‹ Œuvres complètesChapitre 11 sur 204 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

cédé même les mollusques, où était le spectateur? Il n'y en avait pas.

Nul œil n'était encore ouvert. Nul embryon de pensée. Où était alors le sujet connaissant pour se donner la représentation de l'objet? Où était le moi, pour se forger un non-moi dans le vide? Direz-vous que cet univers, dont nous touchons les âges successifs dans la pierre, n'existait pas, ne comptait pas, parce que vous y manquiez et qu'il ne pouvait être sans vous, hors de vous?

Direz-vous que vous venez vous-même d'édifier dans votre esprit ces couches souterraines de granit, de calcaire, qu'elles ne sont rien qu'une opération idéale de votre entendement, qu'il est l'atelier où se sont dressés les fondements éternels du globe terrestre?

Je vous attends à cette dernière épreuve. Pour moi, je tire au moins cet avantage de la vieillesse démontrée du globe, de me débarrasser de ces fantaisies qui font dater l'univers de vous-même, qui êtes d'hier. Dès le premier pas, me voilà délivré d'un spectre.

Si l'homme ne peut saisir que des apparences, il faut en dire autant de tous les êtres animés ; dans ce cas, l'organisation universelle ne serait qu'un piège tendu à tous les êtres pour voir, sentir, goûter, entendre, toucher, connaître ce qui n'est pas. Qui peut croire à cette embûche

universelle ? Au temps de Kant. l'anatomie comparée du cerveau n'existait pas. S'il eût pu la connaître, il eût vu tous lés cerveaux dans le règne animal se rapprocher de plus en plus du cerveau humain ; il eût reculé devant l'idée d'un piège tendu à la création entière.

Le monde n'est-il qu'une apparence produite par notre esprit? Écoutez le disciple de Kant tirer la conséquence (1) : Le problème du monde n'est résolu que chez moi. Le monde n'est que par ma volonté. J'ai pu le faire, je puis le défaire a mon gré. .Fantôme que je promène à ma fantaisie, je l'ai évoqué pour mon malheur ; il dépend de moi de le replonger dans le néant.

En effet, un univers complaisant qui n'est qu'une bulle de savon que nous lançons dans l'air et qui s'évanouit à notre premier souffle, cela coupe court à toutes difficultés.

(1) V Arthur Schoppenhauer, 4e édition, 1873,

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