LIVRE CINQUIÈME
n'a besoin souvent'que d'un nom, d'un germe imperceptible, d'une invisible cellule; elle en tire un univers. Ces grands poèmes auxquels vous voulez donner des béquilles, l'Iliade, l'Odyssée, les Travaux et les Jours, la Chanson de Roland, les Xibclungen, les Poèmes de Gharlemagne, les Poèmes delà Table Ronde, sont des œuvres spontanées ; leur beauté, c'est d'être sans modèle. Moins ils sont chargés d'imitations, plus ils sont inspirés. Les plus riches n'ont point de précédents. C'est tout dénaturer que de ne voir dans ces créations libres rien autre chose que des arrangements de copies antérieures. Le poète qui se fait rédacteur cesse de créer. Il n'est plus poète, il devient professeur. La critique de Wolf et des Chorizontes de nos jours repose sur l'idée fausse qu'ils se font de la faculté de créer. Tout l'esprit humain les réfute.
Je ne serais pas étonné que la première molécule de la Comédie divine de Dante eût été en germe une esquisse de Giotto, un souvenir de Béatrix, c'est avec cela que l'imagination produit ses mondes.
Voyez ce qu'il a fallu à Shakespeare pour créer te Roi Lear. A peine quelques lignes d'un chroniqueur; et voilà le poème achevé. De même pour Hamlet. Un mot de Plutarque, et toute la tragédie de la Mort de César se déroule •
Homère, Hésiode n'avaient pas besoin de plus de matériaux que Shakespeare.
Chacun peut observer sur lui-même que plus les objets lui manquent, plus l'invention est puissante.
C'est dans l'absence des personnes et des choses aimées que l'imagination travaille le plus, Elle est calmée, refrénée par la présence. De même pour le poète. Celui qui réunit autour de lui tous les renseignements concernant son sujet est certain de n'aboutir qu'à une froide composition.
Où l'Iliade montre le moins de création, c'est dans le dénombrement des vaisseaux. C'est là que les matériaux étaient le plus abondants.
L'imagination est donnée à l'homme pour lui remplacer le réel. Là où le réel abonde, l'imagina* tion s'efface.
Wolf prétend qu'il fallait savoir écrire pour composer les poèmes homériques dans les âges reculés. Je crois tout le contraire. L'emploi tardif de récriture est ce qui a développé l'imagination grecque. Point de texte formel, point de limites, l'horizon partout ouvert. C'est parce que ces âges sans écriture ont duré si longtemps en Grèce que l'invention a eu le temps de s'épanouir sans obstacle.
Dans ces temps, sont nés les dieux, les demi-