PROSE
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cœur cuirassé, que la trique du chiourme ou la lourde poigne de l'argousin tombant sur l'épaule ne faisait plus tressaillir, battit jusqu'à l'oppression. Devant ce spectacle, où il revoyaitson enfance, ses paupières se fermèrent douloureusement, et, contenant un geste violent, en proie à la torture du regret, il s'éloigna à grands pas.
Les mots écrits sur le tableau noir lui revinrent alors à la pensée.
« S'il n'était pas trop tard, après tout? murmurat-il. Si je pouvais encore, comme les autres, mordre honnêtement dans mon pain bis, dormir mon somme sans cauchemar? Bien malin le mouchard qui me reconnaîtrait! Ma barbe, que je rasais là-bas, a repoussé maintenant drue et forte. On peut se' terrer dans la grande fourmilière, et la besogne n'y manque pas. Quiconque ne crève point tout de suite dans l'enfer du bagne en sort agile et robuste, et j'y ai appris à monter aux cordages avec des charges sur le dos. On bâtit partout ici, et les maçons ont besoin d'aides. Trois francs par jour, je n'en ai jamais tant gagné. Qu'on m'oublie, c'est tout ce que je demande. »
Il suivit sa courageuse résolution, il y lut fidèle, et, trois mois après, c'était un autre homme. Le
maître pour lequel il travaillait le citait comme son meilleur compagnon. Après la longue journée passée sur l'échelle, au grand soleil, dans la poussière, à ployer et à redresser constamment les reins pour prendre le moellon des mains de l'homme placé à ses pieds et le repasser à l'homme placé au-dessus de sa tête, il rentrait manger la soupe à la gargote, éreinté, les jambes lourdes, les mains brûlantes et les cils collés par le plâtre, mais content de lui et portant son argent bien gagné dans le nœud de son mouchoir. Il sortait maintenant sans rien craindre, car son masque blanc le rendait méconnaissable, et puis il avait observé que le regard méfiant du policier s'arrête peu sur le vrai travailleur. Il était silencieux et sobre. Il dormait le bon sommeil de la bonne fatigue. Il était libre.
Enfin, récompense suprême! il eut un ami.
C'était un garçon maçon comme lui, nommé Savinien, un petit paysan limousin, aux joues rouges, venu à Paris le bâton sur l'épaule, avec le paquet au bout, qui fuyait le marchand de vin et allait à la messe le dimanche. Jean-François l'aima pour sa santé, pour sa candeur, pour son honnêteté, pour tout ce que lui-même avait perdu, et depuis si longtemps. Ce fut une passion profonde.
contenue, qui se traduisait par des soins et des prévenances de père. Savinien, lui, nature mobile et égoïste, se laissait faire, satisfait seulement d'avoir trouvé un camarade qui partageait son horreur du cabaret. Les deux amis logeaient ensemble dans un garni assez propre; mais leurs ressources étant très bornées, ils avaient dû admettre dans leur chambre un troisième compagnon, vieil Auvergnat sombre et rapace, qui trouvait encore moyen d'économiser, sur son maigre salaire, de quoi acheter du bien dans son pays.
Jean-François et Savinien ne se quittaient presque pas. Les jours de repos, ils allaient faire ensemble de longues promenades aux environs de Paris et dîner sous la tonnelle, dans une de ces guinguettes où il y a beaucoup de champignons dans les sauces et d'innocents rébus au fond des assiettes. Jean-François se faisait alors conter par son ami tout ce qu'ignorent ceux qui sont nés dans les villes. Il apprenait le nom des arbres, des fleurs et des plantes, l'époque des diff'érentes récoltes; il écoutait avidement les mille détails du grand labeur bucolique : les semailles d'automne, le labourage d'hiver, les fêtes splendides de la moisson et de la vendange, .et les fléaux battant le sol, et le bruit
des moulins au bord de l'eau, et les chevaux las menés à l'abreuvoir, et les chasses matinales dans le brouillard, et surtout les longues veillées autour du feu de sarment, abrégées par les histoires merveilleuses. Il découvrait en lui-même une source d'imagination jusqu'alors inconnue, trouvant une volupté singulière au seul récit de ces choses douces, calmes et monotones.
Une crainte le troublait pourtant, celle que Savinien ne vînt à connaître son passé. Parfois il lui échappait un mot ténébreux d'argot, un geste ignoble, vestiges de son horrible existence d'autrefois, et il éprouvait la douleur d'un homme de qui les anciennes blessures se rouvrent, d'autant plus qu'il croyait voiralors, chez Savinien, s'éveiller unecuriosité malsaine. Quand le jeune homme, déjà tenté par les plaisirs que Paris offre aux plus pauvres, l'interrogeait sur les mystères de la grande ville, Jean- François feignait l'ignorance et détournait l'entretien; mais il concevait alors sur l'avenir de son ami une vague inquiétude.
Elle n'était point sans fondement, et Savinien ne devait pas rester longtemps le naïf campagnard qu'il était lors de son arrivée à Paris. Si les joies grossières et bruyantes du cabaret lui répugnaient
29i CONTES EN PROSE.
toujours, il était profondément troublé par d'autres désirs pleins de dangers pour l'inexpérience de ses vingt ans. Quand vint le printemps, il commença à chercher la solitude et erra d'abord devant l'entrée illuminée des bals de barrières, qu'il voyait franchir par les couples de fillettes en cheveux, se tenant par la taille et se parlant tout bas. Puis, un soir que les lilas embaumaient et que l'appel des quadrilles était plus entraînant, il franchit le seuil, et, dès lors, Jean-François le vit changer peu à peu de mœurs et de physionomie. Savinien devint plus coquet, plus dépensier; souvent il empruntait à son ami sa misérable épargne, qu'il oubliait de lui rendre. Jean-François, se sentant abandonné, à la fois indulgent et jaloux, souffrait et se taisait. Il ne se croyait pas le droit d'adresser des reproches ; mais son amitié pénétrante avait de cruels, d'insurmontables pressentiments.
Un soir qu'il gravissait l'escalier de son garni, absorbédans ses préoccupations, il entendit, dansla chambre où il allait entrer, un dialogue de voix irritées parmi lesquelles il reconnut celle du vieil Auvergnat, qui logeait avec lui et Savinien. Une ancienne habitude de méfiance le fit s'arrêter sur le palier, et il écouta pour connaître la cause de ce trouble.
€ Oui, disait l'Auvergnat avec colère, je suis sûr qu'on a ouvert ma malle et qu'on y a volé les trois louis que j'avais cachés dans une petite boîte; et celui qui a fait le coup ne peut être qu'un des deux compagnons qui couchent ici, à moins que ce ne soit Maria, la servante. La chose vous regarde autant que moi, puisque vous êtes le maître de la maison, et c'est vous que je traînerai en justice si vous ne me laissez pas tout de suite chambarder les valises des deux maçons. Mon pauvre magot ! il était encore hier à sa place, et je vais vous dire comment il est fait, pour que, si nous le retrouvons, on ne m'accuse pas encore d'avoir menti. Oh ! je les connais, mes trois belles pièces d'or, et je les vois comme je vous vois. Il y en a une plus usée que les autres, d'un or un peu vert, et c'est le portrait du grand Empereur; l'autre, c'est celui d'un gros vieux qui a une queue et des épaulettes; et la troisième, où il y a dessus un Philippe en favoris, je l'ai marquée avec mes dents. C'est qu'on ne me triche pas, moi. Savez-vous qu'il ne m'en fallait plus que deux autres comme ça pour payer ma vigne? Allons! fouillez avec moi dans les nippes des camarades, ou je vais appeler la garde, fouchtra.
— Soit! réponditlavoixdu patron de l'hôtel, nous
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allons chercher avec Maria. Tant pis si vous ne trouvez rien et si les maçons se fâchent. C'est vous qui m'aurez forcé. y>
Jean-François avait l'âme remplie d'épouvante. Il se rappelait la gêne et les petits emprunts de Savinien, l'air sombre qu'il lui avait trouvé depuis quelques jours. Cependant il ne voulait pas croire à un vol. Il entendait l'Auvergnat haleter, dans l'ardeur de sa recherche, et il serrait ses poings fermés contre sa poitrine, comme pour comprimer les battements de son cœur.
«Les voilà! hurla tout à coup l'avare victorieux. Les voilà! mes louis, mon cher trésor! Et dans le gilet des dimanches de ce petit hypocrite de Limousin. Voyez, patron I ils sont bien comme je vous ai dit. Voilà le Napoléon, et l'homme à la queue, etlePhilippe que j'ai mordu. Regardez l'encoche. Ah ! le petit gueux ! avec son air de saintenitouche. J'aurais plutôt soupçonné l'autre. Ah ! le scélérat! faudra qu'il aille au bagne. >
En ce moment, Jean-François entendit le pas bien connu de Savinien qui montait lentement l'escalier.
« Il va se trahir, pensa-t-il. Trois étages. J'ai le temps. »
Et, poussant la porte, il entra, pâle comme un mort, dans la chambre, où il vit l'hôtelier et la bonne stupéfaite, dans un coin, et l'Auvergnat à genoux parmi les bardes en désordre, qui baisait amoureusement ses pièces d'or.
« En voilà assez, fit-il d'une voix sourde. C'est moi qui ai pris l'argent et qui l'ai mis dans la malle du camarade. Mais c'est trop dégoûtant. Je suis un voleur et non pas un Judas. Allez chercher la police. Je ne me sauverai pas. Seulement, il faut que je dise un mot en particulier à Savinien, que voilà . »
Le petit Limousin venait en effet d'arriver et, voyant son crime découvert, se croyant perdu, il restait là, les yeux fixes, les bras ballants.
Jean-François lui sauta violemment au cou, comme pour l'embrasser; il colla sa bouche à l'oreille de Savinien, et lui dit d'une voix basse et suppliante :
€ Tais-toi ! »
Puis, se tournant vers les autres :
« Laissez-moi seul avec lui. Je ne m'en irai pas, vous dis-je. Enfermez-nous; si vous voulez, mais laissez-nous seuls. »
Et, d'un geste qui commandait, il leur montra la porte. Ils sortirent.
Savinien, brisé par l'angoisse, s'était assis sur un lit et baissait les yeux sans comprendre.
« Écoute, dit Jean- François, qui vint lui prendre les mains. Je devine. Tu as volé les trois pièces d'or pour acheter quelque chiffon à une fille. Cela t'aurait valu six mois de prison. Mais on ne sort de là que pour y rentrer, et tu serais devenu un pilier de correctionnelle et de cour d'assises. Je m'y entends. J'ai fait sept ans aux Jeunes Détenus, un an à Sainte-Pélagie, trois ans àPoissy,cinq ans à Toulon. Maintenant, n'aie pas peur. Tout est arrangé. J'ai mis l'affaire sur mon dos.
