LIVRE SEPTIÈME
jourd'hui et toujours, dans le passé, dans le présent, dans l'avenir. C'est ce qu'ils appellent sagesse. L'humanité n'est pas de leur avis.
Bouddha a été ce que l'on appellerait en France un athée, un révolutionnaire, un partageux, un radical, un socialiste, c'est-à-dire un monstre. Ce monstre a pris sous sa protection les petits, les misérables, les pauvres, les classes inférieures. Il a fondé l'égalité ; il a émancipé religieusement et socialement quatre cent cinquante millions de ses semblables. Il a fait pis que nier tous les dieux ; il les a ignorés. En jetant l'Orient dans un nouveau moule, il a brisé les castes.
Comme si l'Allemagne et la France devaient se contredire en toutes choses, vous avez vu précédemment les philosophes allemands retourner au bouddhisme indou ; par quel chemin ? En passant par les mystiques chrétiens de la fin du moyen âge dont ils n'ont pu s'affranchir. Le premier effet de cette conversion est de perdre tout sentiment de l'histoire et de la vie.
Le plus grand crime de l'homme, disent-ils, c'est d'exister.
N'est-il pas étrange de les voir prouver euxmêmes que leur philosophie se confond avec le quiétisme de maitre Eckart, de Tauler, de Mme Guyon, d'Antoinette Bourignon, qui les ramènent, comme par la main, au Nirvana de l'Inde.
Voilà donc où aboutissent tant d'efforts pour escalader les cieux ! Etait-il nécessaire deforger tant de systèmes dans la nue pour revenir à l'orthodoxie des Pères de l'Église? Après ces labyrinthes métaphysiques, rentrer docilement dans la voie de saint Augustin, de Clément d'Alexandrie ; convier avec eux le monde au célibat, pour hâter la fin du monde ; s'ensevelir vivant pour se punir du crime d'être né ; qui eût pensé que ce devait être la conclusion préparée par les audaces de Kant, Fichte, Schelling et de Hégel, ce « Caliban du monde intellectuel ? » (1).
En France, l'éclectisme s'est éteint dans le jésuitisme. En Allemagne, la philosophie a disparu dans le mysticisme millénaire. Je veux bien que cette seconde manière de finir soit plus noble que la première; mais c'est toujours une fin. Tout s'est écroulé derrière nous. La cité, en flammes, s'effondre sur nos têtes. Sortons de ces ruines, si nous ne voulons pas en être écrasés. Les morts sont morts ; marchons à la rencontre de l'éternel Vivant.
(1) Schopenhauer