‹ Œuvres complètes. Éd. illustréeChapitre 6 sur 7 · NOUVELLE · texte numérisé non relu

NOUVELLE

Peu importe le nom de la petite ville de province où le capitaine Mercadier — trente-six ans de services, vingt-deux campagnes, trois blessures, — se retira quand il fut mis à la retraite.

Elle était pareille à toutes les petites villes qui sollicitent, sans l'obtenir, un embranchement de chemin de fer, comme si ce n'était pas l'unique distraction des indigènes d'aller tous les jours, à la même heure, sur la place de la Fontaine, voir arriver au grand galop la diligence, avec son bruit joyeux de claquements de fouet et de grelots. Elle comptait trois mille habitants, que la statistique appelait ambitieusement des âmes, et tirait vanité de son titre de chef-lieu de canton. Elle possédait

des remparts plantés d'arbres, une jolie rivière pour pêcher à la ligne, et une église de la charmante époque du gothique flamboyant, déshonorée par un aff'reux Chemin de Croix venu tout droit du quartier Saint-Sulpice. Tous les lundis, elle s'émaillait des grands parapluies bleus et rouges de son marché, et les gens de la campagne y venaient en charrettes et en berlingots; mais, le reste de la semaine, elle se replongeait avec déhces dans le silence et dans la solitude qui la rendaient chère à sa population de petits bourgeois. Ses rues étaient pavées en têtes de chat; on y apercevait, par les fenêtres des rez-de-chaussée, des tableaux en cheveux et des bouquets de mariée sous un verre, et, par les demi-portes des jardins, des statuettes de Napoléon en coquillages. La principale auberge s'appelait naturellement UÉcu de France, et le receveur de l'enregistrement rimait des acrostiches pour les dames de la société.

Le capitaine Mercadier avait choisi cette résidence de retraite par la raison frivole qu'il y avait autrefois vu le jour, et que, dans sa tapageuse enfance, il v avait décroché les enseignes et maçonné les boutons de sonnettes. Pourtant il ne venait retrouver là ni parents, ni amis, ni connais-

sances, et les souvenirs de son jeune âge ne lui retraçaient que des visages indignés de marchands qui lui montraient le poing du seuil de leur boutique, un catéchisme où on le menaçait de l'enfer, une école où on lui prédisait l'échafaud, et, enfin, son départ pour le régiment, hâté par une malédiction paternelle.

Car ce n'était pas un saint homme que le capitaine. Son ancienne feuille de punitions était noire de jours de salle de police infligés pour actes d'indiscipline, absences aux appels et tapages nocturnes dans les chambrées. Bien des fois on avait dû lui arracher ses galons de caporal et de sergent, et il lui avait fallu tout le hasard et toute la licence de la vie de campagne pour gagner enfin sa première épaulette. Dur et brave soldat, il avait passé presque toute sa vie en Algérie, s'étant engagé dans le temps où nos fantassins portaient le haut képi droit, les buffleteries blanches et la grosse giberne. Il avait eu Lamoricière pour commandant; le duc de Nemours, près duquel il avait reçu sa première blessure, l'avait décoré; et quand il était sergent-major, le père Bugeaud l'appelait par son nom et lui tirait les oreilles. Il avait été prisonnier d'Abd-el-Kader, portait les traces d'un coup de

yatagan sur la nuque, d'une balle dans l'épaule et d'une autre dans la cuisse; et, malgré l'absinthe, les duels, les dettes de jeu et les juives aux yeux noirs en amande, il avait péniblement conquis, à la pointe de la baïonnette et du sabre, son grade de capitaine au l*^"" régiment de tirailleurs.

Le capitaine Mercadier — trente-six ans de services, vingt-deux campagnes, trois blessures, — venait donc d'obtenir sa pension de retraite, pas tout à fait deux mille francs, qui, joints aux deux cent cinquante francs de sa croix, le mettaient dans cet état de misère honorable que l'Etat réseiTcà ses anciens serviteurs.

Son entrée dans sa ville natale fut exempte de faste. Il arriva, un matin, sur l'impériale de la diligence, mâchonnant un cigare éteint et déjà lié avec le conducteur à qui, pendant le trajet, il avait raconté le passage des Portes de Fer; plein d'indulgence, du reste, pour les distractions de son auditeur, qui l'interrompait souvent par un blasphème ou par l'épithète de carcan adressée à la jument de droite. Quand la voiture s'arrêta, il lança sur le trottoir sa vieille valise, maculée d'étiquettes de chemins de fer aussi nombreuses que les changements de garnison de son proprié-

taire; et les oisifs d'alentour furent absolument stupéfaits de voir un homme décoré — chose encore rare en province — offrir le vin blanc au cocher sur le comptoir du prochain cabaret.

Il s'installa sommairement. Dans une maison de faubourg, où mugissaient deux vaches captives et où les poules et les canards passaient et repassaient sous la porte charretière, une chambre meublée était à louer. Précédé d'une maritorne, le capitaine gravit un escalier à grosse rampe de bois parfumé d'une forte odeur d'étable, et pénétra dans une vaste pièce carrelée que tapissait un papier bizarre, représentant, imprimée en bleu sur fond blanc et répétée à l'infini, l'image de Joseph Poniatowski à cheval, sautant dans l'Elster. Cette décoration monotone, mais qui rappelait nos gloires militaires, séduisit sans doute le capitaine, car, sans s'inquiéter du peu de confortable des chaises de paille, des meubles de noyer et du petit lit aux rideaux jaunis, il conclut sans hésitation. Un quart d'heure lui suffit pour vider sa malle, pendre ses habits, reléguer dans un coin ses bottes, et orner la muraille d'un trophée composé de trois pipes, d'un sabre et d'une paire de pistolets. Après une visite à l'épicier d'en face, chez lequel il acheta

une livre de bougies et une bouteille de rhum, il revint, déposa son emplette sur la cheminée, et promena autour de lui le regard d'un homme très satisfait. Puis, avec la promptitude des camps, il se rasa sans miroir, brossa sa redingote, inclina son chapeau sur l'oreille, et s'alla promener par la ville, en quête d'un café.

Le séjour de l'estaminet était une habitude invétérée chez le capitaine. Il y satisfaisait à la fois les trois vices égaux dans son cœur : le tabac, l'absinthe et les cartes. Sa vie tout entière s'y était écoulée, et il aurait pu dresser de toutes les villes où il avait garnisonné un plan par cantines, marchands de tabac à comptoir, cafés et cercles militaires. Il ne se sentait vraiment à son aise qu'une fois assis sur le velours ras d'une banquette, devant un carré de drap vert près duquel s'amoncellent les chopes et les soucoupes. Son cigare ne lui sem-

blait bon que s'il avait frotté l'allumette sous le marbre de la table, et jamais il n'avait manqué, après avoir attaché son sabre et son képi à la patère et s'être installé en lâchant quelques boutons de sa tunique, de pousser un profond soupir de soulagement et de s'écrier :

« Ça va mieux ! »

Son premier soin fut donc de rechercher l'établissement qu'il fréquenterait, et, après avoir fait un tour de ville sans rien trouver à sa convenance, il arrêta enfin son regard de connaisseur sur le café Prosper, situé à l'angle de la place du Marché et de la rue de la Paroisse.

Ce n'était pas son idéal. L'extérieur offrait bien quelques détails par trop provinciaux : ce garçon en tablier noir, par exemple, et ces petits ifs dans leurs caisses vertes, et ces tabourets, et ces tables de bois recouvertes de toile cirée. Mais l'intérieur plut au capitaine. Il fut réjoui, dès son entrée, par le bruit du timbre que toucha la grasse et fraîche dame du comptoir, en robe claire, avec un ruban ponceau dans ses cheveux bien pommadés. Il salua galamment cette personne et jugea qu'elle occupait, avec une suffisante majesté, sa place triomphale entre les deux édifices de bols à punch, con-

grûment couronnés par des billes de billard. II constata que la salle était gaie, propre, également semée de sable jaune; il en fit le tour, se regarda passer dans les glaces, apprécia les panneaux, où des mousquetaires et des amazones sablaient le Champagne dans des paysages pleins de roses trémières, se fit servir, fuma, trouva le divan moelleux et l'absinthe savoureuse, et fut assez indulgent pour ne pas se plaindre des mouches, qui se baignaient dans les consommations avec une familiarité toute campagnarde.

Huit jours après, il était devenu un pilier du café Prosper.

On y connut bien vite ses habitudes ponctuelles, on prévint ses désirs, et il ne tarda point à prendre ses repas avec les patrons du lieu. Recrue précieuse pour les habitués, gens terrassés par le terrible ennui de la province et pour qui l'arrivée de ce nouveau venu, passé maître à tous les jeux et racontant assez gaiement ses guerres et ses amours, était une véritable bonne fortune, le capitaine fut lui-même enchanté de rencontrer des humains encore ignorants de son répertoire. Il en avait donc pour six mois à dire ses razzias, ses chasses, ses batailles, la retraite de Constantine,

la capture de Bou-Maza, et les réceptions d'officiers avec leur total effrayant de punchs au kirsch.

Faiblesse humaine ! il n'était pas fâché d'être un peu oracle quelque part, lui dont les petits souslieutenants, arrivant de Saint-Cyr, fuyaient naguère les trop longues histoires.

Ses auditeurs ordinaires étaient le maître du café, gros sac à bière silencieux et stupide, toujours en manches de veste et remarquable seulement par ses pipes à sujets ; l'huissier-priseur, personnage goguenard et vêtu de noir, méprisé pour son habitude peu élégante d'emporter le reste de son sucre; le receveur de l'enregistrement, — celui des acrostiches, — être très doux et d'une constitution faible, qui envoyait aux journaux illustrés la solution des mots carrés et des rébus ; et enfin le vétérinaire du canton, le seul qui, en sa qualité d'athée et de démocrate, se permît quelquefois de contredire le capitaine. Ce praticien, homme à favoris touffus et à pince-nez, présidait le comité radical aux époques d'élections, et, lorsque le curé faisait une petite collecte parmi ses dévotes pour orner son église de quelque horrible statue en plâtre doré et enluminé, dénonçait par une lettre au Siècle la cupidité des fils de Loyola.

LES VICES DU CAPITAINE. Îi5

Le capitaine étant un soir sorti pour aller chercher des cigares, après une discussion politique assez vive, le susditvétérinaire grommela quelques phrases sourdes et irritées où il était question de « dire son fait », de « traîneur de sabre » et de ce couper la figure ». Mais l'objet de ces menaces vagues étant rentré soudain, en sifflant une marche et en faisant le moulinet avec sa canne, l'incident n'eut pas de suites.

