'orient d'une perle rare, l'éclat d'une pierre précieuse sont seuls capables d'y allumer un fugitif éclair. Ses prunelles, avides de lumière, se dilatent alors voluptueusement. Tout en regardant avec fixité ces bijoux étincelants, elle se rappelle les hommes qui les lui ont donnés jadis; et, parlant machinalement, bien plus pour elle que pour la camériste au visage fané qui l'écoute, avec un sourire de mépris haineux, rabâcher ses souvenirs de galanterie, la Schomberg, perdue dans son

rêve, évoque son passé de fille, sa longue existence d'infamie et de prostitution.

€ Voici la parure de rubis du grand-duc, ditelle... Comme il doit s'ennuyer, ce pauvre Léopold, dans son exil, en Ecosse, depuis que ses sujets l'ont chassé en bombardant son carrosse de pâtés de boue ! Des rubis superbes, couleur de vinaigre rose. C'est une pierre très rare et qu'on ne trouve que dans l'île de Ceylan... Le collier de perles du gros Wertheim. Il est tout de même ruiné pour de bon depuis sa faillite, ce qui est invraisemblable de la part d'un juif... Des perles d'un noir bleuâtre, dont la valeur est énorme. . . Oui, je me souviens, j'ai chassé ce lourdaud parce qu'il avait eu la sottise d'offrir une parure semblable à sa femme en même temps qu'à moi... Les boucles d'oreilles du marquis... Il n'était pas riche, ce pauvre Léon, mais c'était un vrai gentilhomme. La veille du jour où il devait être affiché à son club... pan! il ne s'est pas raté. Un coup de pistolet en plein cœur!... C'est égal! Deux saphirs mâles de six carats ! C'est un gentil cadeau pour un pauvre diable, et il faut croire que le baccarat l'avait bien traité la veille... Les émeraudes de Véli-Bey... Tiens! mais ils finissent tous mal, mes

bons amis! Trouvé un jour sur son divan, celui-là, étranglé par ordre du khédive... Des émeraudes superbes! Oh! oh ! ceci est bien lourd! Mais, parbleu! c'est le diadème du roi de Lithuanie... avec le diamant du milieu, gros comme la moitié du Sancy... Un diamant historique, ma chère, que les joailliers de la couronne ont voulu me racheter quand ce pauvre Jean IV a marié sa fille... Plus heureuse que les camarades. Sa Majesté! On est un peu gâteux aujourd'hui, c'est vrai; mais enfin on a encore son faux toupet et ses favoris teints gravés sur les thalers et imprimés sur les timbresposte!... »

Et quand elle a longtemps ressassé ses vieilles histoires, qui toutes se terminent par une honte ou par un deuil, la Schomberg, refermant ses écrins, dont le ressort claque avec un bruit sec, les range dans le coffret d'ébène où ils sont serrés l'un contre l'autre comme des cercueils dans un tombeau de famille.

Quelquefois encore, la Schomberg plonge sa main jusqu'au fond du coffret et en retire les objets de rebut, les bijoux démodés ou hors de service qui sont là, pêle-mêle. Ceux-ci ne brillent pas assez pour qu'elle les reconnaisse et pour qu'elle

16i CONTES EN PROSE.

se rappelle les noms de ceux qui lui en ont fait présent. C'est la fosse commune des souvenirs.

Manette vient alors s'asseoir près de sa maîtresse; car celle-ci lui abandonne ordinairement quelqu'une de ces épaves, une bague tordue, un médaillon faussé, un débris de chaîne d'or.

C'est ainsi qu'un soir, en fouillant du doigt parmi le résidu du trésor, la femme de chambre, toute surprise, découvre un vieux dé d'argent, humble bijou de pauvre fait pour l'honnêteté laborieuse, qui semble honteux de se trouver là.

