‹ Œuvres complètesChapitre 197 sur 204 · EDOUARD MILLAUD · texte numérisé non relu

EDOUARD MILLAUD

NOTES

La Gironde de Bordeaux. — (5 et 12 janvier 1875.) — Henri Heine estimait que le plus grand poète français de notre siècle n'était ni le correct Musset, ni le mélodieux Lamartine, ni le puissant Victor Hugo. D'après lui, c'était M. Edgar Quinet, dans lequel il voyait une sorte de Gœthe écrivant en français et en prose. Il n'aurait pas modifié son jugement s'il lui avait été donné de connaître le dernier ouvrage de notre grand historien philosophe. 11 y a, en effet, dans l'Esprit nouveau, comme dans toutes les publications du même écrivain, un soude poétique qui entraîne et subjugue le lecteur. L'auteur n'a pas vieilli : c'est toujours la môme flamme, la même ardeur, le même enthousiasme pour la beauté et la vérité qu'on retrouve en lui. C'est toujours surtout la mémo sincérité absolue, la mémo haine du faux et du convenu. M. Edgar Quinet est une belle àme servie par une admirable plume. Son génie, épris des vastes horizons, tend de lui-même aux régions supérieures ; ce n'est pas qu'il perde de vue le monde où nous vivons, la patrie où nous souffrons ; seulement, il voit de haut les hommes et les choses : il les domine ; aussi y a-t-il une suprême sérénité dans son style; ses pensées se moulent naturellement dan's des formes d'une irréprochable pureté; l'expression est noble et élevée sans raideur ni sécheresse, harmonieuse et colorée sans exubérance et sans fracas. On éprouve un véritable plaisir d'artiste à lire ces pages si chaudes et si vivantes, et c'est avec regret qu'on ferme le volume ; mais on peut le rouvrir quand on l'a fini. Il y a si peu de choses qui soient écrites aujourd'hui de cette grande et large 'manière dont il semble qu'on perde de plus en plus le secret! Que la forme, toutefois, ne nous fasse pas oublier le fond. Nous ne pouvons entrer dans l'analyse détaillée de l'ouvrage : essayons du moins d'en donner une idée générale.

L'Esprit nouveau est en quelque sorte le testament intellectuel de M. Edgar Quinet, dont il résume les dernières vues scientifiques et sociales, politiques et littéraires, historiques et philosophiques, mais sans avoir la prétention de résoudre définitivement tous les problèmes

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qu'il soulève. Le but principal de l'auteur est de poser

les principes de la nouvelle méthode, du no vu m orqanum définitif, qui doit désormais servir de guide à l'humanité pensante. Son dessein est donc le môme que celui que poursuivait Descartes il y a deux siècles dans le Discours de la méthode. Gomme Descartes aussi, il nous raconte quel a été le point de départ de son esprit et quelle évolution il a subie avant de voir ou de croire voir la vraie vérité lui apparaître. Rien de plus intéressant que cette franche confession d'une intelligence qui n'a été étrangère à aucune des discussions de notre siècle ; l'histoire mentale de M. Quinet est celle de bon nombre de ses contemporains, et beaucoup d'entre nous pourront s'y reconnaître. L'auteur de V Esprit nouveau est parti de la métaphysique, qui l'a trompé, pour arriver d'étape en étape à mettre toute sa confiance dans la science, qui lui a rendu le repos et la sérénité de la pensée. Quelle était cette métaphysique décevante ? Quelle est cette science qui explique le monde et l'humanité ? Là, précisément, est tout le livre. Qu'on veuille bien nous prêter un moment d'attention : le sujet en vaut la peine. L'histoire des idées est encore plus importante que celle des faits.

Reportons-nous aux premières années de la Restauration. Une réaction violente, excessive comme toutes les réactions, s'opérait alors contre les doctrines sensualistes et matérialistes du dix-huitième siècle. La nouvelle philosophie était pénétrée, au début du moins, du panthéisme idéaliste de Hegel et de Schelling, qui avait séduit Victor Cousin. Bientôt cependant cet idéalisme transcendant, qui avait sa grandeur, était abandonné, ou plutôt, par une combinaison bâtarde, on essayait de le concilier avec la pauvre et étroite philosophie de l'école écossaise, toute renfermée dans l'étude d'un moi solitaire et sans rapport avec le monde, qu'elle prétendait néanmoins pouvoir connaître par les procédés et les méthodes des sciences de la nature. De là est né, sous le nom d'éclectisme, le spiritualisme officiel qui, jusqu'à ces dernières années, a régné en maître absolu, et même en despote intolérant, dans les établissements de l'Etat.