— Malheureux! s'écria Savinien; mais l'espérance renaissait déjà dans ce lâche cœur.
— Quand le frère aîné est sous les drapeaux, le cadet ne part pas, reprit Jean-François. Je suis ton remplaçant, voilà tout. Tu m'aimes un peu, n'est-ce pas? Je suis payé. Pas d'enfantillage. Ne refuse pas. On m'aurait bouclé un de ces jours; car je suis en rupture de ban. Et puis, vois-tu, cette vie-là, ce sera moins dur pour moi que pour toi ; ça me connaît, et je ne me plains pas si je ne te rends pas ce service pour rien et si tu me jures que tu ne le feras plus. Savinien, je t'ai bien aimé, et ton amitié m'a rendu bien heureux, car c'est grâce
à elle que, tant que je t'ai connu, je suis resté honnête et pur, et tel que j'aurais toujours été, peut-être, si j'avais eu comme toi un père pour me mettre un outil dans la main, une mère pour m'apprendre mes prières. Mon seul regret, c'était de t'être inutile et de te tromper sur mon compte. Aujourd'hui, je me démasque en te sauvant. Tout est bien. Allons, adieu ! ne pleurniche pas, et embrasse-moi, car j'entends déjà les grosses bottes sur l'escalier. Ils reviennent avec la rousse, et il ne faut pas que nous ayons l'air de nous connaître si bien devant ces gens-là. »
Il serra brusquement Savinien contre sa poitrine ; puis il le repoussa loin de lui, lorsque la porte se rouvrit toute grande.
C'était l'hôtelier et l'Auvergnat qui amenaient les sergents de ville. Jean-François s'élança sur le palier, tendit ses mains aux menottes et s'écria eu riant :
« En route, mauvaise troupe ! »
Aujourd'hui il est à Cayenne, condamné à perpétuité, comme récidiviste.
Il fut un temps où j'étais employé dans un ministère.
Tous les jours, de dix à quatre heures, je devenais le prisonnier volontaire d'un triste bureau tapissé de cartons jaunis, où régnait toujours une écœurante odeur de vieux papiers. Là, je déjeunais de fromage d'Italie et de pommes que je faisais cuire à la bouche du poêle, je lisais le journal jusqu'aux annonces, je rimais des vers ignorés, et j'expédiais même les affaires de l'État afin de toucher, à la fm du mois, une somme qui me permettait strictement de ne pas mourir de faim.
Or, c'est d'un des compagnons de captivité que j'ai eus à cette époque que je me souviens aujourd'hui.
Il s'appelait Achille Meurtrier, et, certainement, par son aspect terrible et sa haute taille, il était à peu près digne de ce nom. C'était un grand diable de garçon, d'une quarantaine d'années, sans trop de poitrail ni d'épaules, mais qui s'habillait, pour s'étoffer, de feutres à larges bords, de jaquettes amples et courtes, de vastes pantalons à carreaux et de cravates sang-de-bœuf sous un col àlaColin. Il portait toute sa barbe, ses cheveux en brosse, <léjà gris aux tempes, et il était très fier d'avoir du poil sur les mains.
L'unique prétention de Meurtrier — d'ailleurs le plus doux et le meilleur des camarades — était de jouir d'une constitution athlétique, de posséder les biceps d'un discol)ole, et, comme il le disait lui-même, de ne pas connaître sa force. Il ne faisait pas un geste, même dans l'exercice de sa paisible profession, qui n'eût pour objet de convaincre les spectateurs de sa prodigieuse vigueur. Quand il devait prendre dans le casier un carton à peu près vide, il s'avançait vers le rayon avec la démarche lourde et ramassée d'un portefaix, saisissait solidement le carton d'une main crispée et le portait, à bras tendu, jusqu'à la table voisine, avec une torsion d'épaules et un froncement de sourcils
dignes de Milon le Crotoniate. II poussait même si loin celte manie, qu'il ne déployait pas moins d'efforts apparents pour soulever les objets les plus légers, et, un jour qu'il tenait de la main droite la corbeille aux vieux papiers, je le vis étendre horizontalement son bras gauche, comme pour faire contre-poids à ce fardeau épouvantable.
Je dois dire que cet être robuste m'inspirait un profond respect ; car j'étais alors, encore plusqu'aujourd'hui, languissant et maladif, et, par conséquent, très enthousiaste de cette énergie physique qui me faisait défaut.
Les conversations de Meurtrier n'étaient pas de nature à diminuer l'admiration qu'il m'inspirait.
L'été surtout, le lundi matin, — quand nous nous retrouvions au bureau après le congé dominical, — il ne tarissait pas en récits d'actions violentes et* de coups de force. Après avoir Ôté son feutre, son habit et son gilet, et s'être essuyé le front du revers de sa manche de chemise, — pour affirmerson tempérament sanguin et congestionné, — il plongeait profondément ses mains dans les poches de son pantalon, et, debout près de moi, dans une attitude superbe d'aplomb et de solidité^
il commençait un monologue dans le goût de celui-ci :
c Quel dimanche ! mon cher. II n'y a vraiment pas de fatigue qui puisse me mettre à la côte. Songez donc ! c'était hier la régate à Joinville-le- Pont... A six heures du matin, rendez-vous à Bercy, aux Marronniers j pour toute l'équipe du Marsouin.. . Et déjà un soleil!... On prend le vin blanc, on se colle en tricot rayé et en pantalon de coutil, on 4împoigne l'aviron et, hardi! une... deux... une... deux... jusqu'à Joinville... Là, une pleine eau avant de déjeuner, n'est-ce pas? Vite en caleçon, un saut par-dessus le bord, et gare la bombe ! Moi, quand j'ai tiré ma coupe, j'ai tout de suite un appétit d'enfer! Bon, j'attrape le bateau d'une main et je dis au barreur : — « Charpentier, passe-moi le jambonneau... » Un temps, trois mouvements, je 1(3 décrotte !... — « Charpentier, passe-moi le bidon d'eau-de-vie. » Deux gorgées et je le sèche!... Et encore quelques brassées pour la digestion... »
La description continuait ainsi, éblouissante, homérique.
C'était l'heure de la régate. Il était midi, le soleil tombait à pic. Les canots s'alignaient sur la rivière pétillant d'étincelles, en face de la tente
pavoisée de joyeuses banderoles. On voyait, sur la berge, le maire avec son écharpe, la gendarmerie en buffleteries jaunes, et un fourmillement de toilettes d'été, d'ombrelles ouvertes et de chapeaux de paille. Poumm ! on tirait le pétard du signal. Le Marsouin filait comme une périssoire, arrivait bon premier et gagnait Yobjet d'art. Et pas fatigués ! On achevait le tour de Marne et l'on revenait dîner à Créteil. Qu'il faisait frais à la nuit tombée, sous l'obscure tonnelle constellée de pipes allumées, où les papillons nocturnes venaient se brûler à la flamme de l'omelette au kirsch ! A la fin du dessert, servi dans des assiettes à sujets, on entendait un appel de piston venant du bal Willis. En place pour la contredanse ! Mais déjà une équipe rivale, vaincue le matin même, avait accaparé les plus jolies blanchisseuses. Bataille ! et c'était des dents cassées, des yeux pochés, des crocs-en-jambe et des coups de tête dans l'estomac, enfin tout un poème d'enthousiasme physique, de joie tapageuse et de santé débordante, sans parler du retour, à minuit, par les gares encombrées, avec les femmes qu'on hisse sur les wagons, les amis séparés qui s'appellent d'un bout du train à l'autre, et les sonneurs de trompe sur l'impériale.
Et les soirées de mon étonnant camarade n'étaient pas moins remplies que ses dimanches. Des luttes à main plate, dans la baraque de toile, aux rouges lueurs des torches, entre lui, simple amateur, et Dubois, l'Homme-Ganon, en personne, — des chasses aux rats, près des bouches d'égout, avec des terriers féroces comme des tigres, — des rencontres sanglantes, la nuit, dans les quartiers décriés, avec des mauvais gars et des mangeurs de nez, — étaient les plus insignifiants épisodes de sa vie nocturne. Encore n'osé-je pas rappeler d'autres prouesses, d'un caractère plus intime, devant lesquelles — comme on disait autrefois en style noble — la plume la moins timorée reculerait d'horreur.
Si pénible que soit l'aveu d'un mauvais sentiment, je dois convenir que mon admiration pour Meurtrier n'était pas exempte de regrets et d'amertume. Peut-être même s'y mêlait-il parfois un peu d'envie. Mais jamais le récit de ses plus merveilleux exploits n'avait éveillé en moi le moindre soupçon d'incrédulité, et Achille Meurtrier avait tout doucement pris place dans mon esprit parmi les héros et les demi-dieux, entre Roland et Pirithoùs.
A cette époque, j'étais déjà un grand batteur de banlieue, et j'occupais l'oisiveté de mes soirées d'été par des promenades solitaires dans ces régions lointaines, aussi inconnues aux Parisiens du boulevard que le pays des Caraïbes, et dont je devais essayer, plus tard, de dire en vers le charme mélancolique.
Un soir de juillet, chaud et poudreux, à l'heure où les premiers becs de gaz éclatent dans les brumes du crépuscule, je revenais à pas lents du fond de Vaugirard, par une de ces longues et tristes rues de faubourg que bordent des maisons d'inégale hauteur, dont les portiers et les portières, en bras de chemise et en camisole, sont assis sur le seuil et s'imaginent prendre le frais. Presque aucun passant, sinon, de distance en distance, un maçon blanc de plâtre, un sergent de ville, un enfant portant un pain de quatre livres plus gros que lui, ou une fillette pressée, en bonnet et en waterproof, le sac de cuir sur le bras. Et puis,
tous les quarts d'heure, l'omnibus à moitié vide, revenant à son point de départ, au trot lourd de ses chevaux fatigués.
Tout en buttant parfois sur le pavé, — car alors le trottoir d'asphalte était encore un luxe ignoré dans ces parages, — je descendais la rue en goûtant toutes les petites et douces joies du flâneur. Tantôt je m'arrêtais devant un terrain vague, regardant, à travers les mauvaises planches de l'enclos, s'éteindre dans un ciel verdâtre les suprêmes rougeurs du couchant derrière la silhouette noire des tuyaux de fabrique; tantôt, par un seul coup d'œil jeté à la fenêtre ouverte d'un rez-de-chaussée, je surprenais quelque scène d'intérieur, pittoresque et familière : — ici, une belle gaillarde de blanchisseuse approchant de sa joue son fer à repasser; — là, des ouvriers attablés et fumant dans la salle basse d'un cabaret, tandis que, debout devant eux, un vieux bohème aux longs cheveux gris faisait vibrer dans sa chanson le mot : a: Liberté ! 3> et s'accompagnait sur une guitare couleur bouillon gras. Des Chardin, des Van Ostade.