Manette en a coiffé son index et elle dit en riant à sa maîtresse :

« Un dé d'argent!... Ah! madame, qu'est-ce que c'est que ça? »

La Schomberg ne peut le voir; mais elle prend le dé et le roule longuement entre ses doigts.

En un instant, rapide comme un éclair, elle revit par la pensée le temps où elle était encore sage et où elle s'appelait Virginie Poirot. Elle venait de finir son apprentissage chez une fleuriste de la rue Saint-Denis. C'était Jean-Baptiste, le trottin, qui lui avait donné ce dé d'argent pour ses étrennes. Il l'aimait bien tout de même, il voulait l'épouser, et bien qu'il eût couru toute la journée à

travers Paris, en trimbalant son grand carton ovale, recouvert de toile cirée, il la reconduisait chaque soir jusqu'à la porte de ses parents, qui étaient concierges dans une maison de la chaussée Clignancourt. Ce bon garçon aux joues rouges, à la chevelure ébouriffée, était un mari très acceptable. Mais, à eux deux, ils ne gagnaient pas huit francs par jour. Comment se mettre en ménage avec de si pauvres ressources? Elle avait refusé. C'était en haut du faubourg Poissonnière, en passant devant la boutique du marchand de tabac; elle s'était arrêtée tout d'un coup et elle avait dit au trottin : « Voyez-vous! il ne faut plus me reconduire, monsieur Jean-Baptiste... Décidément, c'est non! » Huit jours après, elle se laissait mener à l'Élysée- Montmartre par des camarades et elle prenait un amant. Ce pauvre Jean-Baptiste ! encore un qui était mort pour elle! Six mois après, quand elle était déjà dans les chœurs, aux Délassements, avec Higolboche, — hein? comme le temps passe! — il s'était asphyxié comme une grisette, en laissant sur une chaise, à côté du lit de sangle où on le trouva mort, un papier avec ces mots : Je meurs à cause de Virginie, pour qui je me sens une amitié au-dessus de mes forces.

Le visage de la Schomberg — ce morne visage de vieille courtisane et d'aveugle — est devenu encore plus sombre que d'habitude; elle a laissé retomber le dé d'argent au fond du coffret.

« Eh bien, madame, répète la femme de chambre avec son rire bête... on ne peut donc pas savoir... qu'est-ce que c'est que ça? »

Et la Schomberg, refermant brusquement le couvercle, répond à voix basse, avec cet accent gras des faubourgs qu'elle n'a jamais pu perdre :

c( Ça?... c'est rien... c'est ma jeunesse! »

Le théâtre du « Drame Parisien » est un superbe édifice, au cœur de Paris, sur le bord de la Seine. C'est là que le petit Herzog — ce redoutable gamin juif, poussé par les filles — a fait sa première, sa plus fructueuse faillite; c'est là que le sceptique Roqueplan, regardant du haut de la « loggia » le panorama des quais, lança ce fameux mot ; « Quelle admirable situation. . . le Tribunal de commerce!... la Seine !... et la Morgue! » De fait, ce malheureux théâtre n'a pas de chance et donne beaucoup de mal aux syndics. Pourtant, quand ce grand naïf de Bonnardel en prit la direction — cet homme-là devait mal finir, il croyait à la littérature ! — toutes les trompettes de la presse sonnèrent une fanfare de réclames. Enfin, ce magni-

fique théâtre avait un directeur digne de lui. Quel beau programme ! Faire alterner de bons ouvrages modernes avec les traductions des chefs-d'œuvre étrangers! Une tentative aussi courageuse, aussi intéressante, devait attirer l'attention etles libéralités du gouvernement. Une grasse subvention ne se ferait pas attendre, etc. A cette heureuse nouvelle, les (( jeunes » se réjouirent, les brasseries du Quartier Latin s'émurent, et, pleins d'espoir, des bohèmes aux longs cheveux déposèrent chez le concierge des manuscrits en cinq actes, ordinairement en vers. L'innocent et consciencieux Bonnardel dénouait la ficelle rouge qui ceignait ces énormes rouleaux, en parcourait honnêtement lo contenu, et il eût été capable de quelque coup de tête s'il n'avait pas eu de prudents commanditaires, de sages bailleurs de fonds, qui l'arrêtèrent au bord du gouffre. On ne fit donc point la folie de débuter par un drame en vers; on ajourna le coup d'audace, et l'on rouvrit décemment le théâtre par une reprise du Courrier de Lyon, avec Paulin Ménier dans le rôle de Ghoppard. On avait d'abord songé à La Grâce de Dieu; mais on écarta cette idée comme trop originale.