En somme, le groupe vivait en bonne intelligence et se laissait volontiers présider par le nouvel habitué, dont la tête martiale et la barbiche blanche étaient vraiment assez imposantes; et la petite ville, qui était déjà fière de bien des choses, pouvait l'être aussi de son capitaine en retraite.

in

Le bonheur parfait n'existe pas, et le capitaine Mercadier, qui croyait l'avoir rencontré au café Prosper, dut bientôt revenir de cette illusion.

Le fait est que le lundi, jour de marché, l'estaminet n'était pas tenable.

Dès l'aube, il était envahi par les maraîchers, les fermiers, les marchands de cochons, les marchands de volailles; gens à grosse voix, à gros cous rouges, à gros fouet à la main, portant la blouse neuve et la casquette de loutre, concluant leurs affaires autour d'un litre, tapant du pied, frappant du poing, tutoyant le garçon et crevant le billard.

Quand le capitaine arrivait à onze heures pour absorber sa première absinthe, il trouvait tout ce monde déjà gris et commandant des déjeuners considérables. Sa place ordinaire était prise; on le servait lentement et mal. Le timbre du comptoir ne cessait de retentir; le patron et le garçon, la serviette sous le bras, couraient, affolés. Bref, c'était un jour néfaste et qui bouleversait son existence.

Or, un lundi matin qu'il était resté chez lui, sûr d'avance que le café serait trop bruyant et trop encombré, un doux rayon de soleil d'automne l'engagea à descendre s'asseoir sur le banc de pierre placé à côté de la porte de la maison. Il était là, assez mélancolique et fumant un cigare humide, quand il vit venir du bout de la rue — c'était une ruelle mal pavée et aboutissant à la campagne —

une demi-douzaine d'oies, que chassait devant elle avec une gaule une petite fille de huit ou dix ans.

Le capitaine, en arrêtant son regard distrait sur cette enfant, s'aperçut qu'elle avait une jambe de bois.

Il n'y avait rien de paternel dans le cœur de ce soudard; c'était celui d'un célibataire endurci. Lorsque jadis, dans les rues d'Alger, les petits mendiants arabes le poursuivaient de leurs prières importunes, le capitaine les avait souvent chassés d'un coup de cravache; et les rares fois qu'il avait pénétré dans le ménage nomade d'un camarade marié et père de famille, il était parti en maugréant contre les bambins criards et malpropres qui avaient touché avec leurs mains grasses aux dorures de son uniforme.

Mais la vue de cette infirmité particulière, qui lui rappelait le douloureux spectacle des blessures et des amputations, émut cependant le vieux soldat. Il éprouva presque un serrement de cœur devant cette chétive créature, à peine vêtue d'un jupon en loques et d'une mauvaise chemise, et qui courait bravement derrière ses oies, son pied nu dans la poussière, en boitant sur son pilon mal équarri.

Les volailles, reconnaissant leur domicile, entrèrent dans la cour de la laiterie, et la petite se disposait à les suivre, quand le capitaine l'arrêta par cette question :

(( Eh ! fillette, comment t'appelles-tu ?

— Pierrette, monsieur, pour vous servir, répondit-elle en fixant sur lui ses grands yeux noirs, et en écartant de son front sa chevelure en désordre.

— Tu es donc de la maison ? Je ne t'avais pas encore vue.

— Oui-da, et je vous connais bien, allez ! Car je couche sous l'escalier, et vous me réveillez, en rentrant, tous les soirs.

— Vraiment, petiote ? Eh bien ! on marchera sur ses pointes, à l'avenir. Et quel âge as-tu?

— Neuf ans, monsieur, vienne la Toussaint.

— La patronne d'ici est-elle ta parente?

— Non, monsieur, je suis en service.

— On te donne?...

— La soupe et le lit sous l'escalier.

— Et qu'est-ce qui t'a arrangée comme cela, ma pauvre petite ?

— Un coup de pied de vache, quand j'avais cinq ans.

— As-tu ton père et ta mère?

L'enfant rougit sous son hûle.

— Je sors des Enfants-Trouvés, » dit-elle d'une voix brève.

Puis, ayant gauchement salué, elle rentra dans la maison en claudicant ; et le capitaine entendit s'éloigner, sur le pavé de la cour, le bruit sec de la petite jambe de bois.

« Nom de nom ! songea-t-il en reprenant machi^ nalement le chemin du café, voilà qui n'est pas réglementaire. Un soldat, du moins, on le flanque aux Invalides, avec l'argent de sa médaille pour s'acheter du tabac. Un officier, on lui colle une perception, et il se marie dans sa province. Mais, à cette gamine, une pareille infirmité! Voilà qui n'est pas réglementaire. »

Ayant constaté en ces termes l'injustice de la destinée, le capitaine vint jusqu'au seuil de son cher café; mais il y aperçut une telle cohue de blouses bleues, il y entendit un tel brouhaha de gros rires et de carambolages, qu'il rentra chez lui, plein d'humeur.

Sa chambre — c'était peut-être la première fois qu'il y passait plusieurs heures de la journée — lui parut sordide. Les rideaux du lit avaient le ton d'une pipe culottée, le foyer était jonché de cra-

chats et de bouts de cigares, et on aurait pu écrire son nom dans la poussière qui revêtait tous les meubles.

Il contempla quelque temps les murailles où le sublime lancier de Leipsick trouvait cent fois un glorieux trépas; puis, pour se désennuyer, il passa en revue sa garde-robe. Ce fut une lamentable série de poches percées, de chaussettes à jour, de chemises sans bouton.

« Il me faudrait une servante! » se dit-il.

Puis il songea à la petite boiteuse.

(( Voilà. Je louerais le cabinet voisin. L'hiver vient, et la petite doit geler sous l'escalier. Elle surveillerait mes vêtements, mon linge, nettoierait le casernement. Unbrosseur, quoi! »

Mais un nuage assombrit ce tableau confortable . 'Le capitaine se souvenait que l'échéance de son trimestre était encore lointaine, et que sa note prenait des proportions inquiétantes au café Prosper.

« Pas assez riche ! rêvait-il en monologuant. Et cependant on me vole là-bas, c'est positif. La pension est beaucoup trop coûteuse; et ce barbu de vétérinaire joue comme feu Bésigue. Voilà huit jours que je paie sa consommation. Qui sait? je ferais peut-être mieux de charger la petite de l'or-

dinaire. La soupe au café le malin, le pot-au-feu à midi et un rata tous les soirs. Les vivres de campagne, enfin. Ça me connaît. »

Décidément, il était tenté. En sortant, il vit justement la maîtresse de la maison, grosse paysanne brutale, et la petite invalide, qui, toutes deux, la fourche à la main, remuaient le fumier dans la cour.

« Sait-elle coudre, savonner, faire la soupe? demanda-t-il brusquement.

— Qui ? Pierrette ? Pourquoi donc ?

— Sait-elle un peu de tout cela ?

— Dame ! elle sort de l'hospice, où l'on apprend à se servir soi-même.

— Dis-moi, fillette, ajouta le capitaine en s'adressant à l'enfant, je ne le fais pas peur ! Non, n'est-ce pas? El vous, la mère, voulez-vous me la céder? J'ai besoin d'une domestique.

— Si vous vous chargez de son entretien.

— Alors, c'est dit. Voilà vingt francs. Qu'elle ait, ce soir, une robe et un soulier ! Demain nous arrangerons le reste. »

Et, après avoir donné une petite lape amicale sur la joue de Pierrette, le capitaine s'éloigna, enchanté de ce qu'il venait de conclure.

« Il faudra peut-être rogner quelques bocks et quelques absinthes, pensait-il, et se méfier du bésigue du vétérinaire. Mais il n'y a pas à dire, ce sera bien plus réglementaire. »

« Capitaine, vous êtes un lâcheur. »

Telle fut l'apostrophe dont les cariatides du café Prosper saluèrent désormais les entrées du capi- -taine, de jour en jour plus rares.

Car le pauvre homme n'avait pas prévu toutes les conséquences de sa bonne action. La suppression de l'absinthe matinale avait sufii à couvrir les modestes frais de l'entretien de Pierrette ; mais combien n'avait-il pas fallu d'autres réformes pour parer aux dépenses imprévues de son ménage de garçon ! Pleine de reconnaissance, la petite fille voulait la prouver par son zèle. Déjà la chambre avait changé d'aspect. Les meubles étaient rangés et astiqués, le foyer décent, le carreau verni, et les

araignées ne filaient plus leurs toiles sur les Morts de Poniatowski placées dans les coins. Quand le capitaine revenait, la soupe aux choux l'invitait par son parfum dès l'escalier, et la vue des plats fumants sur la nappe, grossière mais blanche, auprès d'une assiette à fleurs et d'un couvert reluisant, achevait de le mettre en appétit. Pierrette profitait alors de la bonne humeur de son maître pour avouer quelque secrète ambition. Il fallait des chenets pour la cheminée, où elle faisait maintenant du feu, un moule pour les gâteaux qu'elle réussirait si bien. Et le capitaine, que la demande de l'enfant faisait sourire et qui se sentait doucement gagner par les voluptés du at honie, promettait d'y penser, et le lendemain remplaçait ses londrès par des cigares d'un sou, hésitait devant l'offre de cinq points d'écarté, ou se refusait son troisième bock ou son second verre de chartreuse.

Certes, la lutte fut longue; elle fut cruelle. Bien des fois, vers l'heure d'un apéritif interdit par l'économie, quand la soif lui séchait la gorge, le capitaine dut faire un effort héroïque pour retirer sa main déjà posée sur le bec de cane de l'estaminet; bien des fois, il erra en rêvant de roi retourné et de quinte et quatorze. Mais, presque

toujours, il rentrait courageusement chez lui ; et comme il aimait davantage Pierrette à chaque sacrifice qu'il lui faisait, il l'embrassait mieux ces jours-là. Car il l'embrassait. Ce n'était plus sa servante. Une fois qu'elle se tenait debout près de la table, l'appelant : Monsieur! et toute respectueuse, il n'y put tenir, il lui prit les deux mains et il lui dit avec fureur :

ce Embrasse-moi d'abord, et puis assieds-toi et fais-moi le plaisir de me tutoyer, mille tonnerres! y>

Aujourd'hui c'est fmi. La rencontre d'un enfant a sauvé cet homme d'une vieillesse ignominieuse. Il a substitué à ses vieux vices une jeune passion; il adore ce petit être infirme qui sautille autour de lui, dans la chambre commode et bien meublée.

Déjà il a appris à lire à Pierrette, et voici que, se rappelant sa calHgraphie de sergent-major, il lui trace des exemples d'écriture. Sa plus grande joie, c'est lorsque l'enfant, attentive devant son papier et faisant parfois un pâté qu'elle enlève vivement avec sa langue, est parvenue à copier toutes les lettres d'un interminable adverbe en ment. Son inquiétude, c'est de songer qu'il devient vieux et qu'il n'a rien à laisser à son adoptée.