Tout à coup, je m'arrêtai.
Un de ces tableaux intimes, soudain aperçu, avait plus vivement séduit mon regard d'obser-
valeur par sa bonhomie bourgeoise et charmante.
Elle avait l'air si heureux et si calme, dans son petit salon fané, cette bonne vieille dame en robe noire et en bonnet de veuve, plongée au fond de sa bergère de velours d'Utrecht verdâtre et abandonnant paisiblement ses mains jointes sur ses genoux. Tout, autour d'elle, était ancien et modeste, et devait avoir été conservé moins par sage économie que par religion des souvenirs, depuis le temps de sa lune de miel avec le monsieur au teint coloré, en habit à la Gœthe et en gilet à fleurs, de qui le pastel ovale ornait la muraille. Les deux flambeaux allumés sur la cheminée permettaient de distinguer chacun des détails surannés du mobilier, depuis la pendule que surmontait une pêche artificielle en marbre peint, jusqu'au piano droit, de forme abolie, sur lequel, jadis, jeune femme en manches à gigot et coifl'ée à la grecque, elle avait joué sans doute les airs de Romagnesi.
Bien certainement, une pauvre enfant unique et bien-aimée, restée dans le célibat par tendresse filiale, veillait pieusement sur les dernières années de la veuve. C'était elle — j'en étais sûr — qui avait si douillettement installé là sa bonne mère, qui lui avait mis ce coussin sous les pieds, qui
avait approché d'elle ce petit guéridon en marqueterie et qui y avait posé ce plateau et ces deux tasses ; et je m'attendais déjà à voir entrer, apportant le café du soir, la douce et calme fdle, qui devait être vêtue de deuil comme la vieille dame et lui ressembler beaucoup.
Absorbé par la contemplation d'une scène aussi sympathique et par le plaisir d'imaginer cet humble poème, je restais donc immobile à quelques pas de la fenêtre ouverte, certain de n'être pas remarqué dans la rue déjà obscure, lorsque je vis s'ouvrir une porte au fond du salon démodé et apparaître brusquement, — oh! qu'il était loin de ma pensée alors! — mon camarade Meurtrier lui-même, le formidable héros des joutes sur la rivière et des luttes foraines.
Un doute rapide me traversa l'esprit. Je sentis que j'étais sur le point de découvrir un mystère.
C'était bien lui! Sa terrible main velue tenait une mignonne cafetière d'argent, et il était accompagné d'un caniche qui embarrassait sa marche, — un brave et classique caniche, le caniche de tous les aveugles à clarinette, le caniche du Convoi du Pauvre, de Vigneron, le caniche tondu en lion, avec des manchettes de poil aux quatre pattes et
de copieuses moustaches blanches, comme un général du Gymnase.
(( Maman, dit le Géant d'une voix ineffablement douce, voici le café. Je crois que tu le trouveras bon, ce soir. L'eau était bien bouillante, et je l'ai versée goutte à goutte.
— Merci ! répondit la vieille dame, en roulant sa bergère vers le guéridon avec un empressement sénile, merci, mon petit Achille! Feu ton cher père disait souvent que je n'avais pas ma rivale pour passer le café... Il était si indulgent et si bon, le pauvre excellent homme!... Mais je commence à croire que tu t'en acquittes encore mieux que moi... y>
En ce moment, et tandis que Meurtrier versait la liqueur chaude avec le geste délicat d'une demoiselle à marier, le caniche, excité sans doute par le sucrier découvert, posa ses deux pattes de devant sur les genoux de sa maîtresse.
« A bas, Médor î s'écria-t-elle avec une indignation pleine de bienveillance. A-t-on jamais vu un animal aussi inconvenant?... Voyons! monsieur, vous savez bien que votre maître n'oublie jamais de vous donner le fond de sa tasse... Tenez-vous tranquille un instant, si c'est possible... A propos,
reprit la veuve en s'adressant à son fils, tu as fait sortir cette pauvre bête, n'est-ce pas?
— Bien sûr, maman, répondit-il avec un son de voix presque enfantin. Je viens d'aller à la crémerie chercher ton lait pour demain malin. J'ai mis à Médor sa laisse et son collier, et je l'ai emmené avec moi.
— Et a-t-il bien fait toutes ses petites affaires?
— Sois sans crainte. Il n'a plus besoin de rien. » Et, rassurée sur ce point important d'hygiène
canine, la bonne dame dégusta voluptueusement son café, entre son fils et son chien, qui la regardaient tous deux avec un attendrissement inexprimable.
Assurément il était superflu d'en voir et d'en entendre davantage, et j'avais déjà deviné quelle vie de famille paisible, étroite, pure et résignée, mon camarade Meurtrier dissimulait sous ses gasconnades chimériques. Mais le spectacle que me fournissait le hasard était si comique et si touchant à la fois, que je ne résistai pas au plaisir d'en jouir encore quelques minutes, et cette indiscrétion me suffit pour apprendre toute la vérité.
Oui, ce type de viveur vulgaire, qui semblait
échappé d'un roman de Paul de Kock, ce tireur de savate, ce despote d'estaminet et de guinguette, accomplissait simplement, courageusement, dans ce pauvre intérieur de banlieue, les sublimes devoirs d'une sœur de charité. Ce canotier intrépide n'avait guère fait de plus longs voyages que de conduire sa mère à la messe et aux vêpres, tous les dimanches. Ce professeur de billard ne savait jouer qu'au bésigue. Ce dresseur de boule-dogues subissait l'esclavage d'un caniche. Ce Mauvais- Philibert était une Antigone.
Le lendemain matin, en arrivant au bureau, je demandai à mon camarade l'emploi de sa soirée de la veille, et il m'improvisa aussitôt, sans la moindre hésitation, une histoire de rencontre sinistre, à deux heures du matin, sur le boulevard d'Enfer, où il avait assommé d'un seul coup de poing, avec son pouce passé dans l'anneau de sa clef, un épouvantable rôdeur de barrières.
Je l'écoutai en souriant presque ironiquement et je songeai à le confondre ; mais — me souvenant enfin combien est respectable une vertu qui se cache, même sous un ridicule, — je lui frappai amicalement sur l'épaule et je lui dis, avec conviction :
« Meurtrier, vous êtes un héros ! »
UN ExNTERREMENT DRAMATIQUE
Pendant vingt-cinq ans, il avait joué les troisièmes rôles au boulevard du Grime; et sa voix âpre, son nez en bec d'aigle, son œil brillant d'une lueur mauvaise, avaient même fait de lui un assez bon comédien dans cet emploi. Pendant vingt-cinq ans, vêtu de l'habit de tête-ronde et serré par le ceinturon de cuir fauve de Mordaunt, il avait reculé, avec une allure de scorpion blessé, devant la colichemarde de d'Artagnan; drapé dans la lévite crasseuse de Rodin, il avait frotté ses mains sèches en murmurant le terrible : Patience! patience l et, plongé dans le fauteuil du duc d'Esté, il avait dit à Lucrèce Borgia, avec un regard de côté suffisamment infernal : Atjez soin de ne pas vous tromper... Le flacon d'or, Madame l Quand, précédé d'un tré-
molo, il faisait son entrée en scène, la troisième galerie frissonnait, et un soupir de soulagement accueillait le moment où le jeune premier lui disait enfin : A nous deux maintenant! et l'immolait pour le plus grand triomphe de la vertu.
Mais ce genre de succès, qui ne se traduit que par des murmures d'horreur, n'est pas de ceux qui rendent bien séduisante la carrière dramatique; et, d'ailleurs, le vieil acteur avait toujours caché dans un repli de son âme l'idéal bourgeois qui est au fond de presque tous les artistes. Il souhaitait pour ses vieux jours l'aisance et la considération du boutiquier retiré : la maison de campagne où l'on s'attable en famille, devant un melon, sous la tonnelle; les soirées à gâteaux, l'hiver; sa fille élevée au couvent ; son fils en uniforme de polytechnicien; la croix d'honneur!
Or, quand nous eûmes occasion de le connaître, il avait déjà presque réalisé son rêve.
A la suite de la faillite du théâtre où il était engagé depuis longtemps, les capitalistes avaient songé à lui pour relever l'entreprise. Avec de l'ordre, du bons sens, une grande pratique de son métier, un instinct littéraire assez juste, il était devenu un excellent directeur. Il possédait des
rentes sur le Grand-Livre, une villa à Montmorency ; son fils achevait ses études à Sainte-Barbe ; sa fille venait de sortir des Oiseaux ; et, si les malices des petits journaux avaient retardé sa nomination dans la Légion d'honneur en rappelant chaque année, aux environs du i" janvier, ses anciens ravages dans les avant-scènes, jadis, quand il jouait les « rôles à collants », il pouvait espérer que le ruban rouge ne tarderait pas à fleurir sa boutonnière. Il avait bien conservé quelques habitudes de cabotin, comme de tutoyer tout le monde et de se teindre les moustaches ; mais, comme il était, en somme, bon, honnête et serviable, il avait conquis l'estime et l'amitié de tous ceux qui l'approchaient.
Aussi, ce fut avec une peine très sincère que tout le monde dramatique apprit un jour l'affreux malheur qui venait de frapper ce brave homme. Sa fille, une enfant de dix-sept ans, était morte subitement d'une fièvre cérébrale.
Nous savions quelle adoration il avait pour cette enfant, comment il l'avait élevée dans les principes les plus sévères de famille et de religion, loin du théâtre, un peu comme Triboulet cache sa fille Blanche dans la petite maison du cul-de-sac Bucy. Nous avions deviné que toutes les ambitions et les
UN ENTERRE3IEM DRAMATIOUE. 317
espérances de cet homme reposaient sur la tête de cet être charmant, qui, tout près de la corruption des coulisses, avait grandi dans l'innocence et dans la pureté, de même que parfois, dans l'herbe rare des faubourgs, on voit une fleur des champs croître à la porte d'un bouge.
Un des premiers nous nous rendîmes au funèbre rendez-vous que nous avait assigné le billet bordé de noir.