Cependant Bonnardel, à peine assis dans le rond

de cuir directorial , avait dé crété quelques réformes . On avait posé du papier neuf aux loges de balcon, rafraîchi de rubans ponceau les bonnets de linge des ouvreuses, et le second régisseur, brave homme au fond, qui avait joué avec succès, dans son bon temps, les « comiques habillés » en province, mais qui scandalisait les coulisses par une ivrognerie hebdomadaire, avait été mis à la porte. Sous l'ancienne direction, le personnel des contrôleurs laissait surtout à désirer : le chef du contrôle prisait d'une façon dégoûtante et ses deux acolytes étaient habillés comme des porteurs de contraintes. Boniiardel fit un acte d'énergie : il congédia ce vilain monde et, du premier coup, il trouva un admirable contrôleur en chef.

Il s'appelait M. Roy et remplissait, dans la journée, l'honorable fonction de maître des cérémonies dans l'administration des Pompes-Funèbres. Tous les matins on pouvait le rencontrer, drapé dans l'ample manteau noir, chaussé de bas de soie et de souliers à boucles d'argent, tenant à la main le tricorne officiel et marchant d'un pas rythmique derrière un corbillard empanaché, à la tête du cortège des parents en deuil. M. Roy possédait au suprême degré le physique de son emploi. Son vi-

sage grave et glabre, sa calvitie diplomatique autour de laquelle s'ébouriffait une couronne de cheveux gris, sa taille de tambour-major, ses mollets de muletier andalou, tout en lui respirait la dignité, imposait le respect. Les croque-morts euxmêmes, personnages désillusionnés pourtant et à qui leur triste métier inspire le mépris des grandeurs et fait comprendre la vanité des choses, le traitaient avec déférence, médusés qu'ils étaient par sa fîère et glaciale physionomie. M. Roy était un maître des cérémonies sans rival. Il excellait à s'incliner en disant : « Les membres de la famille, s'il vous plait ! » Nul mieux que lui ne savait indiquer, pendant l'office, aux assistants oublieux des rites, le moment de se lever pour l'Evangile ou de s'agenouiller pour l'Élévation. Il était surtout remarquable au cimetière, au bord de la fosse béante, par l'attitude recueillie et l'air pénétré qu'il prenait pour écouter les discours; et, s'il lui venait une irrésistible envie de bâiller, il la satisfaisait avec discrétion derrière sa main gantée de noir. En présence de cet homme fait pour l'étiquette, né pour le cérémonial, l'observateur s'étonnait de l'injustice de la destinée qui l'avait placé dans une humble sphère, et le transportait

par l'imagination dans quelque aristocratique cour du Nord, où il eût triomphé, chamarré d'ordres et de cordons, sous l'uniforme doré d'un introducteur des ambassadeurs, ou avec l'habit rouge et la clef dans le dos d'un premier chambellan, époux morganatique d'une Altesse sentimentale.