NOTES

Faussement idéaliste et faussement expérimental, dénué de sens critique, manquant aussi bien de profondeur que d'élévation, condamné par son origine à vivre de compromis et de demi-vérités, à se passer de toute logique rigoureuse et à prendre les mots pour des idées, les formules pour des principes, les nomenclatures pour des explications, l'éclectisme cousinien n'a été qu'une philosophie scolastiquement oratoire qui a produit quelques beaux sermons, il faut en convenir, et aussi pas mal d'ennuyeux, mais qui, en définitive, n'a pu donner de solidité aux esprits, ni de trempe aux caractères. Cette doctrine du faux-fuyant et de l'à-peu-près apprenait à merveille, selon l'expression d'un philosophe allemand, à diluer un minimum d'idées dans un maximum de phrases ; elle a formé des rhétoriciens habiles à mettre d'accord l'autorité avec la liberté, la royauté avec la révolution, et la libre pensée avec la religion. Un tel régime intellectuel ne pouvait exercer qu'une influence débilitante sur la bourgeoisie française. L'éclectisme a en effet endormi les intelligences paresseuses qu'il eût fallu aiguillonner et pousser dans les voies de la science. Quant aux esprits vigoureux qui réclamaient une nourriture plus substantielle et qui n'ont pu s'empôcher de rester scientifiques, rebutés par la maigre pitance métaphysique qui leur était offerte, ils se sont pris trop souvent de dégoût pour la philosophie elle-même, et se sont renfermés dans un positivisme étroit et dans un matérialisme intolérant. On ne saurait croire jusqu'à quel point les brillantes symphonies de Victor Cousin ont desservi en France la cause du spiritualisme, et abaissé les hautes études spéculatives.

M. Edgar Quinet s'était, comme tant d'autres, laissé enthousiasmer, dans sa jeunesse, par les doctrines idéa listes qui étaient en train de conquérir les intelligences.il en fut d'abord émerveillé. Avec cette généreuse et poéti que nature que nous lui connaissons, il se livra tout entier. La morale qu'il entendait prêcher lui paraissait si nohle ! la métaphysique si élevée ! Mais bientôt, et c'est, nous raconte-t- il, ce qui l'a le plus surpris dans ce siè-

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cle, il vit des philosophes qui avaient commencé leur carrière par le plus haut spiritualisme le renier a la première épreuve, jeter à terre le faux manteau de stoïcisme dont ils s'étaient couverts, a Quand je pense, dit-il, avec quel orgueil, quelle intolérance régnait le spiritualisme officiel, et comme il avait peu d'influence sur la conduite de la vie, je ne puis regretter sa chute. Evidemment, il n'était qu'un thème, une convenance, une attitude altière , pour les meilleurs, un beau sujet de versification, une rêverie du soir. Il s'est vite évaporé : c'est qu'il n'était qu'une apparence, un parfum. » A partir de ce moment, M. Edgar Quiuet renonça à écouter un maître; il osa penser par lui-même : « La liberté d'esprit naquit pour lui d'une immense déception. » D'ailleurs, en y réfléchissant mieux, il reconnut bientôt que l'idéalisme, si éclectique qu'il fût, ne lui donnait aucune lumière sur le monde et sur l'homme. Force était donc de se tourner d'un autre côté, de chercher d'autres principes et une autre méthode. Notre auteur a cherché, patiemment, laborieusement, « sans avoir jamais connu un jour de lassitude ou de découragement » dans sa vie d'écrivain. Il a écouté les discussions des savants, il s'est tenu au courant des découvertes et des théories nouvelles; l'esprit pur l'avait trompé, il a interrogé la nature.