Aussi voilà qu'il est presque avare ; il thésaurise;

LES VICES DU CAPITAINE. 2c5

il veut se sevrer de tabac, bien que Pierrette lui bourre sa pipe et la lui allume. Il compte épargner sur son faible revenu de quoi acheter plus tard un petit fonds de mercerie. C'est là que, lorsqu'il sera mort, elle vivra obscure et paisible, gardant accrochée quelque part, dans l'arrière-boutique, une vieille croix d'honneur qui la fera se souvenir du capitaine.

Tous les jours, il va se promener avec elle sur le rempart. Quelquefois passent par là des gens étrangers à la ville, qui jettent un regard de compassion surprise sur ce vieux soldat épargné par la ^ guerre et sur cette pauvre enfant estropiée ; et alors il se sent attendrir — oh ! délicieusement, jusqu'aux larmes î — quand un de ces passants murmure en s'éloimiant :

« Pauvre père ! sa fille est pourtant jolie ! y>

Auteurs dramatiques, chers confrères, écoutez la véridique légende du Manuscrit.

Un jeune poète vient de terminer une pièce en vers. — Malfilâtre du quartier Latin ou Chatterton de la butte Montmartre, il s'est enfermé dans sa chambre haute avec des plumes, de l'encre, du papier, du tabac et un beau rêve; et là, plein de la bonne griserie du travail, il a vécu pendant de longues semaines, enveloppé dans un nuage de fumée et d'inspiration. S'il sortait quelquefois, pour prendre ses repas ou pour marcher une heure dans les quartiers déserts, c'était comme un somnambule, sans rien voir du monde extérieur. Oh ! l'heureux temps ! et comme il avait oubUé la triste et médiocre réalité! Rien n'existait plus pour

LA LÉGENDE Dl MANUSCRIT. 237

lui que les événements romanesques imaginés par son caprice, que les poétiques créatures, filles de sa fantaisie. Son œuvre naissait avec la lenteur charmante d'une aurore. Il y songeait sans cesse. Souvent il s'endormait en se rappelant une pensée obscure, un mot faible, une image inexacte, et, à son réveil, l'idée était devenue lumineuse, l'expression éloquente, la métaphore superbe ; et il les comparait à ces fleurs qui s'ouvrent pendant la nuit. II se remettait aussitôt à la besogne, et dès qu'une page était écrite, il la relisait, la couvrait de ratures, et la posait sur sa couchette pour la faire sécher; puis il en écrivait une autre, puis une autre, puis une autre encore, et, sa journée finie, il était tout fier, en les rassemblant, de ces feuillets criblés par l'intelligente mitraille des corrections. Dans cette vie méditative et solitaire, son esprit avait acquis une merveilleuse souplesse, une surprenante agilité. L'innombrable essaim des mots lui obéissait et répondait à son appel ainsi qu'une bande d'oiseaux charmés ; la rime répondait à la rime avec la docilité d'un écho, et parfois des vers tout faits — les meilleurs î — s'élançaient de sa pensée, rapides et brûlants comme les jets de vapeur d'une solfatare. Avec quelle puissance

magique il évoquait les personnages de son drame ! le héros surtout, éclatant de jeunesse virile, pâle comme un beau marbre, et développant une de ces larges poitrines contre lesquelles les timides fronts de femmes aiment à s'appuyer ; et l'amoureuse aussi, une vierge idéale, fière et frêle comme un lys, dont un amour caché fait trembler le cœur et la voix. Oh ! les bonnes heures d'illusion et d'ivresse qu'a vécu le poète ! heures de travail encore plus délicieuses que celles de l'amour, car le désir y renaît sans cesse et n'est suivi d'aucune amertume. Enfin la pièce est finie et, impatient de commencer les démarches auprès des théâtres, l'auteur se hâte de la faire copier. C'est dans une rue infâme et tapageuse, tout en haut d'un escalier à l'odeur ammoniacale, que loge l'entrepreneur de copies dramatiques. Entassés dans une chambre ignoble, qui rappelle les études d'huissiers et que chauffe un petit poêle de blanchisseuse, quatre ou cinq ivrognes, aux faces rouges comme le vin ou vertes comme l'absinthe, sont penchés sur les pupitres d'une de ces longues tables noires sinistrement nommées corbillards, et travaillent avec une hâte de fous. L'un de ces alcooliques prend le manuscrit des mains de l'auteur et, peu de jours

après, lui en rapporte une copie assez bien calligraphiée, mais sans ponctuation, pleine de vers sautés, de mots omis, de noms propres écorchés et de fautes d'orthographe canailles. Le poète est nerveux et souffre de ces détails. D'ailleurs, tout en guérissant les blessures du manuscrit, qu'il opère avec le grattoir et qu'il panse avec la sandaraque, il relit son œuvre, et déjà son premier enthousiasme est tombé : il est inquiet, il doute. C'est l'impression du peintre qui revoit une étude retournée pendant quelques jours contre le mur : elle est pleine d'embus ; les glacis et les demi-teintes ont disparu; il ne la reconnaît pas.

Pourtant, une fois corrigés avec soin, les trois ou cinq cahiers de papier tellière, proprement vêtus d'une couverture grise ou bleue, ont assez bon aspect; l'auteur se rassure, et le manuscrit commence son voyage.

Un des plus brillants causeurs de ce temps, le poète Théodore de Banville, à qui l'on demandait un jour un moyen sûr de cacher un papier précieux, imagina immédiatement celui-ci : — Écrire une tragédie en cinq actes, un Arbogaste quelconque, glisser le papier que l'on veut dérober à toutes les recherches entre deux pages du manuscrit, ficeler

le tout et le déposer à la Comédie-Française. La cachette ne sera jamais découverte.

Ceci n'est qu'un spirituel paradoxe. On lit, au contraire, assez volontiers les manuscrits dans les théâtres; on les examine, notamment, avec conscience au Théâtre- Français, où il y a même trois lecteurs nommés à cet effet, comme il y avait trois juges aux Enfers : Minos, Éaque et Rhadamante. On cite même des exemples, fort rares, il est vrai, de pièces simplement remises chez un concierge de théâtre, qui ont été lues, reçues et jouées. Mais, comme nous n'avons jamais entendu parler de ces phénomènes que par des directeurs, nous les tenons, jusqu'à plus ample informé, pour choses chimériques et fabuleuses, telles que les évêques de mer ou la jument qui accoucha d'un lièvre, dont parle Hérodote. Du reste, le manuscrit qui nous occupe ne peut pas prétendre aux faveurs exceptionnelles : il est le manuscrit pris dans le sens absolu du mot, le manuscrit par excellence, le manuscrit symbole, et il lui faut suivre jusqu'au bout la Via dolorosa des drames en vers, le Calvaire des pièces bien écrites.

La première station de ce Chemin de la Croix, * aussi long et aussi pénible que celui du Sauveur

LA LÉGENDE DU MANUSCRIT. 2il

des Hommes, est naturellement le Théâtre-Français. Ayant fait un peu de toilette et s'étant armé du redoutable rouleau, l'auteur se dirige vers la glorieuse maison, et, le cœur battant à gros flocons dans sa poitrine, il franchit la porte de l'administration. Dès la première marche de l'escalier, une réduction du fameux Voltaire de Iloudon, les mains crispées sur les bras de son fauteuil, le guette au passage et lui ricane hideusement au nez; et, sur le palier du premier étage, la Rachel de Gérôme, dont la tète tragique semble émerger d'un long parapluie rouge, lui lance un regard qui donne le frisson. Un peu rasséréné cependant par l'aimable accueil du secrétaire de la Comédie, l'excellent M. Verteuil, le poète dépose son fardeau de rimes et quitte le théâtre, en proie aux sentiments les plus contraires, tremblant de crainte, palpitant d'espérance.

Après quelques mois d'angoisses, pendant lesquels il voit en rêve le titre de son drame flamboyer sur l'affiche saumon des colonnes Morris, l'auteur reçoit la fatale lettre, timbrée de la vénérable date: 1680, qui lui annonce avec une extrême politesse que la pièce n'a pas été admise à la lecture devant le comité et qu'il peut venir retirer son manuscrit.

— Jésus tombe pour la première fois! — Le coup est rude; mais, comme le Christ peint par les hondiemards du quartier Saint-Sulpice, le poète se relève sous le poids de sa croix et ne se laisse pas décourager. Qu'était-il allé faire, après tout, à la Comédie-Française? Une tentative sans espoir sérieux, le pèlerinage de tout hadji à la Mecque, rien de plus. Il reprend donc ces pauvres cahiers, déjà sabrés par les coups de crayon du lecteur, leur fait subir une seconde toilette à grand renfort de gomme élastique, et les déporte dans la Nouvelle- Calédonie du théâtre, dans le Nouméa littéraire pour lequel il n'est pas d'amnistie, c'est-à-dire à l'Odéon.

Oh! les factions dans la logette du premier étage, en attendant que le directeur ou tout au moins le secrétaire laisse enfin enfoncer sa porte! Oh! les interminables heures passées à regarder les photographies d'auteurs et d'artistes collectionnées par Emile, le concierge actuel, et par le vieux Constant, son célèbre prédécesseur! Comme il a eu le loisir de les examiner, le triste solliciteur, pendant ses longs pieds-de-grue, et comme il les connaît tous : le Frederick Lemaître débraillé, la Ristori avec son faux air de Muse, les Lyonnet en-

lacés fraternellement ! Il pourrait cataloguer ce musée intime ; il a lu vingt fois les cordiales dédicaces où la loge du comédien fraternise avec la loge du portier : A mon brave Constant! A mon cher Emile! et il sait par cœur les noms de ces acteurs qui étaient jeunes sous le consulat de Bocage, de ces actrices qui étaient jolies du temps des crinolines, et dont les images, pâlies par le temps et rongées par le soleil, semblent s'effacer et se perdre dans un lointain vague, comme leur gloire et leur beauté si vite évanouies.

Quelques mois de démarches et d'incertitudes s'écoulent lentement, et le manuscrit est de nouveau rendu à son auteur. — Jésus tombe pour la deuxième fois! — Mais le poète se fâche, pour le coup : il veut qu'on lui donne des raisons ; il demande, il obtient communication du « rapport », etil apprend alors avec stupéfaction qu'on a trouvé sa pièce intéressante et bien écrite, mais qu'elle ressemble à s'y méprendre à quelque antique Hyperninestre ou à quelque Abufàr antédiluvien, dont il ignorait jusqu'au titre.

Le manuscrit continue sa lamentable odyssée.

