‹ Œuvres complètesChapitre 103 sur 204 · LIVRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIEME

nom de la science; carie Deux-Décembre étant accepté comme le dernier jugement des choses humaines, il ne restait qu'à conformer le passé à cette règle suprême et à décembriser l'histoire de tous les siècles. Ce qui fut fait par plusieurs avec une complaisance qui prouve combien les esprits, même philosophiques, ont de peine à se soustraire aux enseignements de la force criminelle, dès qu'elle parle avec arrogance.

Par ce qui a été exécuté dans ce moment d'interrègne de l'intelligence et de la justice, nous voyons ce que nous avons à faire. La première nécessité est d'expulser de l'histoire universelle cet esprit d'esclavage et les souiliures que l'on a portées à la hâte dans tout le passé. Rétablissons l'esprit humain dans les choses humaines.

Déjà cette œuvre s'accomplit d'elle-même sous nos yeux. Car ces prétendus monuments historiques avaient tous pris pour base la nuit du second Empire, c'est-à-dire une heure de surprise que l'on croyait devoir être la loi de l'avenir, le consummatum est de la France et du monde.

Il a passé ce césarisme d'un jour, et il a entraîné avec lui les systèmes de tout genre et les livres que les historiens avaient écrits sur cette poussière. Émanciper de ce mauvais rêve l'histoire antique et moderne, c'est là une des premières tâches de notre temps.

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Certes, il était beau de railler l'âme humaine pendant quarante siècles de la vie du genre humain. Il était beau de traiter de Sancho Pança (1) quiconque n'avait pas acclamé la servitude. Mais il est beau aussi de prendre les moqueurs au piège; et il est risible de voir leurs œuvres se ruiner d'elles-mêmes, au premier retour de la justice et du droit sens. Essayez de relire ces ouvrages, vous verrez combien un seul jour de liberté les a vieillis et mis en poudre.

Je ne demande pas que l'histoire soit un thème oratoire, comme elle l'a été longtemps parmi nous. Mais je veux que nous ne portions pas dans le tableau de l'espèce humaine les passions de nos coteries. Faire de ce long passé du genre humain l'apanage d'une coterie dirigeante, réduire l'humanité aux proportions d'une intrigue, donner à tous les siècles l'empreinte uniforme de la réaction française, avouez que c'est là un pire anachronisme que d'écrire Clovis avec un G au lieu d'un K.

Après s'être tant moqué de la fausse couleur donnée à l'histoire dans le dix-huitième siècle,, est-il raisonnable d'habiller tout le passé du costume des petits crevés de nos jours ? Est-il sûr que l'équivoque jésuitique de notre temps ait toujours

(1) Voy. Mommsen, Histoire Romaine»

été le seul fond des choses humaines? Vous me dites que le respect de la loi est la marque d'un esprit borné, que rien n'est plus digne d'admiration que de fausser sa parole. Je veux bien que ce soit un des dogmes des honnêtes gens de nos jours. Mais étendre cette même maxime à tous les temps, à tous les lieux, est-ce là de l'histoire ou de la déclamation?

Quand Bossuet donnait pour terme à l'histoire universelle le peuple juif, il voyait à 1 extrémité le christianisme et le monde renouvelé. Mais quand vous donnez à la succession des temps pour dernier terme le Deux-Décembre à perpétuité , vous voulez être pervers et vous êtes dupes de la perversité de vos maîtres. Car ce modèle classique sur lequel vous prétendez tout régler a déjà disparu; il vous a échappé.

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