Devant la maison mortuaire, le menu peuple des environs encombrait la rue, attiré par les pompes de l'enterrement de première classe commandé par le vieux comédien, qui avait conservé le goût de la mise en scène jusque dans sa douleur. Le corbillard magnifique et les nombreuses voitures de deuil, aux chevaux drapés et empanachés, stationnaient déjà le long du trottoir et, sous la porte, dans l'ombre des lourdes draperies frangées et écussonnées d'argent, parmi les scintillements de la chapelle ardente, entre deux béguines lisant des prières dans leurs eucologes, le cercueil massif se dessinait sur son drap blanc, chargé de bouquets de violettes de Parme.
Tout en nous promenant parmi la foule, nous remarquâmes bientôt les groupes formés par ceux
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qui, comme nous, attendaient le départ du convoi. Il y avait là presque tous les comédiens et toutes les comédiennes de Paris, qui étaient venus rendre le dernier devoir à la fille de leur camarade. Rien n'était plus naturel, sans doute ; mais nous n'en éprouvâmes pas moins un sentiment étrange en voyant autour du cercueil de cette pure jeune fille, qui avait exhalé son dernier soupir dans une prière, la réunion de tous ces visages marqués par la flétrissure du théâtre.
Ils étaient tous là : les premiers rôles, les comiques, les amoureux, les traîtres ; elles ne manquaient aucune : les soubrettes, les duègnes, les coquettes, les ingénuités. Drapé dans un paletotsac et coiffé d'un feutre d'où débordaient ses longs cheveux gris, le superbe aventurier de tous les drames de cape et d'épée s'adossait au contre-vent d'une boutique, dans son attitude familière, et croisait les bras pour montrer ses belles mains, tandis qu'un petit vieux au masque chiffonné de paillasse lui parlait vivement, en le tenant par un bouton, de cette voix grasse et éraillée qui nous avait fait si souvent pouffer de rire. A côté du jeune premier séculaire, qui, sanglé dans saredingote trop courte et dans son pantalon collant à sous-pieds, massait
de sa main gantée les boucles trop noires de ses cheveux, un grand gaillard, d'une beauté de modèle, n'avait pas voulu renoncer, même pour ce jour-là, à ses excentricités de costume, et se carrait dans une cape de velours noir et dans ses bottes à l'écuyère. Oh î comme elles paraissaient tristes, vieilles et fatiguées, au jour gris de ce matin d'hiver, toutes ces tètes pathétiques, gracieuses ou risibles, que nous n'étions habitués à voir que transfigurées par le prestige de la scène! Les mentons étaient devenus bleuâtres sous le rasoir trop fréquent, les cheveux rares et secs sous le fer chaud du coiffeur, les peaux rugueuses sous l'action mordante des onguents et des vinaigres; et les yeux atones, brûlés par la lumière de la rampe, clignotaient, presque rétractiles, comme ceux des hiboux au soleil.
Les femmes surtout faisaient pitié. Forcées, par extraordinaire, de se lever de très bonne heure, et n'ayant pas trouvé le temps exigé pour leur savante et minutieuse toilette, elles se tenaient par groupes de quatre ou cinq, frileuses et emmitouflées sous les manteaux de fourrure, les manchons elles triples voilettes noires. Malgré le petit bout de maquillage fait à la hâte, elles étaient mécon-
naissables; et il nous fallut un effort de pensée pour retrouver en elles le souvenir de ce sublime sérail des théâtres parisiens, exposé tous les soirs aux désirs de plusieurs milliers d'hommes. Sur tous ces types charmants apparaissaient les stigmates de la lassitude et de l'âge. Les uns s'ossifiaient dans une maigreur fanée; les autres s'alourdissaient d'une graisse malsaine et adipeuse. Les rides rayaient les fronts et étoilaient les tempes ; les lèvres étaient livides, les yeux cernés de plomb ; le teint surtout effrayait, ce teint uniforme, morbide et empoisonné, œuvre du rouge végétal et du blanc gras. Cette grosse commère à l'encolure de bourgeoise, à qui l'on eût rêvé un cabas, c'était la reine terrible et fatale des grandes œuvres romantiques ; et cette petite personne blonde et pâlotte, si fade sous ses dentelles, et qu'aurait si bien complétée le rouleau de toile cirée de la maîtresse de piano au cachet, c'était l'exquise ingénue que tous les vaudevillistes avaient mariée au dénouement de leurs pièces. Il y avait là des regards mourants de lorette à l'hôpital, des airs de tête de vieille copiste du Louvre, des sourires de Gélimène macabre.
Bientôt arrivèrent, dans des fiacres, les fonctionnaires de l'administration des théâtres, en
gants noirs et en habit, avec un air de tristesse officielle; les jeunes reporters, saute-ruisseaux du journalisme, regardant tout le monde sous le nez en prenant des notes ; les auteurs dramatiques, les feuilletonistes du lundi; enfin tous ces êtres nocturnes, éreintés et blasés, qu'on est convenu d'appeler le Tout-Paris des premières.
Les groupes devinrent plus compacts, des conversations animées s'engagèrent. D'anciens camarades se retrouvaient. On échangeait des poignées de main; on reprenait, vu la circonstance, ses sourires de cordialité; des femmes s'embrassaient à travers le voile.
Au passage, on saisissait des lambeaux de dialogue, tels que ceux-ci : Quand passe la machine de chose ? — Étais-tu hier à la première des Variétés ? Des termes de coulisses étaient entendus : Mes moyens, mon charme, mon phi/sique. Il se faisait même des affaires. Un nouveau directeur était très entouré ; une vieille actrice organisait son bénéfice.
Tout à coup, il se fît un mouvement dans la foule. Les croque-morts venaient de placer le cercueil dans le corbillard, et les jeunes filles de la confrérie de la Vierge, dont était la morte, se ran-
PROSE. — I. il
geaient, voilées de blanc, sur deux lignes, aux côtés du char funèbre. Précédé d'un maître de cérémonies en bas de soie et le tricorne à la main, le pauvre père avait paru sur le trottoir, en grand deuil, en cravate blanche, bouleversé de douleur et soutenu par des amis.
Le convoi se mit en marche et l'on arriva à la paroisse, heureusement tout proche.
On dit une grand'messe en musique, qui n'en finissait pas. Il faisait trop chaud dans l'église bondée de monde, et l'inattention était générale. Des gens qui ne s'étaient reconnus que là, se saluaient de loin d'un léger mouvement de tête; des entretiens à voix basse s'échangeaient ; quelques jeunes acteurs prenaient des attitudes, en se tournant du côté des femmes ; et des pituites répondaient diUxDommus vobiscum chevrotésparleprêtre. A l'élévation, derrière l'autel, éclata un magnifique Pie Jesu chanté par un baryton célèbre qui n'avait jamais mis dans sa voix plus de langueur amoureuse. Dans les bas côtés, les petites gens du quartier, se hissant sur la pointe du pied et s'accrochant à la balustrade, se montraient du doigt les célébrités.
# L'office terminé, le long défilé commença, et
tous allèrent, au seuil de Téglise, jeter quelques gouttes d'eau bénite sur la bière, et serrer la main du vieil acteur, qui, brisé de désespoir et ayant à peine la force de tenir son chapeau, s'appuyait contre un pilier.
Ce fut le moment le plus horrible.
Emportés par l'habitude de «jouer la situation», tous ces gens de théâtre mirent dans la marque de sympathie donnée à leur ami le caractère de leur emploi. Le premier-rôle s'avançait gravement, posait sa tête de trois quarts, et jetait « le regard à la destinée )>. L'ancien tragédien à barbe grise prenait une mine stoïque et n'oubhait pas de « vibrer » en prononçant un mâle : Dtc courage! Le pitre s'approchait, trottinant, secouant la tête en faisant trembler ses joues, et murmurait : J/rty;«MiT^ vieille! Et la reine de féerie, prise d'un attendrissement de femme galante, se jetait avec emphase au cou du malheureux père, qui, le visage boursouflé, les yeux sanglants, la lèvre pendante, noircissait sa figure et ses mains gantées de blanc avec la teinture de ses moustaches, délayée par les larmes.
Et pendant ce temps-là, à quelques pas de cette scène grotesque et sinistre, nous pouvions voir — dernier mot de l'antithèse — les blanches jeunes
filles de la confrérie agenouillées sur les chaises les plus rapprochées du cercueil de leur compagne, et qui, pour elle sans doute, demandaient à Dieu, dans leur naïve et virginale prière, le paradis qu'elles pouvaient rêver : un joli paradis de style jésuite, tout en bois sculpté et doré et en marbre polychrome, où l'on voit au fond, dans une lumière de transparent et de trompe-l'œil, la Vierge couronnée d'étoiles, avec le serpent sous ses pieds, tandis que de petits chérubins font voler au-dessus de sa tête une banderole d'azur, sur laquelle ces mots flamboient : Ecce Regina Angeloriim.
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(notes de voyage)
Nantes, 2 août 1880.
En arrivant à Nantes, je ne savais à quel hôtel descendre, quand, sur l'un des omnibus alignés le long du trottoir de la gare, cette adresse, bien faite pour séduire un poète : Hôtel de la Fleur, me décida. Je confiai donc à cette voiture, qui portait un nom si odorant et si printanier, mon bagage et ma personne, et elle me conduisit... à côté de la Poissonnerie. Je ne veux pas médire de V Hôtel de la Fleur, où j'ai trouvé bon lit et bonne table, et où j'ai été servi — ô province! — par un garçon à moustaches; mais l'ironie de l'antithèse, la mystification du contraste que présentent l'enseigne et
la situation de cette estimable auberge, m'ont paru dignes d'être notées... Et voilà que je pense à ces chercheurs d'idéal qui suivent les femmes par les rues et imaginent, sans essayer de les vivre, tant de romans d'une heure. Parfois, bien rarement, foudroyés par le regard ingénu de deux yeux de violette, ils surmontent leur timidité, osent se pencher vers une oreille rougissante et y murmurer quelques mots émus. Hélas! on ne leur répond que par une insulte de harengère, ou par un consentement plus infâme encore.
Eux aussi, ils ont pris l'omnibus de VHôtel de la Fleur.
3 août.