Enfin, la lumière a lui à son esprit, et c'est avec un cri de joie parti du cœur qu'il la salue. Ecoutons-le : « Une force irrésistible entraîne le monde vers des idées nouvelles. L'éclectisme est d'hier, et pourtant rien ne peut nous ramener vers lui. Un infini nous en sépare. Nous avons vu de nos yeux ses représentants, ses docteurs, ses orateurs ; ils sont aussi loin de nous que la scolastiquc. Etrange chose de se sentir envahi par un nouveau flot de pensées, qui vous arrache à l'ancien rivage et vous emporte vers le monde à venir ! J'ai éprouvé quelque cho°e de semblable, lorsque la marée montante m'entraînait vers la haute mer, une force tranquille, patiente, indomp table. Malgré les douleurs contemporaines, auxquelles nul n échappe, je remercie ma destinée de m'avoir donné de vivre dans ce temps plutôt aue dans un autre, alors que,

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de tous côtés, arrivent les prémices d'une philosophie nouvelle. » C'est de cette philosophie nouvelle, c'est de cet « esprit nouveau » qu'il nous reste à parler. Nous ne savons si le novum organum que propose M. Edgar Quinet est aussi bien établi et aussi définitif, ou tout au moins aussi complet qu'il le croit; mais, pour sûr, l'éclectisme cousinien a fait son temps.

et L'esprit pur, dit M. Edgar Quinet, m'avait trompé à ma première entrée dans la philosophie. Excellente occasion, si j'en savais user, de regarder cette autre face des choses que l'on proscrivait: la nature, le monde sen siMe, la vie, la réalité. Après quoi, sans garder aucune rancune à l'idéalisme, j'y pourrais revenir, moins défiant et plus calme, si la vérité m'appelait de ce côté. Ce plan a été à peu près celui que j'ai suivi. Il explique ce livre. » C'est donc à la science que l'auteur de l'Esprit nouveau a demandé les explications que le spiritualisme éclectique avait été impuissant à lui fournir; c'est elle qui lui paraît devoir être la philosophie de l'avenir, aux lieu et place d'une vaine métaphysique qui n'est bonne, pense-t-il, qu'à égarer l'humanité et à retarder tout progrès. Par là, il se rapproche des positivistes, et il a, en effet, avec eux de nombreuses affinités, sans toutefois adopter tous leurs principes et sans employer aucune de leurs formules; d'ailleurs, il est trop poëte pour se servir de formules sèches et froides. C'est une philosophie vivante et animée que la sienne ; elle prend tour à tour la forme de la satire ou du drame, du monologue passionné ou du dialogue rapide et serré. Rien qui rappelle le professeur exposant didactiquement et ex cathedra une suite de déductions syllogistiques. L'auteur engage avec le lecteur une causerie familière qui prend tous les tons et qui ne cesse jamais d'être élevée. Au surplus, son but n'est pas de présenter méthodiquement et en entrant dans le menu détail les découvertes des savants: il s'attache à mettre en lumière l'esprit de la science et de ses méthodes, et à montrer, par de larges aperçus qui lui permettent de donner ses conclusions sur les principales branches du savoir humain, comment tout s'explique ou pourra s'expliquer

dans le monde par la connaissance même du monde#

Ainsi, la psychologie idéaliste lui avait rendu incompré hensible ce premier objet qui s'offre a nous, et qui est nous-même. M. Edgar Quinet a fait appel à l'histoire naturelle pour se rendre compte des origines du monde intellectuel et moral. Au lieu de considérer l'homme isolé du monde, isolé de son propre corps, et comme suspendu entre ciel et terre, sorte de Dieu pour les mystiques, de monstre pour les savanls, de chimère pour les sceptiques, il le replace au milieu des êtres qui l'entourent, et il ne voit plus dans la vie humaine que le débrouillement de la vie animale. Tout ce qu'il y a de bon en nous, ce qu'il y a de mauvais aussi, tout, excepté le mensonge, ajoute notre auteur, se retrouve à un degré plus ou moins marqué dans I les espèces inférieures. 11 n'y a pas jusqu'à ce sentiment artislique de la beauté, d'où naît l'amour, le grand principe créateur, qui ne se révèle dans le règne animal. C'est même l'un des principaux moyens dontse sert l'utilitarisme de la nature pour assurer la prédominance aux individus les plus forts et les mieux organisés dans cette terrible concurrence vitale à laquelle préside la grande loi de sélection.