Un pareil homme devait se montrer supérieur dans le rôle de contrôleur en chef, qui exige principalement du prestige et de la tenue. M. Roy s'adjoignit, pour siéger à sa droite et à sa gauche, deux commissaires des morts de ses amis qu'il honorait de son estime; il prit séance au milieu d'eux avec la majesté d'un premier président ; et ce triumvirat funèbre, congrûment cravaté de blanc et vêtu de noir, donna au public, dès le seuil du théâtre, l'impression d'un établissement sérieux et rempli de respectabilité. D'ailleurs, M. Roy, à peine installé dans ses nouvelles fonctions, y montra les plus hautes facultés. Froidement poli avec les « payants d, il connut à fond, au bout de peu de jours, son registre d'entrées et gradua ses courtoisies avec un tact parfait, selon l'importance du visiteur. Il substitua d'élégants morceaux de bristol glacé aux ignobles cartes de corps de garde timbrées du mot : Sortie, qui servaient naguère

de contremarques; elles jeunes élégants qui voulaient fumer leur cigarette dans les entr' actes ne craignirent plus de souiller leurs gants paille en touchant une crasseuse dame de pique ou un sordide valet de carreau. Comme le « Drame Parisien » faisait de médiocres affaires — nonobstant une reprise de Lazare le Pâtre — et répandait à profusion les billets de faveur, M. Roy fut chargé, comme on dit dans l'argot spécial, de « faire la salle ». Il s'acquitta avec génie de cette tâche délicate, toisant les arrivants d'un coup d'œil d'aigle, expédiant les gens mal mis aux secondes, garnissant les loges de toilettes claires, et réservant inflexiblement pour les couples d'amants qui paient leurs places et qui arrivent' en retard l'ombre anacréontique des baignoires. Enfin Bonnardel se déclarait enchanté de son nouveau contrôleur général, et M. Roy, heureux cumulard, touchant un double traitement, fat pendant quelque temps le plus fortuné des hommes.

Voici comment s'évanouit ce bonheur passager. Avant d'accepter cette place de contrôleur, M. Roy n'était presque jamais allé au spectacle. Son emploi de maître des cérémonies aux Pompes-Funèbres était très modestement rétribué et son mince

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revenu l'avait obligé à vivre dans un quartier excentrique, loin des plaisirs. Homme de mœurs régulières, il avait passé jusqu'alors ses soirées de célibataire dans un petit café dont il était l'habitué fidèle; il y jouait quotidiennement son bésigue et il prenait part, tous les samedis, à une « poule au gibier », M. Roy voulut donc profiter de sa nouvelle situation pour s'initier quelque peu à l'art dramatique, et, tous les soirs, vers dix heures ou dix heures et demie, après la « petite recette », il abandonnait la présidence du contrôle à l'un de ses adjoints, entrait dans le corridor de droite, échangeait quelques paroles bienveillantes avec l'ouvreuse de l'orchestre, — une personne très distinguée, fille d'un ancien préfet, élevée à Saint- Denis, qui avait eu des malheurs, — puis il poussait la porte rembourrée et, se tenant debout dans le vomitoire qui conduit aux fauteuils, il écoutait les derniers actes de la pièce en cours de représentation.

Or, il arrivait toujours au moment le plus intéressant, à l'heure de la péripétie, mais, n'ayant pas vu Texposition, ni entendu les savants préliminaires que tout bon dramaturge accumule au début de sa pièce, le pauvre M. Roy ne comprenait

goutte aux étranges événements qui s'accomplissaient devant lui. Les coups de théâtre les plus « empoignants », les catastrophes les plus pathétiques se succédaient sur la scène, mais il n'avait pas le fil d'Ariane qui conduit les Thésées du parterre à travers le labyrinthe compliqué des mélodrames, et il restait là, vaguement ahuri. Pourquoi la jeune personne à qui Ton aurait donné le bon Dieu sans confession était-elle accusée d'empoisonnement sans pouvoir prouver son innocence? Pourquoi un mot quelconque, répété sans cesse par le niais, faisait-il s'esclaffer toute la salle? Pourquoi le traître à la mine farouche et aux sourcils en drap noir se troublait-il si fort en entendant cette simple phrase : « Monsieur le comte, rappelez-vous la nuit du 17 octobre! » Pourquoi le vénérable gentilhomme en douillette puce fondait-il en larmes, après avoir parcouru les papiers sauvés d'un incendie par le paysan idiot, et pourquoi serrait-il tout à coup sur son cœur l'intéressante orpheline qu'un instant auparavant on soupçonnait d'avoir dérobé les couverts d'argent? Pourquoi riait-on aux éclats? Pourquoi pleurnichait-on en se mouchant avec fracas? C'est ce que M. Roy ne pouvait deviner. Tous ces dénouements, — ils

