LIVRE SIXIÈME
au dégoût de l'existence qui doit naturellement te ronger. Après cela, songe donc, mon ami, combien il y a peu de gens sensibles aux beautés de l'art ; combien moins encore qui produisent. Souvent on fait semblant de sentir ce que l'on ne sent pas du tout; avoue-le-moi, toi même en es la preuve.
Dans Fart, les seuls moments doux et précieux sont ceux de la composition, de l'inspiration. En es-tu capable? Non, évidemment. Pense, je te prie, au troupeau de dilettantes dont tu fais, sans doute, partie, ils ne voient clans les arts qu'un joujou pour faire valoir leur chère petite personne. Pense à ces malheureuses jeunes filles qui se destinent à enseigner la musique. Écoute ce malheureux, impitoyable piano sans âme, ces morceaux de salon, qui grincent et clapotent. Ose soutenir que la musique n'est pas pour les filles une pure affectation, un enseignement systématique de vanité. Puis, enfin, grand amateur du beau, comptestu pour rien les difficultés que l'on trouve à jouir de l'art, la fatigue de se tenir debout dans les longues galeries, la chaleur, les courants d'air, Tétroitesse des théâtres et des salles de concert, la peine de voir et d'entendre, et, pour tout dire, le danger de se refroidir à travers les marbres et les statues d'un Musée ?
— Si l'art me manque, un refuge me reste, la science.
2™8 l'esprit nouveau
— Tu arrives trop tard. Nous autres Allemands, nous avons tout découvert ; il ne vous reste plus que de grossières applications à faire. Nous n'avons plus besoin de génies tels que loi ; le technique est tout ce que nous t'avons laissé. Mais en quoi le technique sert-il au bonheur? Te sens-tu plus heureux depuis qu'il y a des chemins de fer? Si tu veux être sage, conclus donc avec moi que, pour les habitants de la terre, le plaisir dû à Fart ou à la science est fort peu de chose, en comparaison des misères attachées à toute vie.
Les hommes qui peuvent jouir de ces biens sont précisément ceux qui sentent le mieux les pointes de fer de l'existence. Car une chose que tu ne me nieras pas, c'est que les moins sensibles des hommes, ceux qui ont le système nerveux le plus obtus, ceux qui sont le plus étrangers aux jouissances des arts et des sciences, sont précisément les individus les plus dignes d envie.
Voilà pourquoi les classes inférieures et les peuples grossiers sont incomparablement plus heureux que les classes diiigeantes et les peuples cultivés ; non parce qu'ils, sont plus pauvres, mais parce qu'ils sont plus grossiers et plus épais. Tu vois aussi par là, que les animaux sont plus heureux que les hommes. Un bœuf, surtout un cochon, vit à peu près sans souci, comme s'il suivait les leçons d'Aristote. Combien le cheval,