‹ Œuvres complètes. Éd. illustréeChapitre 5 sur 7 · PROSE · texte numérisé non relu

PROSE

210 COKTES EN PROSE.

suspensifs... Je me lue à le répéter aux jeunes auteurs : Pas de style, surtout! Pas de littérature !... Il y a des pièces qui sonttombées pour un adjectif... Onnesaitpaslemal que peut faire une métaphore... Ainsi, les romantiques...

— A votre tour! Péreira, fît le maître de la maison, en regardant le juif d'un air goguenard à travers son monocle, quand vous aurez fini?...

— C'est juste... Maurice nous disait donc que le mari...

— ... Imagina une vengeance terrible, mais seulement permise à un homme de sa profession. Mâcha n'était pas complètement guérie — il le savaitbien, le spécialiste, — de cette maladie du cœur pour laquelle il l'avait soignée, pendant deux ans, avec tant de zèle et d'amour. Il entreprit de la lui rendre. Contenant sa colère, il se borna à garder auprès de sa femme l'attitude d'un mari inquiet et soupçonneux, et fit naître ainsi la crainte et l'angoisse dans l'esprit de l'adultère. Il savait, par les lettres qu'il avait surprises, quelle passion insensée éprouvaient les deux amants; il était sûr qu'ils chercheraient toujours à se voir, même au milieu des dangers. Ce Machiavel domestique profita de cette situation. Depuis lors, une puissance mysté-

rieuse mit toutes sortes de petits obstacles entre Mâcha et M. de Blazewitz, sans les séparer tout à fait cependant : elle faisait manquer leurs rendezvous, interrompait leurs correspondances, troublait et empoisonnait leurs amours; et, dans cette vie pleine d'émotions vives et douloureuses, la santé de M""' Arnold s'altéra de nouveau très profondément. Le docteur tuait sa femme avec autant de certitude et de précision qu'il l'avait guérie naguère. A l'heure de folle terreur qui donne à la circulation une activité morbide, l'habile homme faisait succéder de longues journées de tristesse qui congestionnent le cœur et y retiennent le sang. Puis, soudain, il feignait de n'avoir plus aucune jalousie, se montrait touché jusqu'aux larmes des souffrances de sa femme : — « Mais que se passe-t-il donc, ma pauvre Mâcha? lui disait-il. Mon diagnostic n'y comprend plus rien. Vous avez tout l'air d'une personne qui mourrait de chagrin. N'êtes-vous pas heureuse avec moi? » — Et, tout en observant avec une diabolique volupté les progrès du mal, il crucifiait sa victime de ses désespoirs hypocrites. Au boutdesixmois,lessyncopesétaientplusfréquentes, les palpitations plus rapides ; les symptômes les plus inquiétants de l'anévrisme avaient reparu... Ah!

ah ! Péreira, vous ne m'interrompez plus maintenant !

— Eh bien! oui... c'est le second acte, le nœud de la pièce. Mais le dénouement... le dénouement !

— Le dénouement demandé! cria Maurice, avec l'accent d'un garçon de restaurant qui apporte un plat, voilà!... Un soir, le docteur entre chez sa femme comme une tempête : — « Madame, je sais tout. M. de Blazewitz est votre amant. » La pauvre Mâcha devint pâle comme un linge, et les violettes de la mort apparurent sur ses lèvres. — ce Tuezmoi ! y> dit-elle. — C'était bien ce qu'il voulait.

— « Je ne porterai pas la main sur une femme, reprit Arnold. Votre complice a payé pour deux. Je viens de me battre avec M. de Blazewitz... Je l'ai tué ! » Et Mâcha tomba raide sur le tapis. Mais le docteur mentait; il n'eût pas osé toucher la moustache du beau capitaine, qui passait pour le premier tireur de Vienne. Il s'agenouilla près de sa femme étendue à terre, lui prit la main. Le pouls palpitait encore, elle vivait. Alors le bourreau lui donna des soins, la ranima : — « Vous allez mettre une robe de bal, tous vos diamants, ordonna-t-il, et m'accompagner au bal de l'ambassade de France, où nous sommes invités. » — «Jamais... je ne pour-

rai jamais !» — « Vous allez vous habiller, et nous partons. J'ai pris, pour mon duel avec M. deBIaze- ^vitz, le prétexte d'une querelle de jeu. Mais vous êtes compromise. Il faut qu'on vous voie, ce soir, à mon bras dans le monde. Sinon, l'on croirait que je me suis battu à cause de vous, et je serais déshonoré... Habillez-vous, je le veux!... » Il fallait bien que la malheureuse obéit. Comment résister à l'homme qu'elle avait si cruellement outragé? Elle fit sa toilette, quelle agonie ! et son mari la traîna au bal de l'ambassade. Là, brisée, elle s'affaissa, plutôt qu'elle ne s'assit, dans le salon d'entrée où l'huissier, à chaque minute, criait le nom des arrivants. Le docteur, en grande tenue, superbe, avec tous ses ordres, se tenait debout derrière le fauteuil de sa femme. Tout à coup, après un coup d'oeil jeté dans l'antichambre, il se pencha à l'oreille de Mâcha comme pour y glisser une galanterie : — « La douleur ne t'a donc pas tuée, misérable ?» — c Pas encore, malheureusement, » murmura la suppliciée. — «Eh bien, regarde alors, ajoutat-il, en lui montrant la porte, et meurs de joie !» En ce moment, l'huissier annonça d'une voix sonore : « Le capitaine baron de Blazewilz ! » Le bel officier entra, le sourire aux lèvres, et tout d'abord.

comme il faisait toujours, il chercha sa maîtresse du regard. Il la reconnut à peine. Elle venait de se lever de son siège, toute droite, comme mue par un ressort, livide sous ses parures, effrayante ! Elle lui jeta un regard égaré, porta la main à sa gorge et retomba lourdement sur le parquet, morte, bien morte, cette fois !... Ce fut un affreux esclandre. Le docteur se jeta sur le corps de sa femme en poussant des cris, et le désespoir de M. de Blazewilz aurait fait scandale, si un ami ne l'eût entraîné ! Tous les invités s'enfuirent; les laquais mangèrent le souper, et l'ambassadrice fut très mécontente, car elle avait fait fabriquer tout exprès pour le cotillon des têtes grotesques dont elle attendait un grand effet. »

Maurice se tut; il y eut un moment de silence. On avait presque frissonné, et Péreira lui-même eut le tact de ne pas dire quelque lourde sottise.

Mais la maîtresse de la maison se montra, soulevant la portière de tapisserie du fumoir :

« Eh bien! messieurs, avez-vous fini vos cigares? Les dames vous réclament. »

En passant au salon, Péreira prit le bras de Maurice :

« Et le docteur, qu'est-il devenu?

— Comme je vous l'ai dit, il s'est presque vanté, dans un jour d'imprudence, de son crime, qui échappe d'ailleurs à tout châtiment. Mais le séjour de Vienne lui devenait difficile. Aujourd'hui, il est à Varsovie, où il fait beaucoup de clientèle et où il continue à répéter aux malades de sa spécialité : « Pas d'émotions, surtout, pas d'émotions!... 3> Mais que pensez-vous de mon sujet de pièce ?

— Impossible, mon cher. Tous les feuilletons diraient que c'est imité de la Julie d'Octave Feuillet. »

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