étaient nombreux, car les pièces ne duraient pas longtemps au théâtre du « Drame Parisien», décidément enguignonné, — tous ces dénouements se présentaient à l'esprit du pauvre homme comme autant de problèmes insolubles, de rébus incompréhensibles. Fasciné par le sphinx du théâtre, M. Roy ne songeait plus qu'à trouver le mot de l'énigme; pris d'une curiosité folle devant cette porte fermée, il ne rêvait plus qu'à découvrir le « Shiboleth d magique qui pouvait la lui ouvrir. Il avait maintenant une idée fixe : voir jouer une pièce du commencement à la fin, assister à la représentation d'un drame depuis le lever du rideau jusqu'à la mort tragique du troisième rôle et au mariage des amoureux. C'était pour lui un véritable supplice, lorsqu'il était rivé à sa chaise de contrôleur, donnant des contremarques et déchirant des coins de coupons, de penser que là, derrière son dos, à quelques pas, les acteurs exposaient avec soin ces actions dramatiques qui n'étaient mystérieuses que pour lui, donnaient la solution des logogriphes qui pour lui seul restaient toujours indéchiffrables. C'en était fait ! Cet homme jusqu'alors si correct, si sage, si raisonnable, était pris d'un goût dépravé pour les fictions et pour les

fables, et son besoin de le satisfaire devenait une douloureuse obsession.

Un drame nouveau, intitulé La Fausse Infanticide, dont M. Roy, comme de juste, ne put voir que les derniers tableaux, acheva d'exaspérer son désir. La pièce avait fait cependant « un four » effroyable, et Bonnardel, disait-on, était à la veille de la déconfiture. Mais le dénouement de ce (( mélo » était bien de nature à pousser jusqu'au paroxysme le prurit du contrôleur. Songez donc ! la jeune première, atteinte et convaincue d'avoir donné le jour à deux jumeaux et de les avoir fait disparaître, prouvait clair comme le jour, en tirant de son sein le chapelet de sa mère, qu'elle était aussi pure que l'enfant qui vient de naître et digne de l'homme de ses rêves.

M. Roy n'y put tenir. Il se rendit au cabinet du directeur, qu'il trouva, la tête dans ses mains, devant un monceau de papiers timbrés, et lui demanda un congé pour la soirée du lendemain.

« A votre aise, monsieur Roy ! lui répondit le triste imprésario. Vous êtes le seul de mes employés dont je n'aie qu'à me louer. Je ne vous refuserai certes pas cette petite faveur... C'est peutêtre la dernière que je pourrai accorder. »

Les violentes passions rendent égoïste. M. Roy ne prit pas garde à l'accablement de Bonnardel et rentra se coucher au comble de ses vœux.

Le lendemain soir — qu'il fut long à venir, ce lendemain soir! — M. Roy dîna de bonne heure, mit son plus bel habit, courut au théâtre à l'ouverture des bureaux... Affreuse surprise! Le cordon de gaz de la façade n'était pas allumé, les portes et les guichets étaient clos, et sur l'entrée principale était collé un morceau de papier blanc où M. Roy put lire ces mots, écrits à la main : Fermé pour cause de décès!

Le pauvre Bonnardel, qui ne pouvait plus éviter la faillite, venait de se faire sauter la cervelle.

