MAMAN NUNU
du faubourg Saint-Germain — tout proche — et qui, dans la journée, se chauffaient sur les bancs au soleil. La mère Bernu prenait place auprès d'elles et faisait volontiers un bout de causette, tandis que Marie et moi nous nous accroupissions à ses pieds et jouions avec le sable.
Mais, si petit bonhomme que je fusse, j'avais déjà de l'imagination, et les récits que la mère Bernu faisait à ses simples compagnons m'intéressaient puissamment. Ecoutée avec respect à cause de son grand âge, elle leur parlait souvent, comme d'une personne considérable et qui faisait honneur à sa famille, de sa fille, l'unique enfant qui lui restât, — car les autres, tous des garçons, avaient été tués pendant les guerres de l'Empire, — de sa fille, qui tenait la loge d'un hôtel du faubourg Saint-Honoré où son mari était cocher, et qui, par un hasard ironique, s'appelait Madame Napoléon. Ce nom de Madame Napoléon, qui revenait constamment dans les discours de la mère Bernu, exerçait sur moi une sorte de fascination, et je ne pouvais me figurer la concierge du faubourg Saint-Honoré que coiffée de la couronne et tramant le manteau impérial. Un jour, maman Nunu nous conduisit chez sa fille : c'était une
grosse commère, déjà vieille, qui nous offrit des tartines d'excellent raisiné. Mais mon cerveau d'enfant ne voulut pas admettre cette réalité, et, même après cette visite, le nom prononcé de Madame Napoléon n'évoqua jamais dans ma pensée que l'image d'une radieuse impératrice.
Comme toutes les personnes âgées, la mère Bernu, dans ses entretiens du boulevard des Invalides, remontait volontiers vers ses plus lointains souvenirs. Elle avait dîné dans la rue, sur une table dressée devant sa maison, le jour de la Fédération; elle avait vu passer Marie-Antoinette dans la charrette, « en camisole blanche » ; elle décrivait son fils aîné, le grenadier de la garde impériale, avec son grand bonnet à poils et ses hautes guêtres noires; et j'entrevoyais, en l'écoutant, des drames confus et de vagues splendeurs. Hélas ! ce qu'elle se rappelait le mieux, c'étaient les réjouissances publiques dont le petit peuple a sa part : la fête de l'Empereur et les distributions de vin, le jour de la naissance du roi, où l'on jetait des cervelas à la foule. Chose navrante — j'y songe aujourd'hui — que ce cours d'histoire contemporaine fait par une pauvresse !
Un jour, elle voulut montrer son logis à Tune