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LIVRE SIXIÈME

permettra à l'espèce humaine de prendre une résolution définitive, dans un moment solennel. Il sera dès lors possible, après discussion et a la majorité des esprits actifs qui composent l'esprit humain, d'embrasser pour dernière conclusion le ferme projet d'anéantir la volonté et avec la volonté l'existence universelle. Ce dernier point dépend de l'état de la population et des applications habiles qu'elle saura faire des découvertes scientifiques. Pour ce résultat final, la soustraction du monde et les moyens pratiques de revenir au grand zéro, notre but suprême, je laisse à ta fantaisie la liberté de se donner carrière.

— Voilà donc votre dernier mot. Je dois chercher dans les progrès de la science les moyens d'étouffer la vie de toute créature et principalement del'espèce humaine. Comment l'entendez-vous, maître ? Espérez-vous asphyxier l'espèce humaine par quelque gaz encore inconnu, comme on étouffe les abeilles dans la fumée pour leur prendre leur miel? Le plus simple ne serait-ce pas que, d'un commun accord, l'homme se refusât à engendrer son semblable ? Périr sans postérité, oui, voilà le secret trouvé. Ou bien espérez-vous décider par votre éloquence, dans un congrès universel, le genre humain à se jeter sur un grand bûcher de Sardanapale ? Ou encore, trouverez-veus plus philosophique de le faire mourir de faim, après que vous

aurez absorbé toute la substance alimentaire, végétale ou animale? Permettez. Ne serait-ce pas mieux encore de le noyer jusqu'au dernier homme dans un déluge fait de vos mains, quand vous aurez, par le progrès de l'hydrographie, déplacé les océans ? Vous le voyez, vous avez déchaîné ma fantaisie. Je m'enivre après vous de ce rien éternel. Marchez, maître, je vous suis à grands pas dans le vide. Je me reposerai quand, à la place de l'infinie circonférence des cieux, j'aurai posé un grand zéro. Alors enfin je serai heureux; mon calcul sera achevé.

— Tu te presses trop; en cela tu montres bien la légèreté incurable de l'esprit français. Nous voilà, je le suppose, débarrassés de ce monde. C'est beaucoup, je le reconnais. Est-ce tout? Hélas, non. Ici, au contraire, commence pour moi la plus cuisante inquiétude. Tu ne connais rien de ces douleurs philosophiques qui me transpercent au moment même où il te semble qu'ayant atteint le vide nous pouvons chanter victoire. Eh bien, sache quelle angoisse me prend ! Ah ! mon ami, si la vie allait recommencer ? Si ces mondes étouffés ou détruits allaient renaître ! Si, du parfait néant oùnous nous délectons d'avance, devait sortir de nouveau un germe d'existence ! Si les soleils éteints allaient se rallumer, comprends-tu ce nouveau désespoir, pire que tous ceux que je t'ai enseignés dans les

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