Semblable à la bouteille jetée à la mer par des marins en détresse, il devient le jouet de l'Océan

parisien. II s'échoue d'abord chez « l'homme de théâtre », de qui l'auteur est allé mendier la collaboration, un vieux carcassler du Boulevard du Crime, qui déclare, avant tout, « qu'il ne voit pas la pièce », retouche le scénario, y introduit assez de câbles et de ficelles pour gréer un vaisseau de haut bord, coupe impitoyablement les développements psychologiques, les tirades, les « mots d'auteur » et les « beaux vers », et propose finalement d'embellir l'ouvrage d'un décor de neige, avec le pont du torrent et l'enfant idiot qui égare dans la forêt le portefeuille bourré des papiers indispensables au dénouement. Le manuscrit fait ensuite escale dans un théâtre de drame, où l'on y voit un charmant sujet de comédie; puis dans un théâtre de comédie, où l'on y découvre un plan tout indiqué d'opéra comique. Il est apporté, un soir, en grande cérémonie, dans la loge d'un fort premier rôle en vogue, et, après avoir été accueilli d'un sourire courtois par l'énorme cabotin en train de « faire sa figure », il est négligemment jeté sur la table de toilette parmi les crêpés, les pots de fard et les pattes de lièvre; tandis que l'avertisseur, qui passe dans le corridor en glapissant : « le troisième acte! » montre sa tête par la porte entre-bâillée et

LA LÉGENDE DU MANUSCRIT. 2i5

demande respectueusement h M. Dozaincour si l'on peut sonner pour l'orchestre. Comme une balle de jeu de paume, le manuscrit rebondit dans un café littéraire, où vingt vaudevillistes brassent sans relâche des sujets de pièces et des dominos, et il est immédiatement reçu — succès aussi éphémère que platonique — par l'éternel directeur in partibus, le monsieur en redingote de pauvre à qui le ministre a promis, le matin même, une subvention de cent mille francs, et qui n'attend qu'une fin de bail ou une faillite pour « prendre la Gaîté ou l'Ambigu » et y faire refleurir le grand art. Mais une femme entretenue sur le retour, qui, moyennant quelques centaines de louis prêtées à un directeur aux abois, exhibe tous les soirs, sur une scène de troisième ordre, des robes de chez Laferrière et des diamants dignes d'une reine, autrefois volés pour elle par un caissier en fuite, a entendu parler du manuscrit : l'auteur court le lui porter sans délai, et il est déposé, cette fois, dans une magnifique coupe de vieux Japon, parmi un fouillis de cartes de fournisseurs et de membres du Jockey, à côté d'une fausse natte.

Et le manuscrit se détériore et se salit de plus en plus. Puant le musc et le tabac, graissé de cold-

cream et de blanc gras, maculé de taches de café et de bière, il est plus souillé qu'une vieille grammaire d'écolier, et ses feuillets décousus se développent d'eux-mêmes comme les lames d'un éventail énervé. Il passe des mains du cabot à celles du bas journaliste, tombe d'estaminet en brasserie, va de Gluny au Château-d'Eau, du théâtre Ballande aux Matinées des Jeunes ; et le déplorable auteur, qui le suit dans sa course folle, traverse des milieux impurs, vit dans les infamies, ôte son chapeau à des filles, donne la main à des drôles, devient aigre, envieux et méchant, ne travaille plus, gâte sa vie, et perd sa jeunesse.

Telle est, chers confrères, l'authentique et lugubre légende du Manuscrit. Nous la dédions aux rares débutants qui ne seraient pas certains d'avoir du génie, — car il est louable de décourager les médiocres, — mais nous ne nous faisons pas d'illusions. Beaucoup de jeunes présomptueux, pataugeant dans le cloaque des petits théâtres et brandissant un projet de vaudeville, continueront à se comparer au Camoëns sauvant les Lusiades. Pourtant nous n'aurons pas perdu notre peine si quelque honnête garçon, averti par notre cri d'alarme, s'aperçoit, en relisant sans parti pris un

LA LÉGENDE DU MANUSCRIT. 2i7

manuscrit de sa composition, qu'il est né pour faire un passable notaire ou un conservateur des hypothèques très suffisant, et se retire dans sa province, où il prendra femme et aura beaucoup d'enfants, — ce que nous lui souhaitons au nom de la Trinité du théâtre : l'exposition, le nœud et le dénouement. — Ainsi soit-il !

La nuit étant pure et criblée d'étoiles, il y avait foule sur le champ de foire; mais elle se pressait surtout, éblouie et charmée, devant la baraque des lutteurs, où quelques falots rouges et fumeux éclairaient la parade qui venait de commencer. Roulant leurs gros membres dans des maillots sales, et ignoblement parés de manchettes de fourrure aux pieds et aux poignets, les athlètes — quatre voyous aux têtes de belluaires — étaient rangés en ligne devant la toile peinte qui représentait leurs exploits; ils se tenaient là, le front bas, les jambes écartées, leurs bras aux durs biceps croisés sur les pectoraux. Auprès d'eux, le prévôt de l'établissement, ancien « sous-off )!), à la moustache tombante de vieux buveur d'eau-de-vie, serré

dans sa ceinture, un cœur de drap rouge sur son plastron de cuir, s'appuyait sur une paire de fleurets. La femme-canon, une rose dans les cheveux, avec un paletot d'homme enfilé contre la fraîcheur du soir par-dessus son pet-en-l'air de danseuse, jouait à la fois des cymbales et de la grosse caisse, et faisait un accompagnement enragé aux trois mesures de polka, toujours les mêmes, écorchées par un clarinettiste aveugle; et le patron de l'arène, espèce d'Hercule à face de galérien, son ventre de Silène sanglé dans un caleçon écarlate, rugissait des appels furieux dans un porte-voix. Mêlé à la foule des rôdeurs de barrière, des militaires en bordée et des filles à soldats, je considérais avec dégoût ce spectacle abject, dernier vestige des jeux olympiques.

Soudain la musique se tut et tout le public éclata de rire. Le pitre venait d'apparaître.

Il portait le costume ordinaire de son emploi : courte veste et bas chinés de paysan d'opéra comique, grand tricorne rejeté en arrière, perruque rouge à queue retroussée, avec un papillon au bout. C'était un tout jeune homme, hélas! mais son visage, emplâtre de farine, était déjà marqué de la flétrissure du vice. Se plantant devant le pu-

i250 CONTES EN PROSE.

blic et ouvrant niaisement la bouche, il montra des gencives saignantes, où manquaient presque toutes les dents. Le patron lui donna un grand coup de pied dans le derrière.

« Entrez ! » dit-il tranquillement.

Alors le dialogue traditionnel, ponctué de soufflets, s'engagea entre le saltimbanque et son paillasse, et toute l'assemblée s'esclaffait devant ces souvenirs de la farce classique, tombés du théâtre aux tréteaux, et dont le comique grossier, mais sûr, semble comme un crapuleux écho du rire de Molière. Le pitre déploya son impur génie, lançant à chaque instant une plaisanterie obscène, un calembour immonde, auquel son maître, simulant une pudique indignation, répondait par quelque taloche. Mais l'adroit bobèche excellait dans l'art de recevoir des camouflets. Il savait à merveille courber son corps en arc de cercle sous l'impulsion d'un coup de pied, et, après avoir reçu sur la joue droite une gifle donnée à tour de bras, il enflait immédiatement son visage avec la langue et se mettait à pleurnicher jusqu'à ce qu'un nouveau soufflet eût fait passer la fluxion artificielle dans sa joue gauche. Les coups pleuvaient sur lui drus comme grêle, et, s'envolant sous les mornifles, la

farine de sa face et la poudre rouge de sa perruque l'enveloppaient comme une nuée. Enfin, il épuisa toutes les ressources de la basse scurrilité, tordions ridicules, grimaces grotesques, fausses coliques, chutes à plat ventre, etc., jusqu'au moment où le patron, jugeant le boniment assez long et le public suffisamment amorcé, le congédia par une dernière paire de calottes.

La musique reprit alors avec une telle violence que les toiles peintes en tremblèrent. Le pitre, ayant saisi les baguettes d'un tambour fixé à l'un des montants de l'échafaudage, mêla une triomphante série de ra et de ^ff au bombardement de la grosse caisse, au tonnerre fêlé des cymbales et aux glapissements éperdus de la clarinette. Le maître lutteur, mugissantde nouveaudans son porte-voix, annonça que la représentation allait commencer; en signe de défi, il lança trois ou quatre vieux gants d'escrime à des compères ; la foule se précipita dans la baraque, et bientôt il ne resta plus qu'un faible groupe de badauds devant les tréteaux déserts.

J'allais m'éloigner, lorsque je remarquai, tout à côté de moi, une vieille femme qui regardait avec une étrange fixité ces planches vides où brûlaient toujours les falots sanglants. Elle portait le bonnet

de linge et le fichu croisé des plus pauvres femmes du peuple, et toute sa personne respirait la décence et l'honnêteté. Me demandant quel puissant intérêt pouvait la retenir à cette place, je l'examinai avec plus d'attention, et je vis que ses yeux étaient pleins de larmes et que ses mains, qu'elle joignait contre sa poitrine, étaient crispées par le désespoir.

« Qu'avez-vous? lui dis-je en m'approchant d'elle, poussé par une sympathie instinctive.

— Ce que j'ai, mon bon monsieur? s'écria la vieille en fondant en larmes. J'ai qu'en passant sur ce champ de foire... oh! bien par hasard, je vous assure, car je n'ai pas le cœur au plaisir... en passant devant cette horrible baraque, je viens de reconnaître, dans le malheureux qui recevait tant de soufflets... mon propre fils, monsieur, mon unique enfant!... C'est le chagrin de toute ma vie, voyez-vous ! Je ne savais pas ce qu'il était devenu depuis... ah ! depuis que mon pauvre défunt l'a fait embarquer comme mousse... II était apprenti chez un quincaillier, monsieur; il a volé son patron, lui, le fils de deux honnêtes gens !... Moi, j'aurais pardonné. . . Voussavez, les mères! . . . Mais mon homme, quand on est venu lui dire que son fils avait volé, il était comme fou!... C'est de ça qu'il est mort,

DEUX PITRES. io3

bien sur!... Je n'avais jamais revu le malheureux enfant. Voilà cinq ans que j'étais sans nouvelles de lui. Je cherchais à me tromper. Je me disais : l'expérience l'aura corrigé. . . Et là, là, tout à l'heure. . . »

Et la vieille sanglotait à faire pitié. Un rassemblement s'était formé. Ce n'était plus à moi qu'elle parlait, ce n'était pas à la foule; c'était à ellemême, à sa propre douleur !

c Lui, mon Adrien! un enfant que j'ai nourri de mon lait! Saltimbanque sur un théâtre de foire! Frappé, insulté devant tout le monde !... Lui, que j'ai sauvé, quand il a été si malade, à quatre ans, paillasse dans une baraque!... Lui, le beau bébé dont j'étais si fière et que je faisais admirer à mes voisins, lorsqu'il était tout petit et qu'il se roulait tout nu sur mes genoux, en tenant son petit pied dans sa main!... »

Tout à coup, à ce moment de son navrant monologue, la vieille femme s'aperçut qu'on l'entourait, qu'on l'écoutait. Elle promena sur les spectateurs un regard étonné, comme quelqu'un qui s'éveille en sursaut; elle me reconnut, moi qui l'avais interrogée, et devint affreusement pâle :

« Qu'est-ce que j'ai dit? bégaya-t-elle. Laissezmoi passer ! »

Et, brusquement, nous écartant tous avec un geste impérieux, elle s'éloigna d'un pas rapide et disparut dans la nuit.