L'histoire naturelle n'a pas seulement éclairci pour M. Quinet les origines du genre humain; c'est sur elle encore qu'il s'appuie pour formuler les lois de la « physiologie sociale. » C'est d'après elle qu'il aflirme que la prétendue aristocratie Héréditaire est le plus souvent une illusion pure, « puisqu'il est démontré que les familles historiques ont duré moins de trois cents ans. » La noblesse française actuelle n'a plus que du sang plébéien, et du plus mauvais, car les plébéiens qui ont pris la particule sont des renégats, et les plébéiennes dont les « fils des croisés » ont recherché la main, au prix d'une mésalliance, à cause de leur fortune, « ne sont riches que parce que leurs frères et leurs soeurs sont morts avant elles et leur ont laissé l'héritage : ce qui prouve qu'elles appartiennent à un sang pauvre et qu'elles portent en elles un principe de stérilité ou un germe de mort précoce*. » Aussi qu'arrive-t-il dans ces mélanges formés par la seule cupidité? c'est qu'il n'y a pas de produit, ou que

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le produit est « un métis qui n'appartient plus aux races fortes du peuple ni aux races élégantes de la gentilhommerie moderne. » D'ailleurs, outre les croisements, il y a une cause originelle qui condamne certaines classes d'hommes à une décadence irrévocable. Supposez une classe que son intérêt immédiat pousse à rejeter toute vérité, elle ne s'atlachera qu'à des idées mortes, elle se fera une atmosphère de sophismes qui ne fournira aucun aliment vital à son cerveau; or, « il n'est cerveau humain qui de père en fils puisse résister à l'emploi obstiné de l'art de mentir. Cette influence est bien pire que celle de l'alcool ou de l'opium. » Elle se manifeste par l'appauvrissement du type physiologique, t L'évolution ou la dépression cérébrale correspond aux époques de grandeur ou de décadence des classes comme des empires. Avertissement aux classes supérieures de nos jours. Elles sont précisément à cette limite extrême où l'organisation physique oscille encore entre la régénération et l'irrévocable déclin. » M. Edgar Quinet consacre à celte impitoyable démonstration la deuxième et la troisième partie do son livre; il faut voir avec quelle amère éloquence, avec quelle mordante ironie il flagelle les pharisiens, qui s'autorisent de leur naissance et se couvrent du masque' trompeur de l'intérêt public pour abuser le peuple et préparer dans cette noble terre de France le triomphe de l'hypocrisie et du mensonge. 11 y a là des pages qui sont de toute beauté.

Combien de citations n'avons -nous pas sous la main! Il y a une admirable théorie du mensonge qui serait à donner tout entière, et bien d'autres aussi; mais tout le livre y passerait. Cet ouvrage est. tout un monde, c'est une véritable encyclopédie : force nous est, comme nous Pavons dit, de n'en donner qu'une pâle idée. Ainsi, il serait intéressant de voir comment l'auteur met à contribué n la paléontologie, pour essayer une nouvelle explication des dieux et des héros de la Grèce, de cette Grèce rayonnante et sereine, pour laquelle il a une sorte de culte filial. M. Edgar Quinet vient en effet de tenter les premières applications des découvertes de Cuvier sur les fossiles à l'histoire des religions de l'antiquité :

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Hercule est pour lui le dompteur des monstres de Fâgo quaternaire, tandis que Pallas Alhcné et Neptune Poséidon représentent la lutte que se sont livrée la terre et la mer, dans l'âge tertiaire, sur la place qui devait être un jour le territoire d'Athènes. Ce sont là des vues neuves et hardies, qui, sans doute, méritent confirmation, mais qui peuvent être fécondes. Nous voudrions aussi pouvoir suivre la discussion à laquelle se livre l'auteur pour établir qu'Homère est bien le père de Y Iliade, et que Y Iliade est l'épopée de la fin de l'âge de bronze. Cela nous entraînerait trop loin. Mais, rien que d'après l'indication de quelques-uns des sujets traités dans l'Esprit nouveau, on peut se rendre compte de l'intérêt qu'offre ce volume si court et si plein.

