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LIVRE CINQUIÈME

dieux, et les poèmes dont les autres sont l'écho.

Ce qui donne à Y Iliade, à l'Odyssée un caractère unique entre tous, de sérénité, de liberté, c'est précisément que le poète n'a pas à s'assujettir à des documents écrits. Il fait le monde à son gré; il le pétrit comme il veut ; il le crée à son image ; il règne, il a la joie de la toute-puissance sur la terre et dans le ciel. Chose impossible sous le joug de l'écriture.

L'imagination a une puissance incommensurable de dilatation; d'un point vivant, elle fait un univers. La grande poésie travaille dans le sens du monde réel, elle le prolonge.

Comment se forme une grande œuvre d'art? D'abord, un point, un nom, une nébuleuse; puis dans un second moment, des parties et des organes commencent à paraître, caractères, personnages, actions, épisodes.

Toute création saine de l'intelligence est une répétition en abrégé de la formation de l'univers.

Imaginer dans le sens de la vérité, c'est la raison même.

Il y a une part d'imagination dans chaque découverte des sciences. Le savant qui trouve a commencé par deviner. Il aperçoit d'avance ce que ses yeux ne voient pas encore. L'imaginalion entre jusque dans les mathématiques ; quand elle tarit, la science aussi s'arrête. Galilée voit osciller

216 l'esprit nouveau

une lampe dans la cathédrale de Pise : Première origine de ses découvertes sur les lois du pendule. Newton voit tomber une pomme d'un arbre clans son verger : point de départ de sa théorie de l'attraction. Les inventions du poëte n'ont pas besoin de plus grandes origines. Un nom, une ruine, une ville oubliée, voilà le poëme dans sa première molécule. Nébuleuse qui deviendra un monde.

Ne vous représentez pas le poëte comme un maniaque échevelé qui a perdu le sens. C'est l'image du rhéteur, non du poëte. Celui-ci agit dans le sens de l'univers ; il achève la création^ loin de la contredire. Au fond il se sent calme parce qu'il est d'accord avec le ciel et la terre.

Je ne crois pas même que les poëtes soient aussi émus qu'on se les représente au moment de leur création. J'ai vu de grands poëtes parfaitement calmes ou froids dans le feu même de leurs imaginations les plus belles. En peignant le délire, ils étaient pleins de sens. Tel sortait de son atelier de rêves comme un diplomate. Dans le tempérament vraiment poétique, la plus petite émotion produit un grand écho. J'ai vu des harpes frémir au moindre souffle.

Cessez donc de répéter que la grande poésie confine à la folie.

Voyez, au contraire, tous les grands poëtes du

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