Cette aventure m'avait vivement impressionné; j'y pensais souvent, et depuis lors, quand le hasard mettait devant mes yeux une créature affreuse et dégradée, — la fille du coin de la rue traînant sa jupe de soie claire dans le sillon lumineux d'un bec de gaz, ou le bohème alcoolisé, avachi sur une banquette de café et penchant saface verte surson verre d'absinthe, — je songeais : « Dire que cet ètre-là a été un petit enfant! »

Or, peu de temps après cette rencontre, — ayons soin de ne pas indiquer la date, — l'on m'entraîna dans une tribune de la Chambre des députés pour assister à une séance à sensation. Peu importe la loi qu'on devait discuter ce jour-là, mais c'était l'éternelle et monotone histoire : un candidat au ministère, ancien homme d'opposition, proposait de porter atteinte à je ne sais quelle liberté qu'il avait revendiquée naguère avec beaucoup de virulence et d'énergie. Une fois de plus, l'homme au pouvoir allait manquer aux promesses du tribun. En bon français, cela s'appelle trahir; mais en langage parlementaire, on emploie cette périphrase :

€ accomplir une évolution ». L'opinion était partagée, la majorité incertaine ; et du discours qu'il allait prononcer dépendait le sort de ce personnage politique. Aussi, ce jour-là, les législateurs étaient à leur poste, et la Chambre ne ressemblait pas, comme d'habitude, à une classe d'écoliers turbulents tenue par un pion sans autorité. La buvette devait être déserte, et les députés des centres euxmêmes n'étaient pas absorbés dans leur correspondance particulière.

L'orateur monta à la tribune. Il avait la banale figure de l'avocat à favoris, aux yeux effrontés, aux lèvres débordantes et comme grossies par l'abus de la parole. Il feuilleta d'abord ses paperasses avec un air d'importance, goûta son verre d'eau sucrée, se campa droit sur les reins; puis il se mit à débiter un discours vide de sens, avec la dégoûtante facilité du barreau, abusant des idées vagues, des termes abstraits, des mots en ment et en ion, des clichés et des phrases toutes faites. Un murmure flatteur accueillit la fin de l'exorde ; car le peuple français, en général, et le monde politique, en particulier, manifeste un goût dépravé pour ce genre d'éloquence. Enhardi, le beau parleur entra alors dans le vif de la question et chanta cyniquement la

palinodie. Il ne reniait aucune de ses opinions, ne répudiait aucun de ses actes, il serait toujours libéral (coup de poingdansrestomac);maisce qui était bon hier pouvait être dangereux aujourd'hui; vérité au delà des Alpes, erreur en deçà. On abusait de la longanimité du gouvernement. Et il effrayait l'Assemblée, devenait prophétique, lâchait les hydres. Il risqua même un peu de lyrisme, marchant dans de vieilles métaphores déjàéculées <lu temps de Cicéron, et comparant tour à tour sa politique, dans la même phrase, à un pilote, à un coursier et à un flambeau. Tant de poésie ne pouvait qu'accentuer le succès : il y eut une salve de bravos, et l'opposition grogna, pressentant sa défaite. Des interruptions violentes éclatèrent; des voix furieuses rappelaient sa vie passée à l'orateur, lui jetaient ses paroles d'autrefois comme des insultes. Il ne s'émut pas et prit un air de dédain qui fit le meilleur effet. Alors les bravos redoublèrent et il souriait vaguement, songeant sans doute aux épreuves de V Officiel dont il pourrait tout à l'heure, sans trop de mensonge, charger les marges de « Profondes sensations » et de « Longs applaudissements ». Aussi, quand le calme se rétablit, sûr du succès, il affectait une sérénité majes-

tueuse. Il reprit son discours, plaiiant comme une oie, se lançant dans la haute doctrine, citant Royer-Collard.

Mais je n'écoutais plus. Le scandaleux spectacle donné par ce cabotin politique, qui sacrifiait des principes éternels à son intérêt d'un jour, évoquait dans mon souvenir la baraque des lutteurs. La rhétorique glacée de cette harangue, où ne vibraient ni rémotion ni la loyauté, me rappelait le boniment appris par cœur du pitre enfariné des tréteaux. L'air de superbe qu'avait pris l'orateur sous la pluie des reproches et des injures, ressemblait singulièrement à l'indifférence du paillasse bruyamment souffleté. Ces phrases sonores qui venaient de retentir sonnaient faux comme une musique foraine. Le mot « liberté » ronflait comme la grosse caisse; « l'intérêt public » et « le salut de l'État » se heurtaient avec un bruit discordant comme celui des cymbales; et quand ce farceur eut parlé de son « patriotisme », j'avais cru entendre le couac d'une clarinette.

Un long brouhaha me tira de ma rêverie. Le discours était terminé, et, descendu dans l'hémicycle, l'orateur donnait des poignées de main. On allait voter, les urnes circulaient; mais le résultat

était prévu et la foule des tribunes s'écoulait déjà.

En traversant le vestibule, je vis une vieille dame en noir, fort entourée; elle était vêtue comme une bourgeoise cossue et paraissait radieuse. J'arrêtai un de ces petits jeunes gens bien mis comme on en voit trotter dans les corridors des ministères, — je le connaissais un peu, — et je lui demandai quelle était cette dame.

(( C'est la mère de l'orateur, me répondit-il avec une émotion administrative... Elle doit être bien fière! »

Bien fière!... La vieille maman qui pleurait si fort sur le champ de foire ne l'était pas, elle ! et, si la mère de Sa future Excellence avait réfléchi, elle aurait regretté, elle aussi, le temps où son fils était tout petit et se roulait tout nu sur les genoux maternels, en tenant son petit pied dans sa main!...

Mais, bah ! tout est relatif, même la honte.

J'ai eu vingt-cinq ans, — comme c'est déjà loin, bon Dieu ! — et, dans ce temps-là, quiconque accouplait deux rimes avait pour moi du prestige. Alors j'avais des trésors d'indulgence et d'amitié pour le moindre bohème qui m'honorait de la confidence d'un sonnet, et, aujourd'hui encore, je suis assez naïf pour m'étonner douloureusement quand je ne rencontre pas chez un poète l'accord du caractère et du talent.

Je brûlais de cette ardeur de néophyte, lorsqu'un camarade me proposa de faire la connaissance d'Albert Merlin, jeune poète déjà célèbre dans toutes les brasseries de la rive gauche. Anarchiste et athée, Albert Merlin était rédacteur en chef du journal satiri([ue Le Coléoptères dans lequel il avait

publié d'assez jolis vers, imités à la fois de Villon et de Murger, mais où l'on sentait un certain bouillonnement de jeunesse. C'était crânement intitulé : Contes d'estoc et de taille; l'auteur y traitait Dieu sans façon, « blaguait » l'édifice social, et se plaignait amèrement d'une personne nommée Rosette.

Songez qu'à cette époque j'étais un humble employé de ministère, allant tous les matins à son bureau avec un petit pain dans sa poche, un bon jeune homme qui vivait chez sa maman et qui apportait au pot-au-feu familial ses appointements à la fm du mois, un timide qui cachait ses vers comme des crimes; et vous comprendrez mon émotion à la pensée de voir un personnage illustre, qui ne passait jamais devant les Tuileries sans leur montrer le poing, — on était sous l'Empire, — et dont l'entrée au bal Bullier faisait sensation.

Je connaissais de vue le grand homme : je l'avais rencontré sur le boulevard Saint-Michel le jour même où sa charge avait paru dans Le Coléoptère, avec une grosse tête sur un petit corps. J'avais reconnu l'original de cette caricature dans ce gros brun, à l'œil effronté, qui passait, étoffé par un lourd paletot, coiffé d'un chapeau Rubens aux larges ailes, et armé d'une canne d'incroyable, presque

aussi grosse qu'une des colonnes torses du baldaquin de Saint-Pierre de Rome. Il s'avançait, emplissant de son importance le large trottoir, souriant de loin à sa propre image appendue à l'étalage de tous les marchands de journaux; et les étudiants, assis devant les portes des cafés, le montraient du doigt en se parlant tout bas d'un air bêtement respectueux. J'avais compris, à son aspect, ce que c'était que la Gloire.

Le camarade qui voulait bien me présenter me conduisit, un soir de décembre, par un horrible temps de dégel, à la petite Brasserie de V Avenir, située dans le bas de la rueMonsieur-le-Prince, où Albert Merlin tenait ses assises.

Quand nous entrâmes, — je me rappelle que mon cœur battait, ma parole d'honneur ! — je fus suffoqué par une odeur combinée de tabac et de choucroute. Au fond d'un nuage de fumée, installé devant une des tables en bois de la brasserie, Albert Merlin achevait son repas du soir en compagnie du patron de l'établissement; et la servante, une malheureuse fille chlorotique, dont une mentonnière entourait la joue fluxionnée, venait de déposer devant eux un saladier de haricots rouges à l'huile.

Le gros garçon nous reçut sans se lever, mais

avec la bienveillance qui sied aux hommes supérieurs. « Catherine, deuxbockspourcesmessieurs... et bien tirés! » Il se déclara fort aise de me voir, dit qu'il connaissait des vers de moi, qu'il les trouvait bons, m'offrit la publicité du Coléoptcre, fut très cordial enfin, avec une nuance de protection. Très ému, je balbutiai quelques compliments, en osant à peine lever les yeux sur le grand homme, et, lorsqu'il remit le nez dans son assiette, j'examinai les lieux honorés par sa présence, le nid de l'aigle; mon regard respectueux s'arrêta tour à tour sur le râtelier des pipes, sur la fontaine à bière, sur l'immense feutre du poète, suspendu à une patère. Les peintres qui fréquentaient ordinairement la Brasserie de l'Avenir en avaient décoré les murailles de séditieuses caricatures et de truculentes ébauches. Le portrait du patron, gros sac à vin, dont l'ignoble original assaisonnait en ce moment la salade de haricots, coudoyait une nature morte — la douzaine d'huîtres, avec le citron et le couteau — assez bien « chiquée ». Un Napoléon III, seulement vêtu du grand cordon de la Légion d'honneur, était entouré de divers paysages, dont la fumée des pipes et des soupes au fromage n'avait pu éteindre les tons brutaux et canailles; et

cela évoquait, non l'étude consciencieuse de l'artiste devant la nature, mais le temps perdu par les rapins en bordée, les interminables parties de billard à la casserole chez la mère Alexis, à Marlotte, et les tours de Marne en canot, où la chanson d'une femme en cheveux, assise au gouvernail, déshonore la mélancolie du crépuscule. Sur le panneau principal, au-dessus de l'énorme poêle de faïence, une grande blonde était peinte toute nue, avec des bas rayés en long et des bottines roses, portant trois chopes mousseuses sur un plateau.