L'idée dominante du livre, c'est qu'on doit renouveler par l'élude des sciences la critique littéraire et les jugements historiques aussi bien que les recherches philosophiques. Pour M. Quinct, les deux sciences explicatives par excellence sont l'histoire proprement dite et l'histoire naturelle : « C'est de leur rencontre, dit-il, que jaillit la clarté. » L'histoire naturelle lui sert, en effet, à résoudre un grand nombre de problèmes sociaux, et l'histoire à combler les lacunes des théories de Darwin. Mais quoi ! une telle doctrine ne conduit-elle point, par un outre chemin, à ce fatalisme évolutionniste auquel avait abouti l'idéalisme hégélien? M. Edgar Quinet ne le pense pas : nul n'a plus que lui le sentiment de l'énergie individuelle; il croit, de toute la foi de son âme, à la possibilité de faire ou de refaire des caractères et des hommes, et c'est son espérance suprême que la France se régénérera par la liberté. L'histoire naturelle nous fait voir que du triticum sauvage on a pu tirer du blé ; l'histoire nous prouve que les peuples se transforment, et ce qui est vrai des peuples l'est des individus. Ne nous créons donc pas une fatalité qui n'est nulle part.

Tel est, dans ses grandes lignes, le novum organum de M. Quinet. Ce simple exposé aura suffi à montrer qu'il renferme plus d'une vue hasardée et sujette à critique.

Notre historien naturaliste est de ceux qui se jettent

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résolument en avant, et qui ne craignent pas de suivre les éclaireurs les plus hardis et de tenter eux-mêmes des voies non encore frayées. Nous ne reprocherons pas à cette philosophie de n'être point suffisamment arrêtée comme doctrine d'ensemble, de n'être point toujours assez rigoureuse dans le détail. M. Edgar Quinet n'a pas voulu faire un système complet et définitif, mais seulementindiquer l'esprit rénovateur dont il faudra désormais s'inspirer si l'on veut s'expliquer l'homme et l'univers et les mettre d'accord par la connaissance de leurs vrais rapports. Ce qui se dégage de tout l'ouvrage, c'est que la philosophie sociale ne peut trouver de solides fondements que dans les données positives de l'expérience. Nous sommes, sur ce point, complètement d'accord avec notre auteur. Sans nier en aucune façon la légitimité des croyances métaphysiques ou religieuses, à titre d'opinions personnelles et en tant qu'elles ne contredisent pas les vérités démontrées, nous estimons que la morale et la politique doivent enfin prendre pied sur terre et se constituer scientifiquement, ce qu'elles ne sauraient faire si elles continuaient à n'invoquer que des principes métaphysiques toujours sujets à contestation, et qui sont, par suite, une cause forcée de divisions pour les esprits.

Il faut donc faire appel aux sciences et à toutes les sciences, caries mathématiques, l'astronomie, la physique et la chimie, quoique ayant un rapport plus éloigné que l'histoire et l'histoire naturelle avec l'étude de l'homme, ne sauraient cependant être complètement négligées, quand on n'aurait en vue que cette étude. C'est, nous en sommes ** persuadé, ce que M. Edgar Quinet nous accorderait volontiers. Mais ce n'est pas tout: la psychologie positive celle qu'on commence à faire en France d'après l'exemple des Anglais, nous paraît être encore plus utile que toutesles sciences objectives pour la constitution définitive de la philosophie sociale. L'auteur de l'Esprit nouveau ne s'appuie jamais sur l'expérience interne, et c'est ce qui l'a conduit sans doute à donner une explication insuffisante de la justice et de la liberté. Nous lui reprocherons aussi d'avoir méconnu le rôle de Kant, qui est le plus l'esprit nouveau 25

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grand émancipateur d'esprits qui ait paru depuis Aristote.

Quoi qu'il en soit, M. Edgar Quinet n'aura pas peu contribué, par son œuvre si puissante à tant d'égards, et si belle de la première à la dernière page, à seconder le mouvement qui emporte la philosophie dans les voies larges et sûres de la science; et en même temps il a enrichi la littérature française du dix-neuvième siècle d'un des monuments qui lui feront le plus d'honneur; on peut discuter quelques-unes des idées du philosophe, mais non le merveilleux talent de l'écrivain.

BEURIER.

