MAMAN NUNU
de ses vieilles amies et la conduisit, avec nous, bien entendu, dans une misérable maison de la rue Rousselet. Nous entrâmes dans une chambre au carreau froid, mal éclairée par un châssis à tabatière, où il n'y avait qu'un lit de paysan et quelques chaises de paille. Pourtant, sur une vieille commode, une petite chapelle en plâtre, dont les fenêtres étaient garnies de verres de couleur, charma mon attention enfantine. Maman Nunu expliqua l'origine de ce singulier objet à sa camarade. Sous l'ancien régime, le Jour de la Fête- Dieu, les enfants du peuple, comme ilsfontencore aujourd'hui, disposaient de petites chapelles aux portes des maisons; mais ils n'avaient pas besoin d'importuner les passants pour leur arracher quelques sous, car, en ce temps-là, les personnes de qualité faisaieïît arrêter leurs voitures devant la petite chapelle, mettaient pied à terre, s'agenouillaient un instant et laissaient une large aumône. C'était ainsi que la mère Bernu, alors toute jeune fillette, avait vu descendre de son carrosse et prier devant cette chapelle de plâtre un vieux seigneur c très paré », qui, son oraison dite, lui avait souri et donné un louis d'or, le seul peut-être qu'elle eût touché de sa vie ; et ce seigneur n'était autre que
le maréchal de Richelieu en personne, alors extrêmement âgé et tombé dans la dévotion. La mère Bernu, qui se vantait d'avoir été jolie, avait eu le dernier sourire de Fronsac !
Ainsi je passais mes après-midi à écouter les belles histoires de maman Nunu; puis, à la tombée du jour, nous revenions vers la rue Vaneau où demeurait ma famille, et nous remontions nos cinq étages. Les grandes sœurs étaient de retour, et, riant de leur beau rire de jeunes fdles, aidaient la mère à mettre le couvert. Puis le père revenait de son bureau, fatigué, courbé, pauvre homme d'esprit et de rêverie qui s'usait sur des paperasses! Mais quand il avait embrassé tout son monde, son visage, son naïf et fin visage sans barbe, sous une brosse de cheveux gris d'argent, s'éclairait d'un heureux sourire. Il ôtait sa redingote, — cette redingote qui durait si longtemps ! — disait : « Ouf! » en enfilant sa robe de chambre; et, comme la soupière fumait déjà sur la table et que la mère Bernu la regardait du coin de l'œil, tout en faisant mine de s'en aller, il lui disait gaiement, avec sa générosité de pauvre et sa bonne grâce de gentilhomme : (( Asseyez-vous là, maman Nunu... vous dînerez avec nous. y>
Je lui dis, ee qui était vrai, quelle me semblait beaucoiip plus jolie quauirefois.