LIVRE PREMIER
voulu représenter la douleur calme, la compassion du plus fort, eût-il inventé quelque chose de plus saisissant? Encore aujourd'hui cette image me revient et me parle pendant que j'écris ces lignes.
— Qu'est-ce que cela? dis-je à Isidore Geoffroy.
— Leur lionceau est mort ce matin, me répondit-il. Je compris alors ce que je voyais. Pitié, bienveillance, sympathie, ces sentiments se lisaient sur ces fronts ridés. Si vous eussiez assisté à ce spectacle, vous ne demanderiez pas aujourd'hui d'où peuvent naître de tels sentiments et s'il est possible qu'ils aient été éprouvés avant l'homme, dans le règne animal.
Autre observation : Les animaux sont capables de faire des expériences sur eux-mêmes, de façon à se corriger d'une illusion. Vous êtes-vous jamais demandé comment ils peuvent échapper aux illusions de l'écho? J'en eus un jour un exemple frappant qui doit être rare à cause du concours des circonstances qu'il exige.
Un soir, à Schweizerhalle, j'entendis un gros chien, arrivé de la veille, aboyer sur le seuil de la maison. Un écho lui renvoie son aboiement. A cette voix étrangère, le chien répond par un cri de menace. Ce cri lui revient; il aboie plus fort. De plus en plus irrité, il passe à tous les degrés de la colère. Il hurle ; un long hurlement lui répond. Puis, tout à coup, comme si une lueur avait
22 l'esprit nouveau
traversé son intelligence, il change brusquement de ton; l'écho change aussi. Dès lors, le chien commence à se reconnaître dans la voix étrangère. Il jette encore un cri, puis deux, en baissant le ton, jusqu'à ce que le doute ait cessé pour lui, et qu'il se soit entièrement retrouvé dans les intonations de l'écho. Alors il se calma en grondant; il sembla dire : C'est moi.
Qu'est-ce que cela, sinon une expérience volontaire, un commencement de réflexion, une première lueur psychologique dans les limbes du règne animal ?