Nantes, avec ses quais nombreux et ses aristocratiques maisons du xviii" siècle, aux beaux balcons de fer forgé, a fort grand air. J'ai admiré ici ces coins toujours charmants de marine et de paysage où les bateaux de mer semblent glisser sur une prairie, où les branches des arbres se mêlent aux vergues des navires ; et je me suis rappelé ce poème allemand dans lequel un sapin,
vieilli sur les Alpes, regrette de n'avoirpas été transformé, comme il pouvait l'être, en mât d'artimon ou de misaine et de n'avoir pas couru le monde, tandis qu'un autre sapin, devenu le grand mât de quelque goélette, est fatigué des longues traversées et regrette sa montagne natale. Idée ingénieuse et vraie, qu'on peut rapprocher des belles Sostalgies d'obélisques, de Théophile Gautier. Qui donc, en effet, est content de son sort? quelques rares sages peut-être, et un grand nombre de sots, — fort heureusement pour eux.
Deux noms sont également célèbres à Nantes, bien qu'à des titres très différents : celui de Carrier et celui de Cambronne. On montre au voyageur la maison où logeait l'horrible proconsul de la Convention, et, sur la plus belle promenade de la ville, se dresse en bronze le Léonidas du Dernier Carré, dans le désordre du combat, serrant sur son cœur l'aigle de la Grande-Armée. Bien que Victor Hugo ait demandé pour le général Cambronne la permission de c déposer du sublime dans l'histoire », et que, naguère, un membre de nos Assemblées ait fait entrer violemment dans la langue parlementaire le mot héroïquement rabelaisien attribué, par une assez vraisemblable légende, à l'intrépide
328 COiNTES EN PROSE.
colonel des grenadiers, l'inscription de son monument a adopté la version décente et cicéronienne : La Garde meurt et ne se rend pas. Peu importe, d'ailleurs. Quoi qu'il ait pu dire le soir de Waterloo, Cambronne est admirable, et, dans ce siècle de popularité si facilement acquise, par ce temps où l'on galvaude le marbre et où l'on prostitue l'airain, cette statue fait plaisir à voir.
Elle réconcilie avec l'humanité, dont le souvenir de Carrier inspirerait l'horreur. Et cependant, qui sait ! ce monstre, qui fit périr tant d'innocents en quelques mois par la guillotine, par les noyades, par les fusillades en masse, se prenait peut-être pour un grand citoyen, pour un Brutus ou un Lorenzaccio, sacrifiant jusqu'à sa mémoire à une cause juste et généreuse. Hélas ! quand on songe à toutes ces querelles politiques et religieuses qui ensanglantent l'histoire depuis tant de siècles, et dans lesquelles les victimes ne valent guère mieux que les bourreaux, on se sent le cœur gagné par le froid mortel du scepticisme. Il reste encore, par bonheur, quelques sentiments, forts et simples comme des instincts, qui ne trompent jamais l'homme sur ses devoirs. C'est à l'un des plus purs et des plus puissants d'enlre eux qu'obéis-
sait Cambronne, en répondant par un défi dernier, au triomphe immoral du nombre et de la médiocrité sur l'héroïsme et sur le génie; et la France vaincue a jeté son cri de protestation indignée par la bouche de cet obscur soldat. Voilà l'exemple qu'on peut toujours suivre, l'appel de la conscience auquel on peut toujours répondre! II est légitime d'hésiter entre tous ces partis qui vous sollicitent et vous disent : « Je suis la vérité, je suis la justice ! » car, si l'on considère leur passé, on y découvre les mêmes crimes. Mais si le citoyen a le droit de rester sourd aux harangues des tribuns, il faut qu'il réponde toujours aux trompettes d'alarme sonnant pour la patrie en danger; s'il peut s'absenter du forum, il doit dire : oc Présent ! » les jours de bataille.
J'ai salué très bas la statue du général Cambronne.
Saint-Nazaire, 4 août.
Des moulins tournaient tout le long de ma route, depuis les plaines des environs de Paris jusqu'aux dunes de l'embouchure de laLoire; et, dans le grand
330 CO^iTES EN PROSE.
bassin de Saint-Nazaire, qui est sous ma fenêtre, je vois des bâtiments de toutes sortes, depuis le grand trois-mâts qui vient de traverser l'Atlantique, jusqu'à cette humble barque de pêche sur laquelle un mousse aux pieds nus, accroupi près du bordage, raccommode un vieux filet.
Les premières choses, indispensables à la vie, qu'a créées le génie de l'homme, ont toutes un caractère d'harmonie et de beauté. Le vase le plus grossier des temps les plus reculés est déjà une pure œuvre d'art. Le premier soc de charrue qui a brillé dans le sillon, aux rayons obliques du couchant, arendu rêveur le premier artiste, comme aussi la première épée, hélas ! qu'un guerrier a fait étinceler au soleil, le matin d'un combat. Mais, parmi ces inventions primitives, le moulin et le navire ont conservé, d'une façon particulièrement frappante, l'élégance et la grâce de leur forme antique; et c'est toujours avec une poétique émotion que j'admire et que je compare ces deux objets ailés, dompteurs du vent, frères des oiseaux.
5 août.
J'ai fait l'excursion traditionnelle : le Croisic, le Bourg-de-Batz et Guérande.
Rien à dire du Croisic, où l'on arrive à travers un désolé paysage de dunes et de marais salants. C'est un Trouville nantais, un bain de mer provincial. Je n'ai déjà qu'un goût fort médiocre pour les plages à la mode où les Parisiens transportent, tous les étés, leurs ridicules raffinés; et les polkas du casino me semblent un fâcheux accompagnement au bruit de la mer qui monte. Pourtant Dieppe et Étretat ont leur raison d'être : les boulevardiers endurcis s'y retrouvent comme à une première des Variétés; mais il y fait moins chaud, et le bruit de l'Océan sur les galets est, en somme, plus agréable que la voix du comédien Baron. Enfin, cette combinaison satisfait les gens qui, tout en aimant les grands spectacles de la nature, veulent avoir leur Figaro dans l'après-midi et y lire le compte rendu de la tempête qu'ils ont vue la veille. Mais le Croisic n'est qu'une copie maladroite de ces succursales marines des dimanches de courses ou des « mardis )> du Théâtre-Français. Le high-
life breton est médiocre, et les femmes d'armateurs et de marchands de sardines ne s'habillent pas chez la bonne faiseuse.
J'ai donc pris « un berlingot », et je me suis fait conduire à Guérande par le Bourg-de-Batz. On y admirait autrefois, disent les guides, les splendides costumes des paludiers. Il y en a encore quelquesuns... dans des armoires, et on les montre aux touristes, moyennant quarante sous. Je n'ai pas encouragé cette industrie locale, faite pour irriter tout sincère ami du pittoresque, et j'ai poussé sans m'arrêter jusqu'à Guérande.
Là, une merveille m'attendait. Guérande est supérieure à sa renommée et à la belle description qu'en a donnée Balzac dans Béatrix. J'ai fait le tour de ses boulevards plantés d'arbres géants; j'ai suivi ses remparts écroulés, où des chênes poussent entre les créneaux, ses fossés verdis par les lentilles d'eau et fleuris par les nénuphars; j'ai passé sous ses portes fortifiées et flanquées de tours, parcouru ses rues désertes, où le pied sonne sur les pavés encadrés d'herbes, visité son église gothique, toute ruinée, sentant la cave, et j'ai trempé mon doigt dans l'eau glacée du bénitier. Tout ce que la province a de pénétrante poésie est
résumé là, et il semble que le bonheur habite aussi bien dans ces masures populaires que dans ces antiques hôtels qu'orne un écusson mutilé. Je me suis longtemps promené dans la cité féodale. Enivré de calme, de solitude et de silence, j'imaginais déjà une vie tout entière, lentement, doucement, paisiblement vécue dans ces ruines verdoyantes,une existence mélancolique sans chagrin, monotone sans ennui, remplie seulement par d'humbles travaux et de chers devoirs; et je méditais la pensée si profonde de Chateaubriand : « Si j'avais encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans l'habitude. » Rien ne venait troubler ma délicieuse impression. Je n'avais pas voulu remarquer les boutiques du libraire et du pharmacien; je n'avais rencontré personne en chemin. A peine avais-je aperçu, sous l'ombre de quelque porte, le bonnet blanc d'une aïeule, ou vu passer, dans le lointain d'un carrefour, un prêtre à cheveux blancs, boiteux et portant son livre.
Tout à coup, sur le mur d'une halle vide, une énorme affiche, peinte en bleu, frappa mes regards : c'était celle du Moniteur des tirages financiers. Le monde moderne dans ce qu'il a de plus immoral : l'agio, et de plus laid : l'affichage, se
rappelait brutalement à moi. Le charme était rompu. Je me figurais les maisons nobles de Guérande vendant les domaines des aïeux pour acheter des Bons Turcs, et les paysans prenant les honnêtes écus amassés par leur père et mère au fond des vieilles armoires de chêne, et les portant à la caisse de quelque Philippart.
J'ai quitté Guérande tout soucieux, et je n'ai retrouvé ma sérénité que le soir, dans le wagon qui me ramenait à Saint-Nazaire ; car je voyais, à travers la vitre, ce qui ne sera jamais souillé par aucune affiche, une admirable nuit d'été. Le ciel, d'un noir profond, intense, était poudreux d'étoiles, mitraillé d'astres, criblé d'étincelles. Au loin, sur la Loire, les phares luttaient de clarté avec les constellations. Et cette belle nuit m'a fait songer aux coquettes créoles qui, pour rêver le soir sous les vérandahs, mettent des vers luisants dans leurs cheveux noirs.
Auray, 5 août.
Vannes et Auray ne seraient que de grands villages sans leurs vieilles maisons; mais ces deux
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jolies villes en possèdent un grand nombre, et des plus pittoresques: les unes laissant voir dans leur plâtre leur charpente en forme de croix, les autres cuirassées d'ardoises, quelques-unes à tourelles d'angle, d'autres ornées de figures grotesques en pierre sculptée ou en bois peint, toutes avec le haut pignon, la boutique à auvent et les deux ou trois étages surplombant les uns sur les autres. Dans ce genre, la place Henri IV, à Vannes, est particulièrement curieuse et intéressante. Trois ou quatre ruelles tortueuses y aboutissent, et le fin clocher à jour de la cathédrale, gris dans le ciel bleu, semble jeter un regard indiscret au milieu de cette réunion de toits pointus. On est transporté ici en pleine vieille France. C'est le vrai décor d'une comédie de Molière; et sur cette place, presque toujours solitaire, on est tout surpris de ne pas voir déboucher le seigneur Géronte claudiquant sur sa grande canne, et le subtil Scapin portant sous son bras le sac dans lequel il va faire entrer le crédule vieillard, afin de lui donner la bastonnade classique.
