LIVRE SIXIÈME
Créateur, ou plutôt l'Inconscient, répare sa faute en rejetant dans le néant ce qu'il en a tiré par l'inadvertance et Terreur d'un moment.
— Parlez-moi plus clairement , je vous en prie.
— C'est ce que j'allais faire pour me proportionner à ton intelligence. Passons donc de la théorie à la pratique. Pour le succès de l'œuvre d'anéantissement physique et moral de l'univers, je dis qu'il y a trois conditions à remplir, lesquelles sont bien près de se réaliser.
La première exige que, dans la plus grande partie du monde, l'esprit de l'homme règne sans partage. Car c'est ainsi seulement que l'anéantissement de la volonté peut s'imposer à la nature entière, et c'est de quoi il s'agit. Or, nous voyons que l'homme diminue les animaux et les plantes, partout où il est le maitre. Grâce aux progrès de la chimie et de l'économie agricole, tu vois la population humaine augmenter sur le globe. Il s'ensuit que l'esprit et la volonté de l'homme finiront par se substituer à l'esprit et à la volonté de la nature. Le moment viendra où il suffira à l'espèce humaine de vouloir pour étouffer la vie de l'univers.
Seconde condition de la victoire : il faut que la conscience de l'espèce humaine soit pénétrée du malheur d'exister et qu'elle arrive à un fervent
l'esprit nouveau. W
désir du non-être. Ce sentiment deviendra un nouveau fanatisme; car avec l'âge le pessimisme augmentera. Il ira jusqu'à absorber tous les instincts moraux. Déjà, ne vois-tu pas, dis-moi, que nous avons sous nos yeux les symptômes les plus évidents de la décrépitude de l'humanité ? C'est un avare qui couvait des yeux sa cassette où il croyait posséder des trésors. Un beau jour, il ouvre la cassette et la trouve vide. Voilà l'humanité actuelle. Ou plutôt, elle est comme le vieil Œdipe à Colonne qui, aveugle et chancelant, veut se précipiter clans le non-être. Comme tout vieillard, il ne lui restera bientôt plus qu'un désir ; repos, sommeil éternel sans rêve. L'heure approche où l'humanité reconnaîtra enfin la folie de tous ses efforts. Elle n'aspirera qu'à la privation de la douleur, c'est-à-dire au nihilisme, au nirvana.
Voilà, cher ami, l'espérance qui me soutient et que je partage volontiers avec toi.
Il est une troisième condition. Celle-ci est presque entièrement accomplie. Vois les chemins de fer, les bateaux à vapeur, les fils du télégraphe tendus à travers les steppes et les déserts. Cela ne te remplit-il pas d'une joie infinie? Oui, tes regards me répondent. Mais sais-tu bien d'où te vient cet enthousiasme inconscient ? Je vais te le dire. C'est que la facilité des communications