‹ Œuvres complètesChapitre 143 sur 204 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

sur l'autre flamboie dans les poèmes. Entre la Troie de l'âge de pierre et la Troie de l'âge de bronze s'étaient amassés des siècles d'oubli. Homère a comblé l'intervalle; il l'a rempli de son génie.

Illusion, dites- vous. Homère, ni aucun homme de son temps, n'a pu voir de ses yeux la Troie antique d'Hector et de Priam. Elle était déjà ensevelie sous six mètres de cendres et de terres; éboulées. Je le veux bien. Homère n'a pas vu les ruines de Troie ; il ne les a pas touchées de ses mains. Qu'importe? Il a su au moins parles légendes qu'elles dormaient ïà sous ses pieds. Il a aperçu quelque angle de muraille qui perçait un des flancs de la montagne. Cela lui a suffi. Moins il a vu, plus il a inventé.

Il n'a pas fait des fouilles à travers les couches de cendres de bois, déjà durcies, qui le séparaient de la ville des Troyens. Mais il a fouillé, en esprit, le sol retentissant sous ses pas. Il a restauré ce qu'il ne pouvait voir; il a exhumé, en pensée, les tours, les murailles, les palais ensevelis. C'est là précisément la faculté par excellence du poète : refaire les mondes perdus.

Et qui sait si, de tant d'objets exhumes aujourd'hui, quelques-uns n'ont pas passé sous ses yeux? Vases, armures de cuivre, pendants d'oreilles, colliers, disques dentelés, poteries, urnes, squelettes

!254 l'esprit nouveau

coiffés de casques de cuivre, ustensiles de diorite. lances, haches de combat, bandeaux, diadèmes d'or, coupes d'argent, d'électron, flûtes, lyres, restes et témoins d'une grande civilisation. Le moindre objet qui n'est pour nous qu'une occasion de curiosité, esl devenu pour lui un motif mélodieux de chants immortels. Il l'a encadré dans ses récits. L'âge de cuivre et d'airain résonne ainsi tout entier dans les vers d'Homère.

De ces grossières Pallas, à la tète de chouette, représentées en foule sur les vases de terre, je vois naître la Pallas-Athéné de l'Olympe. La voilà qui jaillit du cerveau du poète. Que sont ces amas de paillettes el de perles d'or, ces bandelettes aux larges pendants pour encadrer le front? Des restes de parure de femmes. Hélène, Andromaque s'en revêtent dans l'imagination du divin chanteur. Elles marchent devant lui. Ici apparaît le bord d'un bouclier de cuivre, à demi enfoui dans les cendres. Qui sait si cette vieille armure, ou une autre semblable, n'a pas été le premier motif du chant sur le bouclier d'Achille ?

Ainsi, les poèmes homériques ont pour première assise l'image ou le souvenir de ruines véritables, réelles, non fictives. Ne sait-on pas tout ce que la vue des ruines, et quelquefois d'un seul débris, a enfanté de légendes, de poèmes ébauchés dans l'esprit des peuples? Les vagues légendes dont

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