D'ailleurs, la Bretagne doit être la joie des antiquaires. Pas de bourg, pas de hameau, qui n'ait son antique éghse, recommandée par le Guide Joanne. Très médiocre archéologue, je laisserai
dans le dictionnaire de Viollet-le-Duc les trois ordres du gothique, et je ne m'embrouillerai pas dans le rayonnant et le flamboyant. Mais je note au passage l'aimable rencontre de tous ces grêles clochers de campagne, bons vieux nids d'Angelm et d'hirondelles, qui laissent voir l'azur à travers leurs dentelles de pierre et montent droits dans le ciel, comme pour indiquer son chemin à la prière.
Deux déceptions, par exemple, ce sont Sainte- Anne d'Auray et les alignements de Garnac.
Un architecte au goût du jour, quelque prix de Rome dont je veux ignorer le nom, a construit, sur les lieux du fameux pèlerinage, un édifice moderne, tout battant neuf, d'un luxe déplacé, sans caractère aucun, et où je ne croirai jamais qu'aucun miracle s'accomplisse. Cependant, sainte Anne paraît avoir eu beaucoup à faire, dans ces derniers temps, si l'on en juge par les nombreux ex-voto pendus aux murs de son sanctuaire. Ce sont, pour la plupart, d'horribles croûtes badigeonnées par des peintres d'enseignes, et représentant un navire en détresse, un malade dans son lit, avec table de nuit et bonnet de coton, un enfant tombé sous la roue d'un moulin, etc., etc., tous sauvés par sainte Anne, bien entendu. La sottise et l'intolé-^
rance de la plupart des libres-penseurs me rendraient volontiers superstitieux, et je ne fais aucune difficulté d'admettre les idolâtries locales et les fétichismes de clocher. Je suis prêt à soutenir devant les Voltairiens à la mode l'efficacité des indulgences et de l'intenention des saints, et je prendrai, quand on voudra, un bain d'eau de Lourdes pour déplaire à un esprit fort. Mais il faut être sincère avant tout. Je confesse donc que la laideur des hommages rendus à sainte Anne d'Auray m'a fait oublier leur touchante bonne foi, et que j'ai été moins frappé par leur naïveté que par leur ridicule. Je m'en accuse avec contrition, — meâ culpâ, meâ maximâ culpâ ! — et, pour que ce péché d'artiste me soit pardonné, je m'adresse à saint François d'Assise, mon bienheureux patron, que son joli talent de charmeur d'oiseaux m'a toujours rendu singulièrement sympathique.
Les célèbres dolmen de Garnac doivent être d'un puissant intérêt pour l'archéologue etle collectionneur de haches de pierre et autres mystifications celtiques; mais ils laissent froid le touriste ignorant. Les soldats païens qui poursuivaient saint Cornély, et que, selon une respectable tradition, l'apôtre de l'Armorique pétrifia dans leur ordre de
bataille, n'offrent plus aujourd'hui que quelques rangées d'assez gros cailloux, qui ressemblent aux chicots ébréchés de la mâchoire d'un monstre fossile. C'est une ruine sans grandeur, et que je regretterais d'être allé voir, si je n'avais trouvé, par compensation, le beau panorama de la baie de Quiberon, et si je n'étais rentré à Auray, vers la tombée de la nuit, à travers la mélancolie des landes désertes, où le vent du soir faisait courir des frissons sinistres dans les ajoncs flétris. C'est là que mon scepticisme parisien aurait mérité une leçon des nains et des korrigans, qui doivent évidemment prendre leurs ébats dans ces parages, à cette heure douteuse et inquiétante du crépuscule. Mais je suis forcé d'avouer que je n'ai été la dupe d'aucun feu follet, que je ne suis devenu le jouet d'aucune ronde infernale. Nul saule, à la silhouette difforme, n'a tendu des bras effrayants pour me saisir; et, en passant près des lavoirs, je n'ai pas aperçu la moindre lavandière battant son linceul au clair de la lune. J'en exprime ici mon regret, étant, au fond, encore un peu romantique, bouzingot et mil-huit-cent-trente.
Auray, 6 août.
Jusqu'ici, je n'ai point vu de costumes d'hommes. Les cultivateurs de ce pays n'ont consené, du moins dans leur tenue ordinaire, que le chapeau rond à larges bords, orné d'un ruban de velours noir. C'est insuffisant comme couleur locale. Les femmes, au contraire, sont plus fidèles à la tradition, et lesjours de marché, paraît-il, les connaisseurs peuvent distinguer, à la différence de leurs bonnets, les paysannes des diverses communes d'alentour. Je n'entreprendrai pas cette longue étude; mais j'ai été frappé, comme le serait du reste l'observateur le plus superficiel, par le caractère monastique des coiffures féminines dans toute cette partie du Morbihan. Ce ne sont que bonnets de nonnes et cornettes de religieuses; et les visages le plus souvent graves et recueillis des campagnardes ajoutent encore à l'illusion. C'est au point que toutes les auberges me font l'effet d'un couvent, toutes les tables d'hôte d'un réfectoire; car j'y suis servi par des carmélites ou par des oblates. Je dois faire un effort pour ne pas les appeler « ma mère » ou « ma sœur », selon qu'elles sont jeunes ou
vieilles ; je suis scandalisé que le commis-voyageur, entrain de « faire la Bretagne », qui s'assied en face de moi, ne se signe pas pieusement et ne dise pas le Benedicite avant de manger sa soupe ; et, ce soir même, la servante de l'hôtel, qui ressemble à un portrait d'abbesse peint par Philippe de Champagne, m'a proposé du ragoût de mouton avec un petit murmure si discret, si clérical, que j'ai cru qu'elle marmottait un orewMs et que j'ai été tenté de lui répondre : Amen !
Concarneau, 7 août.
Arrivé à Quimperlé par une averse qui justifiait à merveille le fameux proverbe du Breton, résigné au mauvais temps : « Quand il pleut tous les jours, c'est trop ; quand il pleut tous les deux jours, ce n'est pas assez », je me suis mis en quête d'une voiture pour me rendre à Concarneau. Je n'ai trouvé qu'une carriole mal couverte, mais elle m'a conduit, au trot paysan d'un gros cheval gris, par une route charmante, où j'ai aperçu, à travers le brouillard de la pluie, une succession de sites inoubliables. Ce sont de touffus et humides paysages se
creusant en profondes vallées, se dressant en hautes collines, d'un aspect étrangement énergique, d'une verdure presque noire. J'entre ici dans la vraie Bretagne, dans la terre de granit recouverte de chênes qu'a chantée Brizeux, dans le Finistère à la fois fertile et sauvage.
A Pont- Aven, un village situé à moitié chemin, on a dételé pour déjeuner, se sécher un peu au feu de la cuisine, et donner deux heures de repos au cheval. C'est une halte exquise, un pays presque trop joli, avec des bateaux de mer et des moulins sur l'eau, perdus dans un fouillis de feuillage. Ce coin charmant, ce décor d'opéra comique, a déjà attiré toute une colonie d'artistes et d'Anglais. A l'auberge, les murs de la salle à manger sont ornés, comme à Marlotte ou à Barbizon, d'esquisses faites de chic, les unes vertes comme un plat d'oseille, les autres rissolées comme un macaroni au gratin ; et, en déployant ma serviette, je vois à l'autre bout de la table une famille d'outre-Manche, — le père, la mère et les enfants, tous roux comme carotte, — installée autour de la théière nationale.
Amateurs de voyages paisibles, hâtez-vous d'aller à Pont- Aven, car, avant peu, les peintres et les touristes auront rendu l'endroit inhabitable.
Si ce sont les paysagistes qui l'emportent, derrière chaque rocher, au pied de chaque arbre, on découvrira un rapin occupé à « piger le motif » ou à fumer sa pipe d'après nature ; le soir, des charges d'atelier seront exécutées au dessert — symptôme alarmant ! l'hôtel possède déjà un piano, — et des cocottes, ayant posé « l'ensemble 2> dans les ateliers du boulevard Pigalle, promèneront leurs toilettes de canotières dans les genêts en fleur et mettront, comme diraient les romanciers naturalistes, un coin d'Asnières dans le paysage breton et un coup de Bullier dans l'honnête village. Si, au contraire, le tourisme anglais prend le dessus, Pont-Aven se peuplera de miss aux longs pieds, hideusement fagotées, et de boys aux gros mollets qu'on verra passer tous les dimanches, à l'heure du divin office, en vestes courtes et en chapeaux tuyaux de poêle ; dans une délicieuse prairie, où paissent aujourd'hui quelques vaches noires et blanches, près d'un torrent qui chante sur les pierres, on établira un jeu de crocket, et la place de l'Église, pleine encore à présent du silence et du calme champêtres, sera traversée par de hideuses voiturées de voyageurs en habits gris, ayant tous un cook' s-ticket dans le galon de leur chapeau.
Tout heureux d'avoir vu Pont- Aven avant ce malheur très prochain, je me suis remis en route. Le ciel avait fermé ses écluses, et une âpre brise marine avait remplacé la pluie. Aussi ventait-il ferme quand je suis arrivé à Concarneau; la mer, d'un vert sombre de pâturage, était broutée par tous ses moutons ; les embruns montaient à l'assaut des fortifications de la Vieille-Ville, qu'un seul pont réunit à la terre ferme ; et, le long des quais du petit port, où les barques dansaient en mêlant leurs mâts, les pêcheurs, n'ayant pu sortir par ce gros temps, fumaient et regardaient l'horizon. J'examinais ces bonnes figures de loups de mer, vrais jambons cuits par le soleil et salés par le vent du large, lorsque m'est apparue une femme de l'endroit, coiffée de son mirifique et superbe bonnet. Vous allez dire que je ressemble au philosophe du Mariage forcé ei que je m'attarde dans le chapitre des chapeaux. Mais le bonnet de Concarneau est vraiment extraordinaire et mérite une mention spéciale. C'est tout un édifice compliqué de toile, de mousseline et de rubans, quelque chose de triomphal, de flottant et de pavoisé, et l'on ne saurait mieux le comparer, dans ce pays de hardis marins, qu'à une frégate marchant vent arrière et
ayant joyeusement déployé ses voiles, ses focs et ses bonnettes. J'ai vu passer toute une escadre de ces gentilles frégates dans les rues de Goncarneau, et je vous assure qu'il en est plus d'une avec qui l'on serait bien aise de naviguer de conserve.
(Juimper, 8 août.