Ce fut au milieu de ce musée qu'Albert Merlin, tout en savourant son mazagran, me fit l'honneur de développer devant moi ses théories sociales, artistiques et religieuses. Je l'écoutais avec une admiration mêlée d'épouvante, — car il venait de décréter, en quelques phrases pleines d'éloquence, l'abolition de la prosodie etde lareligion catholique, — quand la porte de la brasserie s'oumt, et une jeune femme, jolie brunette assez bien nippée, entra dans une bouffée d'air humide, courut s'asseoir à côté du poète, lui prit la tête à deux mains, et lui dit tout haut dans l'oreille :

€ Donne-moi cent sous pour mon fiacre... Je vais à Valentino avec Henriette. »

Le poète sourit à l'exigence de son enfant gâtée ; mais il n'avait pas sur lui cette faible somme; il l'emprunta, non sans quelques difficultés, aupatron de la brasserie, et, tout en remettant l'argent à sa maîtresse, il nous la présenta en ces termes :

« La Rosette des Contes d'estoc!... y>

A peu près comme Lamartine eût pu dire : L'Elvire des Méditations,

Nous nous inclinâmes. La jeune femme s'était déjà levée pour partir; elle retira de sa poche une lettre qu'elle remit à son amant.

« Tiens! dit-elle. J'ai trouvé ça pour toi à l'hôtel.))

Puis elle s'enfuit, laissant derrière elle un léger relent de fourrure et de parfumerie à bon marché.

« Vous permettez? » fit le poète en décachetant la lettre, d'où il retira deux billets de banque.

Nous permettions. Il la parcourut rapidement, eut un sourire, et me tendant le papier :

« Lisez ça, dit-il. C'est de ma petite sœur... Et dites si l'on n'écrit pas gentiment en province. »

Et je lus la lettre suivante :

< Auray, le 1" décembre 1868.

< Mon cher Albert,

« Bien que tu ne nous écrives plus, je suis sûre que tu as toujours plaisir à recevoir de nos nouvelles. Maman me charge de t'en donner, en t'envoyant ta pension pour ce mois-ci. Elle est toujours irritée contre toi, et c'est mon chagrin de tous les instants; mais tu sais comme elle est, si austère et si pieuse ! J'ignore ce qu'on a pu lui dire de la vie que tu mènes à Paris, ni ce qu'il y avait dans cet affreux journal où tu écris et qu'on lui a montré. Cela ne regarde pas les petites filles, et je suis bien contente de ne rien savoir pour n'être pas forcée de te donner tort. Mais, va ! si mécontente qu'elle soit, maman t'aime toujours de tout son cœur. Ce matin, en me disant : Tu écriras à Albert, elle essayait de prendre un air calme; mais, quand elle m'a remis les deux billets de cent francs pour te les envoyer, j'ai bien vu que sa main tremblait. Puis elle est allée s'asseoir dans l'embrasure de la fenêtre du salon, devant son métier à tapisserie, et elle est

restée la tête baissée, regardant son ouvrage sans y travailler. Elle a oublié que j'étais là, et, au bout d'une minute, elle a dit d'une voix sourde : Ce malheureux enfant! Si tu la voyais, avec ses cheveux qui sont devenus tout gris, elle te ferait mal.

« Moi, au contraire, il paraît que je suis une sans-cœur; car, malgré tout le chagrin que vous nous faites, monsieur, je ne me suis jamais si bien portée. Il paraît même que je suis très embellie. Savez-vous bien que je vais sur mes dix-sept ans? A la Saint-Michel, quand le vieux Nédelec nous a apporté ses fermages, il ne voulait pas me reconnaître, tant il me trouvait grandie. Mais j'ai toujours mes vilaines mains rouges qui me désolent.

« Je te dis cela pour te faire sourire; mais, au fond, je suis toute triste, et il n'y a plus de gaieté à la maison depuis que tu es fâché avec maman. Je ne me permets pas de te faire de la morale, car je ne suis qu'une petite provinciale très sotte, et môme — entre nous, tout bas, tout bas — je ne comprends pas de quoi l'on t'accuse. De négliger tes devoirs religieux? Mais je t'avouerai que la grand'messe est bien longue et que j'y ai souvent des distractions. D'écrire des vers? Mais c'est très gentil, les vers. La poésie, c'est de la musique qui veut

dire quelque chose, et tu peux en croire ta malheureuse sœur, qui a déjà fait ses dix ans de piano forcé. Il est vrai que M. l'archiprêtre et notre vieil ami M. Mathieu, — tu sais, Tentomologiste, — te reprochent encore d'être un républicain, un rouge, comme on dit à Auray; mais je n'entends rien à la politique. N'importe, tu dois avoir très mal agi, puisque maman pleure. Oh ! si tu voulais, mon frère chéri, mon bon Albert, tu n'aurais qu'à revenir, et tout serait fini, et maman t'ouvrirait ses bras. Encore une fois, je ne veux pas te tourmenter, etje serais désolée que tu pensasses à ta petite sœur comme à une sermonneuse; mais ce matin, en visitant le fruitier, j'ai retrouvé une belle poire, la plus belle du verger, que j'avais mise de côté pour toi au moment de la récolte, car j'espérais que nous t'aurions un peu à la fin des vacances. Eh bien ! elle n'est plus ofîrable; elle est toute blette, et — tu en riras si tu veux — cela m'a fait beaucoup de peine. « Adieu, mon cher Albert, je t'embrasse sur la tempe gauche, — tu sais, c'est ma place, — etje te redis encore : Viens vite, et tu verras.

« Ta sœur qui t'aime.

«Julie Merlin. »

En achevant cette lecture, — faut-il en convenir? — j'avais les larmes aux yeux. Cette lettre de vierge, qui avait traîné dans les jupes d'une fille et qui s'y était imprégnée de son patchouli, excitait en moi la pitié, comme la vue d'un bouquet de violettes tombé au ruisseau. Je regardais Merlin ; lui aussi paraissait tout attendri.

(( Eh bien? » dis-je avec anxiété.

Mais, ridiculement sentimental, je m'étais mépris sur la nature de son émotion ; elle n'avait rien que de littéraire.

a N'est-ce pas qu'elle est bien, la lettre de la petite sœur?... dit le poète de la brasserie. Un peu « gnian-gnian », un peu « coco », si vous voulez... Mais c'est « vécu », c'est sincère, on a beau dire... Je la fourrerai dans mon prochain roman... »

A partir de ce jour-là, j'ai admis qu'un homme de talent pouvait être un drôle.

Les Brésiliens au teint couleur jus de tabac, garrottés de chaînes d'or et dont le portefeuille est gonflé de comptes de reïs, s'imaginent connaître Paris quand ils ont assisté à une « première » d'opérette, fait le tour du « persil » au Bois de Boulogne et soupe dans un restaurant de nuit; et nous sommes de tels fanfarons de vice que nous donnons volontiers le titre de Parisien à quiconque comprend vite un calembour et sait le prix d'une fille à la mode. En réalité, la vie tout entière d'un observateur ne suffirait pas pour explorer à fond la monstrueuse capitale, dontchaquequartier, chaque rue même, a sa physionomie personnelle, son caractère original. La difl'érence des types qu'on y rencontre est si tranchée que leur déplacement

semble impossible. Quelle surprise pour le flâneur, s'il voyait un coulissier juif des environs de la Bourse traverser les paisibles cours de l'Institut!

Cette infinie variété d'aspect des rues de la grande ville est pour le véritable Parisien, pour le Parisien de Paris, une source inépuisable d'intérêt, et entretient chez lui, pourvu qu'il soit doué de quelque puissance imaginative, la fraîcheur et la vivacité d'impressions du voyageur débarqué de la veille. Moi-même, qui suis né à Paris, qui l'ai toujours habité, et qui pourrais me plaindre, comme Alfred de Musset, d'en connaître tous les pavés, je suis encore étonné bien souvent des découvertes que j'y fais dans mes promenades aventureuses. N'ai-je pas trouvé la silencieuse mélancolie d'un canal de Venise derrière la manufacture des Gobelins, et dans Grenelle, à deux pas du Champ-de- Mars, une place publique du Caire, brûlée de soleil, un excellent décor pour le meurtre du général Kléber, percé de six coups de poignard par le fanatique Souleyman-el-Habbi?

Quand je vins habiter le coin perdu du faubourg Saint-Germain, où je vis depuis une dizaine d'années, je me pris d'affection pour la très calme et presque champêtre rue Rousselet, qui s'ouvre juste

devant la porte de ma maison. Au xvir siècle, elle s'appelait V Impasse des Vaches et elle n'était sans doute alors qu'un chemin à fondrières; mais quelques seigneurs avaient déjà construit, de ce côté, leur « maison des champs », et c'est là qu'est morte Madame de la Sablière, l'excellente amie de La Fontaine, dans son logis, « près des Incurables ». Un hôtel du siècle dernier, situé au coin de la rue Oudinot, est devenu l'hôpital des frères Saint-Jean-de-Dieu, et les arbres de leur beau jardin dépassent le vieux mur effrité qui occupe presque tout le côté droit de la rue Rousselet. De l'autre côté, s'étend une rangée d'assez pauvres maisons, où logent des artisans et des petits employés, et qui toutes jouissent de la vue du jardin des Frères. La rue Rousselet est très mal pavée, le luxe du trottoir n'y apparaît que par tronçons; l'une des dernières, elle a vu disparaître l'antique réverbère à potence et à poulie. Peu de boutiques, et des plus humbles : l'échoppe du cordonnier en vieux, le trou noir de l'Auvergnat marchand de charbon, le cabaret d'angle avec l'enseigne classique : Au bon coing; et de tristes épiceries où vieillissent dans un bocal des sucres d'orge, fondus par vingt étés et gelés par vingt hivers, à côté

d'images d'Épinal, — une page de hussards dans leur uniforme de 1840, ou le portrait authentique et violemment peinturluré du Juif-Errant, encadré des couplets de la célèbre complainte. — Des linges sèchent aux fenêtres, les poules picorent dans le ruisseau. On se croirait là dans un faubourg de province très reculée, un de ces faubourgs qui s'en vont vers la campagne et où la ville redevient village.

