LIVRE SIXIÈME
développement, amélioration des choses humaines ! Et tu prétends avoir philosophé ? Ecoutemoi, et quitte ces absurdes pensées que. l'apôtre du monde moderne, Leibnitz, a malheureusement jetées dans les écoles. Schopenhauer et moi, nous avons démontré à satiété que l'optimisme est le point de vue de la platitude et de la trivialité. Tous les bons esprits de nos jours ont pour doctrine le pessimisme.
Ouvre les yeux sur tes prétendus progrès. L'humanité a-t elle supprimé la souffrance, la maladie, la vieillesse, le besoin, le mécontentement, la dépendance de la volonté sous la volonté d'autrui? Ce que tu appelles progrès n'est que le sentiment plus vif de la douleur. La plupart des treize cents millions d'habitants de la terre souffrent de la faim. Comptes- tu les rassasier de mots ? Plus ils s'éclairent, plus ils sentent leur infortune. La question sociale n'est rien que la conscience acquise de la misère. Auparavant cette conscience manquait. Il y avait plus de misère, on ne la sentait pas, ou on la supportait comme une grâce de Dieu. La connaissance est venue dans les masses et avec elle le désespoir. Voilà ce que tu appelles progrès.
— Pourtant le monde devient meilleur.
— Dis pire. L'immoralité est aujourd'hui la même qu'au temps de Cain, seulement plus raf-
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finée. La forme change. La fausseté, la fraude, la chicane ont remplacé les coups cle massue de l'homme de l'âge de pierre. Le vice a quitté les pieds de bouc, il va en redingote.
Crois-tu que je ne me sentirais pas plus en sûreté au coin d'un bois, parmi les anciens Teutons, que dans nos villes, au milieu des Teutons de nos jours? Où donc est le progrès du monde ? L'art ? Les Grecs nous tiendraient pour barbares. La politique ? Coquille vide. L'idéal social? Il s'agit toujours de diminuer le mal, jamais d'un bonheur positif. L'homme civilisé ne se sent pas le moins du monde plus heureux que dans son état préhistorique. Le progrés général n'est ainsi que la conscience plus claire des horreurs de l'existence.
— Maître, vos conclusions sont désespérantes. L'air commence à me manquer. J'étouffe dans ce monde que vous rapetissez. Où fuir, où me dérober ?
— Pauvre homoncule, crois-tu que la philosophie est faite pour te donner, comme un gâteau, de la consolation et de l'espérance ? La vraie philosophie est dure, elle est froide, elle est inexorable," insensible comme la pierre.
— Moi aussi, je dis comme le disciple à Socrate : « Si j'ai tort de louer le bonheur, je ne sais plus que demander aux dieux. » Je ne vois