De Goncarneau à Quimper, la campagne semble un parc, tant elle est verdoyante et fleurie. J'ai trouvé par ici les derniers vestiges du costume breton, et les paysans qui me tiraient leurs grands chapeaux sur la route portaient tous l'habillement complet en drap bleu, avec la veste sans manches, dessinant par une broderie les deux omoplates. Devant le beau portail de Saint-Gorentin, j'ai enfin rencontré un vieux paysan à qui ses longs cheveux blancs et ses larges ^m^ow-^r«5 de toile grise donnaient tout à fait l'apparence d'un des héros obscurs de la chouannerie, d'un des farouches et intrépides compagnons de Jean Gottereau et de Jambe d'Argent. Mais les zouaves, comme on les appelle par moquerie dans le pays, deviennent plus rares de jour en jour, et quelques vieilles gens seuls,
attachés aux antiques usages, osent encore porter la large culotte. Je ne voudrais point passer pour un éternel laudalor temporis acti, ni tomber dans le ridicule des bourgeois qui regrettent les diligences, commodément installés sur les coussins d'un express; qu'il me soit permis cependant de déplorer la disparition des anciens costumes, car je sais, hélas! comment on les remplace, et, dans un récent voyage en Basse-Normandie, j'ai constaté que les jeunes villageois, voulant se mettre à la mode de Paris, avaient adopté la casquette de soie soufflée comme un ballon et la blouse de toile bleue longue comme une jupe, parure obligée des Lauzun de l'Élysée-Montmartre et des Fronsac du boulevard de Grenelle.
En flânant dans Quimper, il m'est venu une réflexion mélancolique.
Qu'elle était paisible, la rue droite et escarpée où je me suis trouvé seul ! La double perspective des maisons à pignons se découpait sur un ciel d'un bleu tendre, sans un nuage, où montaient, làbas, les deux flèches de la cathédrale. Personne aux fenêtres, ornées de pots de géraniums qui jetaient sur les murs gris quelques touches d'écarlate; personne dans la vieille boucherie, à l'auvent
de laquelle un mouton éventré pendait à un croc de fer, montrant ses chairs roses; ni dans la boutique du drapier, où, sur la pile de pièces d'étoffes mises à l'étalage, un chat gris, les pattes sous son ventre, me regardait fixement avec ses yeux verts. Au fond d'un porche sombre, dans la cour d'une hôtellerie, sous une charrette dételée qui dressait en l'air ses deux brancards, une poule noire, suivie de son peloton de poussins, donnait dans le fumier des coups de bec pressés, vifs comme un tic, et son gloussement doux était le seul bruit qu'on entendît. Quel silence calmant! quelle solitude reposante ! Il semble que, dans ce milieu tranquille, il ne puisse pas exister une âme inquiète, un esprit troublé. Ici, sans doute, la vie intellectuelle est nulle. L'artiste, le poète, y mourrait d'isolement et d'ennui. Si un jeune homme entrevoit un idéal, conçoit un rêve, il s'en va bien vite, attiré par l'irrésistible mirage de Paris. Mais du moins, aux heures de fatigue et de découragement, le fugitif peut revenir dans sa petite ville, s'y retremper dans une existence végétative, prendre un bain de paresse. Parisien de Paris, ayant toujours respiré son atmosphère de fièvre, je n'ai jamais pu faire cette halte exquise ; mon enfance et ma jeunesse
ont ignoré le charme des vacances. Le tourisme, auquel de temps à autre ma débile nature demande quelques semaines d'air pur et de libre course, ne donne point l'ivresse du retour dans le pays aimé, la joie des souvenirs évoqués, l'attendrissement devant les doux paysages et les chers visages reconnus. Il me manque donc une des plus poétiques et des plus profondes impressions de la vie; et, l'autre jour, à Quimper, en me promenant dans une ruelle solitaire, j'ai envié les provinciaux exilés qui luttent et qui travaillent comme moi dans la grande ville ; car ils ont tous, eux, dans quelque coin de la douce France, un asile pour se reposer, un gîte pour mourir.
Audierne, 9 août.
Pour aller à Audierne, et de là à la Pointe-du- Raz, j'ai pris le classique courrier de nos pères, la traditionnelle voiture jaune, tirée par de maigres chevaux qui courent comme des rats, surchargée d'une pyramide branlante de malles et de colis, et conduite à coups de fouet tapageurs par un conducteur en ribote qui s'acquitte d'une commission
dans tous les cabarets. La route traverse un pays superbe. Plongées jusqu'au ventre clans la luzerne des gras pâturages, les vaches noires, ces bonnes laitières qui fournissent le délicieux beurre salé qu'on sert ici dans toutes les hôtelleries, vous regardent d'un air étonné par-dessus les haies plantées d'épines, de houx et de petits chênes aux branches rageuses. De distance en distance, de verts chemins, tapissés d'herbe humide, s'enfoncent dans l'obscurité d'une double rangée de vieux ormes. A chaque pas, des coins de tableaux tout faits, les rencontres de la campagne : quelque bonne femme en sabots, tirant une chèvre par sa corde le long des vaines pâtures ; un lavoir sous les saules, égayé par le bruit des battoirs et le bavardage des laveuses; ou bien, échelonnés sur l'escalier en ruine d'une chaumière, où les branches fantasques d'un rosier blanc montent à l'escalade d'un vieux mur, des groupes d'enfants, fillettes en grands bonnets et garçonnets en chapeaux ronds, ayant tous l'air de petits vieux.
A moitié chemin, à la fourche de la route de Douarnenez, qu'on laisse sur la droite, on longe une anse formant rivière où le flot apaisé de la baie monte à la marée haute et baigne, de son eau verte
et pure, le pied des magnifiques arbres qui sont au bwd. C'est doux etbeau comme un lac de Suisse, surtout si, comme moi, on passe là quand le couchant allume ses forges mystérieuses et quand se reflète dans l'eau tout un archipel aérien de légers nuages couleur de cuivre.
Par malheur, cette charmante promenade devait avoir pour moi une fin désagréable, et, quand je suis arrivé à iVudierne, l'aspect de ce joli port de pêche était presque eff'rayan t. Sur le quai, en face d'un fouillis de mâts, une foule noire s'agitait devant l'unique hôtel de l'endroit, et nous descen^ dîmes de voiture au milieu d'un tumulte de marins avinés qui se querellaient et se montraient le poing.
Dans l'obscurité, — la nuit était déjà tombée, — je vis, à la lueur rouge de la lanterne de l'auberge, des regards étincelants de colère, des bouches tordues par l'injure; l'un des pêcheurs, plus furieux que les autres, brandissait même une hache, et, si on ne l'eût retenu, il se serait jeté sur un de ses compagnons. A l'entresol de l'Hôtel des Voyageurs, dont la fenêtre était ouverte, quelques hommes penchés avec avidité sur des papiers, à la clarté d'une lampe, criaient des chiffres d'une voix
enrouée. Il y avait dans l'air un souffle de rage populaire, un vent d'émeute. C'était sinistre.
Certes, depuis que j'étais en Bretagne, j'avais déjà bien vu des gens ivres ; c'est, hélas! le vice des pays pauvres. Le rude travail appelle le plaisir brutal ; et quand on songe combien est dure la besogne de ces cultivateurs qui brisent si souvent contre un rocher le soc de leur charrue, et de ces marins qui sillonnent constamment une mer hérissée d'écueils, on ne se sent pas le droit d'être sévère, et l'on excuse un peu ces pauvres gens de chercher quelquefois l'oubli de leur peine au fond d'un broc de cidre ou d'une demoiselle d'eau-devie. Mais si j'avais aperçu, par-ci par-là, un couple de matelots dont les épaules se heurtaient ou un paysan tibubant au milieu d'un chemin et reconduit, à coups de poing dans le dos, par sa ménagère, je n'avais pas encore rencontré une pareille réunion d'ivrognes. J'entrai donc dans l'auberge d'Audierne, révolté par cet ignoble spectacle, plein d'indignation contre ce pays ignorant, arriéré, barbare, et appelant sur lui les bienfaits du progrès moderne.
Hélas! ce que j'appris parla conversation de la table d'hôte me guérit bien vite de ce.t accès démo-
cratique. La dégoûtante orgie que je venais de traverser n'était point ordinaire à Audierne. Une élection au conseil général, qui avait eu lieu dans la journée, en était la cause exceptionnelle; car les deux candidats, le blanc et le rouge, avaient mis les tonneaux en perce. Celui dont les opinions avaient la couleur du vin venait même de triompher, etleshommes attablés dans la salle basse de l'hôtel étaient ses agents électoraux, qui comptaient les bulletins de victoire. C'était la conquête dont la civilisation est le plus fière, c'était le suffrage universel qui avait saoulé tout le village; c'était ce puissant porte-lumière qui abrutissait tous ces misérables.
J'allai me coucher en méditant la leçon de scepticisme que le hasard venait de me donner, et confirmé, une fois de plus, en ma médiocre estime pour cette étonnante institution, orgueil de notre siècle, grâce à laquelle le vote d'un matelot alcoolisé exerce la même influence sur les destinées du pays que celui d'un homme de génie ou tout simplement de sens commun.
La Pointe-du-Raz, 10 août.
La littérature contemporaine a malheureusement abusé du mot sublime; c'est pourtant le seul qui puisse qualifier le coup d'enthousiasme que m'ont donné la Pointe-du-Raz et la Baie-des-Trépassés.
On arrive à ces solitudes, limites de l'ancien monde, par un aride pays assez semblable à celui qu'on trouve dans les ascensions de montagnes, quand on approche du sommet. Le terrain montueux de la presqu'île, la rude brise dont elle est balayée, et les immenses espaces qu'on y découvre complètent l'illusion. Gomme sur les hauteurs alpestres, on traverse des villages désolés, des prairies à l'herbe courte et rare que broutent de pauvres bestiaux. A la patte d'oie des chemins se dresse une haute croix de bois, sur laquelle est cloué un Christ, grossièrement sculpté et colorié. Parfois un horrible porc, effaré par la voiture, rentre en grognant dans une chaumière; car, ici, animaux et paysans vivent pêle-mêle; on est parmi les populations les plus sauvages de la Bretagne ; le français est k peine compris, presque pas parlé. Épuisé d'avoir couru dans les roches, je suis entré dans un cabaret; je
n'ai pu y boire qu'un verre de lait. II devait aussi y avoir là du pain noir, dur depuis huit jours; mais, par honte, m'a dit le guide, la femme qui me servait n'a pas voulu me le montrer.