Le Siècle. — (8 février 1875). — Depuis le jour où nous avons publié la préface de ce beau livre en lui prédisant un grand succès, le public s'est chargé, avec plus d'empressement encore que nous l'espérions, de vérifier notre pronostic, si bien que nous arrivons, pour en parler, au moment où trois éditions sont épuisées déjà. Ainsi ce que nous aurions pu avoir à dire, lorsque le livre était ignoré, devient presque inutile, et nous n'aurons qu'à le résumer en peu de mots; mais ce qu'il nous paraît intéressant de rechercher, c'est la signification de ce succès au milieu des circonstances si exceptionnelles que nous traversons.

Nous vivions hier encore dans des anxiétés et des incertitudesdouloureuses, l'horizon commence à peine à s'éclaircir; les aspirations les plus légitimes de la France ont été systématiquement méconnues, les principes les plus élémentaires de tout droit et de toute justice contestés, toutes les conquêtes de nos précédentes révolutions sont menacées ; que dis-je ? elle-s sont gravement atteintes, et voici que soudain l'attention publique est captivée par quelques feuillets jetés au vent de la publicité.

Quel est donc ce livre qui éveille ainsi l'intérêt et la curiosité de tous ? Sans doute il est signé par un des noms les plus justement populaires, par un des grands esprits de notre époque ; mais cela ne suffit pas. Le temps du dilettantisme intellectuel est passé, nous voulons autre

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chose que les élégances de la forme et les chatoiements du style. Nous ne dédaignons certes pas ces nobles vêtements de la pensée humaine, mais c'est à la condition qu'ils mettront en relief des idées fortes et des sentiments généreux.

Si nous avons à constater aujourd'hui le succès du livre d'Edgar Quinet, c'est que ce livre satisfait, dans une large mesure, à cette condition essentielle, c'est que chaque page y porte un enseignement utile ; c'est que chacun de nous trouve là en effet ce dont il est le plus avide, c'est-à-dire la formule positive, rationnelle de l'esprit nouveau qui anime les sociétés modernes. Edgar Quinet a dit tout haut, dans un admirable langage, la pensée de la Fiance; il a démontré philosophiquement, scientifiquement la légitimité de nos aspirations démocratiques; il a jeté une planche de salut à ceux qui, par lassitude, seraient tentés de se laisser aller à la dérive et de désespérer du salut commun.

A ne considérer que ce dernier point, Edgar Quinet nous aurait rendu un service éclatant. Son livre est un livre de bonne foi sans doute, mais c'est mieux encore, c'est un livre de foi profonde et ardente, de foi patriotique, s'éclairant et s'affirmant au flambeau de la science moderne.

Quand un peuple a passé par les cruelles épreuves que la France a traversées, il ne lui suffit pas de lui conseiller sentimentalement d'élever son cœur et de contempler les cieux. Le sursum corda de l'époque actuelle ne peut plus être un appel à quelque contemplation mystique de la divinité ; il doit surtout avoir pour but d'éveiller toutes les forces vives de l'àme humaine, toutes les énergies de l'esprit et du corps, afin de les grouper pour combattre le bon combat.

C'est ce qu'a compris Edgar Quinet, c'est surtout ce qu'il a réussi à faire et nous sommes heureux de l'en féliciter. Son Esprit nouveau est mieux qu'un livre; c'est un acte courageux et intelligent; on serait presque tenté de se réjouir — si la France n'en souffrait — des circonstances qui ont fait < Vlorc un pareil livre.

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« Je sais, dit l'auteur, que je vis eu des jours d'intolérance, où je n'ai rien à attendre de quiconque ne pense pas exactement comme moi; mais de cette intolérance même je crois pouvoir tirer un avantage. » Cet avantage, c'est que, sûr comme il l'est qu'il ne parviendra à désarmer ni la prévention, ni la haine, ni le parti-pris, il renonce à toutes les complaisances d'esprit, à tous les euphémismes qui auraient déformé sa langue et sa pensée. Cette sincérité absolue qui va droit son chemin, cet amour passionné de la vérité, donnent au livre une puissance et un charme extraordinaires; jamais l'hypocrisie qui nous environne, qui nous étreint, n'a été plus éloquemment et plus magistralement flétrie. Pour écrire cette partie critique de son ouvrage, pour flageller les apostasies, les égoïsmes, les ambitions qui mettent obstacle au relèvement, à la régénération de la patrie, Edgar Quinet a retrouvé la verve de ses plus jeunes années; mais, quel que soit le plaisir que l'on éprouve à lire ces pages mordantes et indignées, on en éprouve un plus grand encore à la lecture de celles que l'auteur a consacrées à la démonstration par la science des grandes vérités que nous défendons ici chaque jour contre les attaques des partis monarchiques et religieux coalisés.