Comme il passe à peine une voiture par quart d'heure dans la rue Rousselet, on y laisse jouer les enfants, qui sont nombreux dans les quartiers populaires; car les pauvres gens sont prolifiques et ignorent les doctrines de Malthus. Ils n'ont point le souci de doter le « gosse » ou la fillette, qui entreront en apprentissage à douze ans et gagneront leur vie à seize ; et dans aucun ménage d'ouvriers on n'a jamais entendu dire, comme dans Gabrielle:

Si tout va de la belle façon, Nous pourrons nous donner le luxe d'un garçon.

Aussi, dans le renfoncement du vieux mur, sous la charrette abandonnée, il y a de fameuses parties de billes, allez ! C'est effrayant ce qu'on y use de

fonds de culottes! et, à quatre heures, à la sortie de l'école des Frères de la rue Vaneau, la rue grouille de moutards. J'ai fini par les connaître, à force de passer par là, par m'intéresser à eux, par leur sourire. Pour eux non plus je ne suis pas un inconnu, et souvent il me faut interrompre ma rêverie et répondre à un c Bonjour, m'sieu ! » que me lance une gamine en bonnet rond ou un jeune drôle en pantalon trop large. A la Fête-Dieu, quand 41s établissent des petites chapelles devant les portes, avec une serviette blanche, une bonne Vierge en plâtre, trois roses dans un verre et deux petits chandeliers en plomb, ils me poursuivent en secouant une soucoupe où ma pièce de deux sous •sonne joyeusement. Enfin ils me traitent en voisin, en ami, moi, le passant absorbé et inoffensif. Par les jours de septembre où il fait du vent, les galopins écartent devant moi la ficelle de leur cerfvolant, et, les soirs d'été, la petite fille qui saute en demandant « du vinaigre » s'arrête pour me laisser enjamber la corde.

C'est ainsi que j'ai remarqué la petite boiteuse, — il y a bien longtemps de cela, je venais de m'installer dans le quartier et elle pouvait avoir alors huit ou dix ans. — Ce n'était pas elle, hélas! qui

aurait pu demander « du vinaigre ». En grand deuil, — son père, un compagnon charpentier, venait de mourir, — elle s'asseyait sur une borne, sa petite béquille dans sa jupe, et elle regardait jouer les autres. Elle m'attendrissait, avec son air triste et sage, ses grands yeux bleus dans sa figure pidotte, et ses bandeaux châtains sous son béguin noir. A la longue, elle avait vaguement deviné ma pitié dans mon regard ; elle y répondait par un sourire mélancolique. Je lui disais au passage : « Bonjour, mignonne ! »

Du temps s'écoula, — deux ou trois ans passent si vite ! — et, un jeudi matin du mois de mai, où le jardin des Frères Saint-Jean-de-Dieu embaumait la verdure nouvelle et où des fils de la Vierge flottaient dans l'air, je m'aperçus, en sortant de chez moi, vers onze heures, que la rue Rousselet avait un aspect de fête inaccoutumé. Parbleu ! c'était le jour de la première communion des enfants. L'ouvrier, qui mangeaittous les soirs dujésuite en lisant son journal, avait eu beau déclamer... « On n'est pas des païens » avait déclaré la maman, et les enfants étaient tout de même allés au catéchisme. Et puis, la première communion des gamins, c'est une occasion de « caler l'atelier », de faire une

LA ROBE DLANCHE. 275

petite noce ; et le savetier radical , qui fumait sa pipe sur le seuil de sa boutique, pouvait bien hausser les épaules et murmurer entre ses dents : « Ah ! malheur î » la rue n'en avait pas moins son air des dimanches. Eh! là-bas, la petite blanchisseuse, qui courez en portant sur vos deux mains une chemise d'homme empesée comme une cuirasse, dépêchez-vous ! La pratique a fini de se raser devant le miroir attaché à l'espagnolette de la croisée, et l'on s'impatiente. Il y a de la presse aussi chez le pâtissier de la rue de Sè>Tes : dès hier soir, on commandait des godiveaux, et la fruitière du n" 9 est en train de faire une scène, parce qu'on a oublié son nougat. Chez le perruquier, par exemple, — la boutique peinte en bleu, où le plat à barbe en cuivre frissonne au vent printanier, — ça empeste encore le cheveu brûlé, mais l'ouvrage est fini depuis longtemps; toute la marmaille était frisée dès sept heures du matin. Maintenant, c'est une affaire bâclée, on revient de l'église, et le monde se met aux fenêtres pour voir passer les communiants. Superbes, les garçons, avec la veste neuve et le brassard de satin à franges d'or, excepté Victor, pourtant, le fils de l'ébéniste, qui vient d'attraper une paire de calottes. (Aussi quelle idée de laisser

tomber sa tartine de raisiné sur son pantalon ! Cet animal-là n'en fait jamais d'autres; ça lui apprendra.) Mais ce sont les petites en blanc qui sont jolies ! Les blondes surtout ! Le voile de mousseline leur sied à ravir. Elles le savent bien, les coquines, et elles baissent les yeux pour se donner une mine plus virginale, et aussi pour regarder leurs gants de fdoselle, les premiers qu'elles aient mis de leur vie. Pour les brunes, elles ont un peu l'air de mouches tombées dans du lait; mais, n'importe, leurs mamans ne sont pas les moins fîères. Oh! les pauvres mamans! elles se sont faites belles pour la circonstance, et elles ont arboré des toilettes qui révèlent des poèmes de misère et d'économie. Voilà une pèlerine de velours qui doit dater de l'Exposition de 1867, et voilà un cachemire français qui connaît certainement le chemin du Mont-de-Piété. Bah! les fillettes qui les accompagnent sont quand même habillées tout battant neuf; et, lorsque la pèlerine dit au cachemire : (( Elle est joliment forcle^ votre demoiselle ! » le cachemire répond d'un ton satisfait : « Que voulezvous? A va sur ses treize ans. » Et la pèlerine conclut : « Gomme ça nous pousse ! » Enfin, c'est un beau jour pour tout le monde; et les pères —

ces hommes ! ça ne croit à rien — peuvent « blaguer » la cérémonie chez le marchand de vins, il n'est pas moins vrai que tout à l'heure, à la paroisse, quand l'orgue jouait en sourdine et quand les enfants ont marché vers l'autel, en file indienne, les garçons d'un côté, les filles de l'autre, le cierge allumé à la main, toutes les mamans ont pleuré.

J'avais bien vite reconnu ma petite boiteuse dans le nuage blanc des communiantes. Était-ce à cause de sa béquille noire sur laquelle elle s'appuyait pour sautiller, ou à cause de la robe de veuve de sa pauvre vieille mère qui la tenait par la main? Mais elle me sembla plus immaculée, plus pure, plus blanche que les autres. Elle me parut aussi plus émue, plus recueillie que ses compagnes; son visage enfantin avait une expression naïve et mystique qui eût tenté le pinceau d'Holbein.

Ce jour-là j'accentuai pour elle mon bonjour amical, etj'étais tout heureux, en m'éloignant, de penser qu'elle aussi avait eu sa robe blanche. Une robe blanche ! l'idéal de la parure pour les filles du peuple !

Depuis lors, plusieurs printemps ont fleuri et, par de belles matinées du mois de mai, plusieurs fois le vent parfumé a fait flotter les voiles blancs

des communiantes de la rue Rousselet. Des années ont passé, des années avec leurs printemps, mais avec leurs hivers aussi; des choses ont changé, des gens ont vieilli dans ce paisible quartier. D'autres enfants jouent encore aux billes sous la vieille charrette, mais le perruquier a fermé boutique; le savetier radical fume toujours sa pipe sur le seuil de son échoppe, mais sa barbe a grisonné; enfin on a lu, un jour, un billet bordé de noir, collé avec quatre pains à cacheter sur les volets fermés de la fruitière du n" 9, et, maintenant, c'est une blanchisseuse qui s'est établie là pour faire concurrence à l'ancienne, qui demeure en face. Mais cela ne réussira pas, car la mère Vernier, la femme de ménage, — une langue d'enfer dontje vous conseille de vous méfier, — prétend que la nouvelle patronne est une sans-soin qui lui a perdu une camisole, et que ses ouvrières sont des rien du tout, qui batifolent avec le sergent de ville, — vous savez, ^ le grand blond médaillé, celui qui a une si belle moustache tombante de buveur d'cau-de-vie. — Malgré tout, la rue Rousselet a conservé à peu près sa physionomie d'autrefois, et le mur des Frères Saint- Jean est plus dégradé que jamais par les saxifrages. Mais la petite boiteuse ?

Hélas ! elle a très peu grandi, bien qu'elle soit une jeune fille à présent et qu'en comptant sur mes doigts je découvre qu'elle aura bientôt vingt ans. Quand je la rencontre, sautillant plus lourdement sur sa béquille, — une béquille neuve, un peu plus haute que l'ancienne, — je n'ose plus dire : « Bonjour, mignonne ! » et je me contente de lui tirer mon chapeau. D'ailleurs, elle sort rarement. Sa mère est maintenant concierge dans la maison du brocheur, et la fenêtre de la loge, qui donne sur la rue, est placée trop haut pour que je puisse y jeter un regard en passant; mais la présence de ma petite amie se trahit par le bruit incessant de sa machine à coudre. Elle travaille pour la confection, et il paraît qu'elle gagne d'assez bonnes journées. On m'a assuré qu'elle est bien plus inhrme que je ne croyais et qu'elle a une jambe toute séchée. Elle ne se mariera pas. Quel dommage!

Cependant, presque toutes ses camarades de première communion ont déjà mis leur seconde robe blanche, celle du mariage. L'autre samedi encore, l'épicière a marié sa fille à son premier garçon. (Je me doutais bien que ça finirait par là; les dimanches soirs, quand la mère prenait le frais sur le pas de sa porte et quand les jeunes

gens jouaient à la raquette, ils envoyaient toujours le volant dans l'allée du n" 23, qui est noire comme un four, et ils disparaissaient ensemble, censément pour le ramasser. Gomme c'est malin!) Oh ! l'épicière a bien fait les choses : on est allé autour du lac en grande remise et l'on a dîné à la Porte-Maillot. Eh bien ! au moment où la mariée est montée en voiture, avec sa traîne de soie blanche et sa fleur d'oranger dans les cheveux, — elle a l'air insolent, cette grande rousse ! — j'ai aperçu ma pauvre petite boiteuse qui se tenait à quelques pas de là, appuyée sur sa béquille, et qui regardait d'un œil d'envie.

Hélas ! il n'y aura bientôt plus qu'elle, de toutes les filles de son âge, dans la rue Rousselet, qui n'aura mis de robe blanche qu'une fois dans sa vie !