Avant de descendre dans les précipices de la Pointe-du-Raz et de parcourir le grandiose désert de sable de la Baie-des-Trépassés, on visite le phare, où vous attend le cordial accueil des gardiens, braves gens du peuple anoblis par la vie contemplative. Puis l'un d'eux vous mène à l'Enfer de Plogof, à travers un dédale de rochers au bas desquels grondent, à des profondeurs et avec un fracas qui donnent le vertige, les lames de fond, furieuses par les temps les plus calmes, cambrant leurs énormes volutes d'émeraude, hérissant leurs crinières d'argent liquides... Mais je veux décrire, et j'ai tort. Ce n'est pas au lendemain d'une sensation aussi poignante qu'on peut en parler dans une note hâtive. Je reviens de la Pointe-du-Raz, ivre de mer, de ciel et de vent; et, si j'essaye un jour de fixer ce souvenir, ce sera dans la noble forme du vers, que semble imposer à mon esprit le rythme majestueux de l'Océan.
Douarnenez, 12 août.
J'ai VU la baie de Douarnenez — une des plus belles de l'Europe, dit-on, — sous un aspect charmant, mais qui doit être assez rare dans ces rudes contrées de l'Ouest ; car, pendant les deux jours que j'ai passés là, ravi par la beauté du site et dégoûté par la puanteur des sardineries, un soleil méridional brûlait les dalles du port et une « mer d'huile », comme disent les Provençaux, mourait sur les galets de la grève en se frangeant à peine d'une écume argentée. Évidemment, en temps ordinaire ce pays a un caractère tout différent. Ces côtes lointaines que baigne une brume d'or, cette immense coupe d'eau laiteuse couleur de turquoise, ces grands bouquets d'arbres s'élevant en gerbes majestueuses dans l'azur du ciel, sans que la moindre brise y mette son mouvement et son murmure, ce paysage chaud, noble et paisible, c'est un tableau de Claude Lorrain, c'est le lac de Genève en été, c'est une marine méditerranéenne : ce n'est pas l'Océan, ce n'est pas la Bretagne, ce n'est pas la baie de Douarnenez. Le touriste est exposé souvent à ce genre de déception, car il se déplace
dans la saison confortable et non dans celle où le pays qu'il visite présente sa véritable physionomie. Aussi Théophile Gautier, le voyageur artiste par excellence, avait-il cent fois raison lorsqu'il recommandait d'aller à Saint-Pétersbourg pendant l'hiver et au Caire pendant l'été. Il importe peu, en effet, de voir une averse inonder les Pyramides, et il est sans intérêt de canoter sur la Neva.
Brest, \i îioùt.
Après avoir parcouru ce magnifique département du Finistère, si accidenté^ si varié, si pittoresque, c'est le soir qu'il faut arriver à Brest, c'est avec la tristesse de la nuit tombante qu'il faut entrer dans la sombre ville de guerre. Par la portière de la voiture prise à la gare, on voit de tous les côtés se dresser de sévères profils de remparts; puis les sabots des chevaux résonnent sur le plancher d'un pont-levis, l'on passe sous une porte basse et l'on pénètre dans des rues étroites, mal éclairées, aux noires et hautes maisons, dans de vraies rues de place forte qu'emplit tout un fourmillement de marins et de soldats, et où soudain
éclate, au fond des ténèbres, la retraite sonnée par une furieuse fanfare de clairons. C'est avec cette sensation farouche que je suis entré dans la ville de Brest, une des œuvres les plus robustes de ces deux bourreaux de travail qui ont tant besogné pour la France et qui s'appelaient Colbert et Vauban.
Le lendemain de l'arrivée, s'il ne pleut pas, — c'est, paraît-il, chose exceptionnelle à Brest, — vous pourrez, comme je l'ai fait, flâner sous les vieux arbresducoursDajot, contempler l'admirable panorama de la rade, et surtout visiter le port et l'arsenal.
Grâce à l'obligeance courtoise du préfet marilime, à qui j'étais recommandé, j'ai fait cette promenade sur un superbe canot de l'État, à seize rameurs, et accompagné d'un de ces jeunes officiers de marine qui ont à la fois la bonhomie du soldat, les connaissances du savant et les manières de l'homme du monde. Docile au sifflet du quartier-maître debout à l'arrière, l'embarcation nous a conduits jusqu'au fond du port militaire et j'ai pu en admirer dans le menu toutes les merveilles. Rien de plus amusant, pour me servir de cette expression dans le sens que lui donnent les peintres, que les divers spectacles qui passaient devant mes
yeux. Tantôt nous glissions auprès d'une énorme carcasse de frégate ou de brick, démâtée, désarmée, montrant le vide de ses flancs par ses sabords ouverts, et n'ayant conscné d'autre ornement guerrier que la figure sculptée sous son beaupré : un Jean-Bart empanaché ou quelque Amphitrite dressant la pointe de ses seins, et j'apprenais que c'était un ancien vaisseau, naguère l'orgueil de notre flotte, réduit par les innovations récentes au modeste rôle d'atelier ou de magasin flottant; tantôt nous accostions devant la porte d'un solide édifice à la Louis XIV, et nous y parcourions des galeries éblouissantes de lames d'épées, de poignards et de sabres d'abordage, et des salles parées d'armes, avec je ne sais quelle coquetterie héroïque, où des colonnes, faites de canons de fusils, se couronnaient de chapiteaux en crosses de pistolets. Plus loin, nous longions un quai plein de soleil sur lequel s'étageaient de noires pyramides de boulets et s'allongeaient, pareilles à de formidables jeux d'orgues, des séries de pièces de tous les calibres. Partout, sous les hangars comme dans les navires, bourdonnaient l'activité et le travail. A bord du Tage^ un transport qui revient de la Nouvelle-Calédonie, et à bord de la Loire^ qui arme en
ce moment pour y retourner, des matelots couraient sur le pont, travaillaient dans les vergues, ou, suspendus à des échafaudages, peignaient et calfataient la coque du bâtiment. Sur un radeau, dans un joli coin de feuillage, une baignade de marins nus jetait des éclats de rire. Au fond d'une forge, des enclumes tintaient; des marteaux de charpentiers faisaient un bruit assourdissant dans les cales sonores; et, là-bas, des vapeurs de goudron montaient, légères et bleuâtres, sur la verdure et dans le ciel.
J'ai visité le Trident, un cuirassé de première classe. Prions Dieu de n'avoir jamais à employer une si épouvantable machine de guerre ! J'étouffais dans ce monstre de fer, où toutes les inventions du génie moderne se réunissent et s'entr'aident pour tuer et pour détruire. Ces énormes canons renflés comme des bouteilles, ces gros cylindres à lancer les torpilles, tous ces effrayants et bizarres engins à qui le commandant peut faire vomir à la fois le feu et la mort, en touchant un coquet appareil électrique placé dans sa cabine, inspirent une terreur inconnue, donnent un frisson nouveau; et je suis sorti de la citadelle flottante en maudissant le malheureux progrès, qui n'aboutit qu'à ces cruau-
lés raffinées, à ces horreurs délicates. Dieu nous préserve, je le répète, de la guerre scientifique, la pire de toutes, et espérons qu'il suffira, pour l'éviter, de l'effet moral produit par ces cuirassés qui ont coûté tant de génie, d'efforts et de millions.
Combien est plus douce et plus consolante l'impression que j'ai rapportée de ma petite course en rade, où j'ai monté à bord de la J5rg^a^n^, vieux vaisseausurlequele5tinstalléerécoledesnovices.Là,je n'ai pas rencontré de la science, mais de la vertu ; là, je n'ai pas trouvé de vapeur ni d'électricité, mais de la discipline et du courage; là, huit cents apprentis marins vivent et travaillent, sous les ordres d'officiers bons etsérieux, comme le sont les vrais maîtres, qui ne parlent de leurs hommes qu'avec une estime attendrie et qui les appellent leurs enfants.
L'un d'eux m'apromené, avec une fierté légitime, sur le pont et dans les batteries de la Bretagne. Partout régnaient la propreté d'un couvent, la gravité d'une école, et l'on respirait, pour ainsi dire, l'atmosphère salubre du devoir. Tout l'équipage, divisé en groupes nombreux, s'occupait à des exercices différents. Les uns, agiles déjà comme des singes, grimpaient dans les haubans; les autres
apprenaient les signaux à bras, une sorte de langue des sourds-muets nouvellement imaginée pour communiquer d'un navire à l'autre. Dans l'entrepont, des canonniers servaient une pièce, des gabiers tressaient des cordes, une fanfare répétait un morceau de musique. Détail touchant, qui prouve quel intérêt paternel on porte ici aux jeunes novices : des conscrits bretons, tout à fait illettrés quand ils étaient arrivés à bord, se penchaient sur une table, la plume à la main, et écrivaient correctementsous la dictée d'un maître. Tous cestravaux, même les plus humbles, étaient surveillés par les professeurs, exécutés par les élèves, avec un soin, une attention, une conscience, qui faisaient plaisir avoir.
J'ai été profondément ému devant ces braves matelots.
Voilà de vrais et bons patriotes, caria discipline acceptée pour la patrie, c'est l'obéissance à la mère : elle ennoblit les moindres besognes. Celui qui est à son poste pour balayer y sera aussi pour combattre, et quiconque n'a pas peur d'un nuage de poussière ne reculera pas devant la fumée d'un coup de canon.
EX BRETAGNE. 3el
Saint-Malo, 16 août.
Ma petite excursion est terminée. J'ai vu Dinan, une adorable vieille cité qui est aujourd'hui gâtée, et qui sera bientôt détruite, par les Anglais; j'ai vu Doi aussi, un village quelconque, mais au milieu duquel s'élève une cathédrale gothique. C'est une ruine d'une grandiose mélancolie, eflFritée, rouillée de lichens, assaillie de plantes parasites ; et les moutons paissent l'herbe haute qui croît entre ses contreforts lézardés. Je vous annonce une fâcheuse nouvelle. On répare déjà les maisons curieuses de Dinan ; on va réparer l'église de Dol. Or, nous savons ce que valent les restaurations de monuments historiques. Hâtez-vous donc d'aller voir ces belles reliques du passé avant que les architectes s'y mettent.
Après avoir fui Dinard, un Trouville futur, je ferme mon cahier dénotes dans ce charmant Saint- Malo qui, lui aussi, est, hélas! empoisonné déjà de Parisiens. J'en ai rencontré plusieurs qui, inspirés par le lieu, m'ont servi des plaisanteries de vaudevillistes sur le style des JSatchez et sur le grand Chateaubriand, que précisément j'aime, je res-
pecte et j'admire de tout mon cœur. Je vais donc me sauver et m'enterrer dans un coin de la Basse- Normandie, jusqu'à la date trop prochaine où je devrai rejoindre, dans les foyers de théâtres, les soirs de premières représentations, tous ces spirituels bourgeois qui « blaguent » les hommes de génie et qui se pâment aux opérettes.