‹ Œuvres complètesChapitre 161 sur 204 · LIVRE SIXIÈME 5R · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME 5R

pour moi qu'une retraite. J'y cours de ce pas. Ce salut, vous ne pouvez me l'ôter.

— Où cours-tu ?

— Me tuer. Le fer, la corde, tout sera bon. Je vais me jeter dans le gouffre d'Empédocle, ou, pourparler plus simplement, me jeter par la fenêtre.

— Franchement, tu n'es pas dégoûté; il semble, en effet, que le suicide soit une conséquence nécessaire de notre philosophie.

Se tuer par le fer, ou par le feu, ou par la corde, est la première pensée qui se présente naturellement aux disciples de la philosophie de l'Inconscient. Se laisser mourir de faim, serait plus logique. Mais tout cela n'est encore qu'illusion. Tu veux mourir de ta main? Je le crois bien, mon cher. Le suicide est un épicurisme déguisé, un égoïsme raffiné. Cette manière de sauver la petite personne des inconvénients de l'existence est, en vérité, trop commode. Mais où conduit-elle? Après tout, un homme de moins dans le monde, qu'est ce que cela ? Rien du tout. Comprends-moi donc à la fin.

— Je crois y réussir. Vous m'avez ôté cette sotte espérance cyie l'âge d'or est dans l'avenir. Je ferai comme Jean-Jacques Rousseau, je me rejetterai en arrière dans le passé le plus lointain. J'irai chercher l'image du bonheur à l'origine du monde, au temps de son enfance.

286 i/esprit nouveau

— Quoi ! retourner à ces puérilités de Rousseau? L'enfance bienheureuse du monde ? Non, non. Si tu retournes en arrière, il faut remonter loin, toujours plus loin.

— Où donc ?

— Avant la création du monde, avant l'apparilion du moindre atome de vie. Essaye seulement; remonte là d'un bond vigoureux et tu trouveras le bonheur. Comment en finir avec l'existence ? Voilà, mon cher, le problème de la nouvelle philosophie allemande. Anéantir l'individu, est vraiment trop peu de chose. Ce qu'il nous faut, c'est l'universel et cosmique anéantissement de la volonté qui a produit le monde. Il s'agit de hâter, par tous les moyens, le dernier moment de l'univers, après lequel il n'y aura plus nulle part ni volonté, ni activité, ni temps, ni espace. Il s'agit de réaliser le plus promptement possible l'apocalypse du non-être.

— Voilà certes un noble but et j'ai peine à en croire mes oreilles. Vous voulez anéantir le monde, de façon à ce qu'il n'en reste aucun germe par lequel il puisse renaître. Ai-je bien entendu ?

— Oui. Le mieux serait, comme le dit notre Schopenhauer, qu'il n'y eût pas plus de vie sur la terre que sur la lune. Tel est -notre idéal. Travaillons avec lui jusqu'à ce que nous fassions de notre globe une surface glacée, nue et vitreuse.

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