Il avait dix ans à peine quand on l'aiTêta, une première fois, pour vagabondage.

Il dit aux juges ceci :

« Je m'appelle Jean-François Leturc, et voilà six mois que je suis auprès de l'homme qui chante, entre deux lanternes, sur la place de la Bastille, en frottant une corde à boyau. Je dis le refrain en même temps que lui, et ensuite c'est moi qui crie : « Demandez le recueil de chansons nouvelles, dix centimes, deux sous ! » Il était toujours en ribote et me battait; voilà pourquoi les agents m'ont trouvé, l'autre nuit, dans les démolitions. Avant, j'étais avec celui qui vend du poil à gratter. Ma mère était blanchisseuse, elle se nommait Adèle. Autrefois un monsieur l'avait établie dans un rez-

de-chaussée, à Montmartre. C'était une bonne ouvrière et qui m'aimait bien. Elle gagnait de l'argent parce qu'elle avait la clientèle des garçons de café et que ces gens-là ont besoin de beaucoup de linge. Le dimanche, elle me couchait de bonne heure, pour aller au bal ; mais, en semaine, elle m'envoyait chez les Frères où j'ai appris à lire. Enfin, voilà. Le sergent de ville qui battait son quart dans notre rue s'arrêtait toujours devant la fenêtre pour lui parler. Un bel homme, avec la médaille de Crimée. Ils se sont mariés, et tout a marché de travers. Il m'avait pris en grippe et excitait maman contre moi. Tout le monde me flanquait des calottes, et c'est alors que, pour fuir la maison, j'ai passé des journées entières sur la place Clichy, où j'ai connu les saltimbanques. Mon beau-père perdit sa place, maman ses pratiques ; elle alla au lavoir pour nourrir son homme. C'est là qu'elle est devenue poitrinaire, rapport à la buée. Elle est morte à Lariboisière. C'était une bonne femme. Depuis ce temps-là, j'ai vécu avec le marchand de poil à gratter et le racleurde corde à boyau. — Est-ce qu'on va me mettre en prison?» Il parla ainsi carrément, cyniquement, comme un homme. C'était un petit galopin déguenillé,

haut comme une botte, le front caché sous une étrange tignasse jaune.

Personne ne le réclamant, on le mit aux Jeunes Détenus.

Peu intelligent, paresseux, surtout maladroit de ses mains, il ne put apprendre là qu'un mauvais métier, rempailleur de chaises. Pourtant il était obéissant, d'un naturel passif et taciturne, et ne semblait pas trop profondément corrompu dans cette école de vice. Mais lorsque, arrivé à sa dixseptième année, il fut relancé sur le pavé parisien, il y retrouva, pour son malheur, ses camarades de prison, tous affreux drôles exerçant les professions de la boue. C'étaient des éleveurs de dogues pour la chasse aux rats dans les égouts ; des cireurs de souliers, les nuits de bal, dans le passage de l'Opéra; des lutteurs amateurs se laissant volontairement tomber par les hercules de foire; des pêcheurs à la ligne, en plein soleil, sur les trains de bois. Il fit un peu de tout cela, et, quelques mois après sa sortie de la maison de correction, il fut de nouveau arrêté pour un petit vol : une paire de vieux souliers enlevée à un étalage. Résultat : un an de prison à Sainte-Pélagie, où il servit de brosseur aux détenus politiques.

Il vécut, étonné, dans ce groupe de prisonniers, tous très jeunes et négligemment vêtus, qui parlaient à voix haute et portaient la tête d'une façon si solennelle. Ils se réunissaient dans la cellule du plus âgé d'entre eux, garçon d'une trentaine d'années, incarcéré depuis longtemps déjà et comme installé à Sainte-Pélagie : une grande cellule, tapissée de caricatures coloriées, et par la fenêtre de laquelle on voyait tout Paris, ses toits, ses clochers et ses dômes, et, là-bas, la ligne lointaine des coteaux, bleue et vague sur le ciel. Il y avait aux murailles quelques planches chargées de volumes et tout un vieil attirail de salle d'armes : masques crevés, fleurets rouilles, plastrons et gants perdant leur étoupe. C'est là que les politiques dînaient ensemble, ajoutant à l'immuable « soupe et le bœuf » des fruits, du fromage, et des litres de vin que Jean-François allait acheter à la cantine : repas tumultueux, interrompus de violentes disputes, où l'on chantait en chœur au dessert la Carmagnole et le Ça ira ! On prenait cependant un air de dignité les jours où l'on faisait place à un nouveau venu, traité d'abord gravement de citoyen, mais dès le lendemain tutoyé et appelé par son petit nom. Il se disait là des grands mots : Corporation, Solidarité,

et des phrases tout à fait inintelligibles pour Jean- François, telles que celle-ci, par exemple, qu'il entendit une fois proférée impérieusement par un affreux petit bossu qui noircissait du papier toutes les nuits :

« C'est dit. Le cabinet est ainsi composé : Raymond à l'instruction publique, Martial à l'intérieur et moi aux affaires étrangères. »

Son temps fait, il erra de nouveau à travers Paris, surveillé de loin par la police, à la façon de ces hannetons que les enfants cruels font voler au bout d'un fil. Il devenait un de ces êtres fuyants et craintifs que la loi, avec une sorte de coquetterie, arrête et relâche tour à tour, un peu comme ces pêcheurs platoniques qui, pour ne pas dépeupler leur vivier, rejettent bien vite à l'eau le poisson sortant à peine du filet. Sans se douter qu'on fit tant d'honneur à son chétif individu, il avait un dossier spécial dans les mystérieux cartons de la rue de Jérusalem, ses nom et prénoms étaient écrits en belle bâtarde sur le papier gris de la couverture, et les notes et rapports, soigneusement classés, lui donnaient ces appellations graduées : le nommé Leturc, l'inculpé Leturc, et enfin le condamné Leturc.

Il resta deux ans hors de prison, dinant à la

Californie, couchant dans les garnis à la nuit et quelquefois dans les fours à chaux, et prenant part, avec ses semblables, à d'interminables parties de bouchon sur les boulevards, près des barrières. Il portait la casquette grasse en arrière, les pantoufles de tapisserie et la courte blouse blanche. Quand il avait cinq sous, il se faisait friser. Il dansait chez Constant, à Montparnasse, achetait deux sous, pour le revendre quatre, à la porte de Bobino, le valet de cœur ou l'as de trèfle servant de contre-marque, ouvrait à l'occasion une portière de voiture, entraînait des rosses au marché aux chevaux. Tous les malheurs! il tira au sort et amena un bon numéro. Qui sait si l'atmosphère d'honneur qu'on respire au régiment, si la discipline militaire, ne l'auraient pas sauvé? Repris, dans un coup de filet, avec de jeunes rôdeurs qui dévalisaient les ivrognes endormis sur les trottoirs, il se défendit très énergiquement d'avoir pris part à leurs expéditions. C'était peut-être vrai. Mais ses antécédents lui tinrent lieu de preuve, et il fut envoyé pour trois ans à Poissy. Là, il fabriqua de grossiers jouets d'enfant, se fit tatouer les pectoraux et apprit l'argot et le Code pénal. Nouvelle libération, nouveau plongeon dans le cloaque

parisien, mais bien court, cette fois, car au bout de six semaines tout au plus il fut de nouveau compromis dans un vol nocturne, aggravé d'escalade et d'effraction, affaire ténébreuse où il avait joué un rôle obscur, moitié dupe et moitié receleur. En somme, sa complicité parut évidente, et il fut condamné à cinq années de travaux forcés. Son chagrin, dans cette aventure, fut surtout d'être séparé d'un vieux chien qu'il avait ramassé sur un tas d'ordures et guéri de la gale. Cette bête l'avait aimé.

Toulon, le boulet au pied, le travail dans le port, les coups de bâton, les sabots sans paille, la soupe aux gourganes datant de Trafalgar, pas d'argent pour le tabac, et l'horrible sommeil du lit de camp grouillant de forçats, voilà ce qu'il connut pendant cinq étés torrides et cinq hivers souffletés par le mistral. Il sortit de là ahuri, fut envoyé en surveillance à Vernon, où il travailla quelque temps sur la rivière ; puis, vagabond incorrigible, il rompit son ban et revint encore à Paris.

Il avait sa masse, cinquante-six francs, c'est-à-dire le temps de la réflexion. Pendant sa longue absence, ses anciens et horribles camarades s'étaient dispersés. Il était bien caché et couchait #

dans une soupente, chez une vieille femme à qui

il s'était donné comme un marin las de la mer, ayant perdu ses papiers dans un récent naufrage, et qui voulait essayer d'un autre état. Sa face hâlée, ses mains calleuses et quelques termes de bord qu'il lâchait de temps à autre rendaient ce roman assez vraisemblable.

Un jour qu'il s'était risqué à flâner par les rues, et que le hasard de la marche l'avait conduit jusque dans ce Montmartre où il était né, un souvenir inattendu l'arrêta devant la porte de l'école des Frères dans laquelle il avait appris à lire. Comme il faisait très chaud, cette porte était ouverte, et, d'un seul regard, le farouche passant put reconnaître la paisible salle d'étude. Rien n'était changé : ni la lumière crue tombant par le grand châssis, ni le crucifix au-dessus de la chaire, ni les gradins réguliers avec les planchettes garnies d'encriers de plomb, ni le tableau des poids et mesures, ni la carte géographique sur laquelle étaient même encore piquées les épingles indiquant les opérations d'une ancienne guerre. Distrait, et sans réfléchir, Jean-François lut, sur la planche noircie, cette parole de l'Évangile qu'une main savante y avait tracée comme exemple d'écriture :

« Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour cent justes qui persévèrent. »

C'était sans doute l'heure de la récréation, car le Frère professeur avait quitté sa cathèdre, et, assis sur le bord d'une table, il semblait conter une histoire à tous les gamins qui l'entouraient, attentifs et levant les yeux. Quelle physionomie innocente et gaie que celle de ce jeune homme imberbe, en longue robe noire, en rabat blanc, en gros vilains souliers, et dont les cheveux bruns mal coupés se retroussaient par derrière! Toutes ces figures pâlottes d'enfants du peuple qui le regardaient paraissaient moins enfantines que la sienne, surtout lorsque, charmé d'une candide plaisanterie de prêtre qu'il venait de faire, il partait d'un bon et franc éclat de rire qui montrait ses dents saines et bien rangées, et si communicatif, que tous les écoliers éclataient bruyamment à leur tour. Et c'était simple et doux, ce groupe dans ce rayon joyeux qui faisait étinceler les yeux clairs et les boucles blondes.

Jean-François le considéra quelque temps en silence, et, pour la première fois, dans cette nature sauvage, toute d'instinct et d'appétit, s'éveilla une mystérieuse et douce émotion. Son cœur, ce rude

Page 1