Le théâtre rouvrit quelque temps après et M. Roy y conserva sa place. Mais le nouveau directeur est un despote qui refuserait un congé, même d'un jour. Aussi M. Roy est-il découragé : il croit que la fatalité s'oppose à ce qu'il voie jamais jouer un mélodrame d'un bout à l'autre. Son humeur, jadis douce et égale, s'est aigrie sensiblement; il est devenu dur et altier pour le public; et ses collègues en cherchent en vain la raison, ignorant que M. Roy souffre les tortures d'un homme qui mourrait de faim à la porte d'un boulanger.

MAMAN NUxNU

Mes parents n'étaient pas assez riches pour avoir une servante. Certes non, les pauvres gens! et je me souviens même qu'elles duraient très longtemps, les redingotes à collet de velours de mon père, et que maman faisait assez souvent de petits savonnages. Dès le matin, le pauvre homme s'en allait à son ministère, emportant dans sa poche un morceau de pain fourré de charcuterie pour son déjeuner; mes deux sœurs — elles étudiaient la peinture — partaient pour leur atelier, et tandis que la cadette, celle qui devait mourir à vingttrois ans, hélas! et que nous appelions alors « la grosse Marie », finissait le ménage, ma pauvre mère s'installait à son petit bureau, près de la fenêtre, et commençait à copier des mémoires de charpente ou de serrurerie pour les entrepreneurs

MAMAN NUXU. 179

du voisinage. Or j'étais alors un important personnage de six ans, désigné ordinairement par le sobriquet de < Cicis », un gamin maladif, vêtu d'un petit caban de drap écossais, à carreaux blancs et rouges, chef-d'œuvre de l'industrie maternelle dont j'étais très fier. Ma sœur Marie, bien que déjà elle se rendît utile à la maison, n'avait que trois ans de plus que moi, et d'aussi jeunes enfants avaient besoin d'exercice et de grand air.

Aussi, vers midi, la mère Bernu, une pauvre vieille du quartier, venait nous prendre tous les deux pour nous mener à la promenade. Elle déjeunait sur un coin de la table et maman lui donnait dix sous. Avec cette petite ressource, les secours du bureau de bienfaisance et quelques autres aumônes peut-être, elle trouvait encore moyen de vivre; et mes humbles, très humbles parents, qui, par des prodiges d'économie, conservaient dans la pauvreté un air de décente bourgeoisie, devaient lui faire l'effet de puissants capitalistes.

Trèsâgée,avec unbonnetd'aieule campagnarde d'une blancheur éclatante, une robe brune à petites fleurs et un châle vert toujours tiré à quatre épingles, « maman Nunu », comme nous la nommions, offrait un visage aux traits réguliers, ridé

comme une pomme de conserve, où quelques poils blancs frisaient autour d'une bouche édentée. Elle était d'une propreté scrupuleuse, conservait les formes polies du peuple d'autrefois, et, ayant eu elle-même une nombreuse famille, s'entendait à merveille au gouvernement des bambins.

Maman Nunu nous emmenait donc, ma sœur Marie et moi, dans les avenues désertes qui rayonnent autour des Invalides. J'habite aujourd'hui de ce côté; je suis revenu là, poussé par un irrésistible attrait; car le Parisien est plus fidèle qu'on ne croit à ses souvenirs d'enfance et garde un sentiment attendri pour son quartier natal. Il y avait à cette époque, sur ces lointains boulevards, de magnifiques ormes qui ont été coupés pendant le siège, de vieux bancs de bois vermoulu, des fossés pleins d'herbe et des réverbères à potence datant du Paris révolutionnaire, des réverbères à pendre l'aristocrate. C'était un lieu mélancolique, presque agreste, très solitaire. On n'y rencontrait que de rares invalides — ancien modèle — avec l'habit bleu à pans retroussés et le grand tricorne à cocarde, porté en bataille, ou des pauvresses à cornettes de nonnes et à fichus croisés sur la poitrine, qui vivaient de la charité des hôtels et des couvents

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