LIVRE SIXIÈME
déjà plus relevé, est plus misérable que le cochon, et surtout que le poisson, dont le système nerveux est si obtus ! Et le poisson est plus misérable que la plante, la plante plus misérable que la pierre, jusqu'à ce qu'enfin nous atteignions le degré zéro au-dessous de la conscience . Alors, seulement alors , nous voyons s'évanouir la peine individuelle .
Voilà, mon cher, pour le bonheur de cette vie. Il consiste dans le zéro du sentiment, dans ce qui se rapproche le plus du non-ètre, cet idéal auquel nous aspirons. Ce serait peut-être le sommeil, si la moelle et les ganglions ne conservaient encore quelques vestiges de sentiment caché, et comme un dernier chatouillement de conscience. D'ailleurs, après le sommeil, vient la douleur cuisante du réveil, car c'est là l'inévitable. Retrouver le sentiment de la vie après l'avoir perdu, quel malheur ! Penses-tu qu'un homme puisse retrouver avec joie la lumière? Pour moi, je ne le croirai jamais. Qu'espères- tu donc?
— Encore une fois, le bonheur.
— Mais s'il n'existe pas ; si, toujours, le mal l'emporte sur le bien? Il s'ensuit que l'espérance est nulle et absurde, qu'elle n'est là que pour nous duper, pour faire de nous un monde d'insensés. Ce qui reste comme unique objet d'espérance, c'est de chercher le moindre malheur possible.
280 l'esprit nouveau
Amour, vanilé, ambition, gloire, religion, voilà clone ce qui nous cache les pauvretés de l'existence. Joignons-y encore, si tu veux, l'envie, les mécomptes, le deuil du passé, le repentir, la haine, le plaisir de la vengeance, nous aurons fait le tour de la vie humaine. Es-tu content ?
-— 0 maître, je ne disputerai pas contre vous. A. mesure que vous parlez, je vois fuir le rivage de la vie. Je renonce, puisque vous le voulez, à tout espoir de mon vivant ; mais je porte mes pensées plus loin. Je compte sur le bonheur à venir après la mort.
— Nous y voilà. Je m'attendais à cette conclusion. Le bonheur après la mort ?Rien que cela ? C'est ce que moi j'appelle scientifiquement la seconde station de l'illusion. Sais-tu bien que le désir de l'immortalité est un égoisme excusable, sans doute, mais enlin, un pur effet d'amour-propre ou plutôt de vanité ? L'individualité, tant du corps que de l'âme, n'est déjà, sur cette terre, qu'une simple apparence. Gomment veux-tu que cette apparence ne se dissipe pas dans l'Inconscient ? Tu crois donc exister réellement, mon ami? Tu n'es qu'un jeu de lumière et cette lumière même s'est trompée en te prêtant l'existence d'une ombre. Que pourrait être, dis-moi, la félicité promise dans une autre vie ? Puisque l'univers est un état d'infortune, le néant seul sera la félicité. Déses-