Nous employons à regret ce mot démonstration : il est très juste, mais il ne rend pas toute notre pensée. Un professeur démontre avec toute la rigueur et toute la sécheresse des formules scientifiques. Edgar Quinet démontre non moins rigoureusement, mais son éloquence, sa conviction, sa foi, ont une puissance d'entraînement et un charme irrésistibles. On le suit et on l'aime; et comment ne pas aimer cette droiture, cette loyauté inflexible, cette raison si haute que l'âge a fortifiée et rassérénée ? Gomment ne pas aimer un tel guide ? Quinet dit dans sa préface : « Maintenant que ce livre est fini, je m'en sépare avec peine; je voudrais, avoir à le recommencer. Puisset-il donner à d'autres la paix que j'en ai reçue ! » Il n'est pas un lecteur, j'en suis sûr, qui n'ait eu aussi de la peine à se séparer d'un tel livre après en avoir lu la dernière page, et qui n'ait eu le désir de le recommencer ; nous

NOTES

voulons croire aussi que tous en ont reçu cette paix que nous avons nous-mème ressentie. La foi d'Edgar Quinet est une foi communicative ; elle dissipe les doutes, elle fortifie les convictions chancelantes. Les esprits chagrins seraient peut-être tentés de lui reprocher un excès d'optimisme; mais cet optimisme ne résulte pas d'une certaine disposition d'esprit ou de cœur, il résulte des découvertes scientifiques modernes. Ce n'est pas un homme de notre génération qui nous dit : Croyez ! C'est le passé tout entier qui surgit des profondeurs de la terre, pour abattre les fictions religieuses, les préjugés fondés sur l'ignorance, et pour nous montrer l'avenir. La science refait la genèse de l'humanité, et tous les antiques mensonges s'évanouissent à cette clarté suprême.

Gardons-nous de croire cependant que l'ignorance est vaincue et que la bataille est gagnée. Nous ne remporterons la victoire qu'à la condition d'efforts incessants, non pas seulement contre nos adversaires, mais sur nousmêmes, et cette dernière partie de notre tache est la plus importante. Dans une série de chapitres qui a pour titre général : L'esprit nouveau dans la science politique, Edgar Quinet étudie la loi de l'atavisme dans l'histoire de France ; il recherche pourquoi il y a encore parmi nous tant d'hommes esclaves, aimant l'esclavage pour euxmêmes plus encore peut-être que pour les autres, toujours prêts à toute servitude ; puis il se demande s'il existe un art de refaire les caractères. Sans doute, cet art existe, et les nations aussi bien que les individus l'appliquent tant bien que mal. N'avons-nous pas vu, dans l'espace de moins d'un demi-siècle, les Allemands et les italiens se modifier profondément? Nous-mêmes, sommesnous aujourd'hui absolument semblables à ce que nous étions hier? C'est à chacun de nous qu'il appartient, dans la sphère des devoirs qui lui incombent, de travailler au redressement, à l'élévation des caractères. Agissons sur nous-mêmes d'abord, et nous agirons ensuite avec plus d'efficacité sur ceux qui nous entourent. « Tant que l'insecte vit, il complète son être, il reste insecte, et il tire de lui-même une nouvelle variété de caractères ; il

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se donne despieds, des yeux, des ailes, qu'il n'avait pas; il tisse sa toile et tire de lui-même ce long fil infini. Je ne veux pas, dans la rivalité des êtres, rester au-dessous de l'insecte . »

Edgar Quinet a raison, et, le jour où nous partagerons tous cette conviction, où nous prendrons le parti de nous améliorer en rompant avec les préjugés et les superstitions du passé, nous aurons réalisé sinon tous les progrès, au moins le plus essentiel des progrès. Le livre d'Edgar Quinet aidera puissamment à cette transformation.

LOUIS JOURDÀN.

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