L. LAURENT PICHAT
Le Progrès de Lyon. — (3 ja nvier 1875.) — Ce qui montre évidemment, malgré les déclarations des théologiens et des dignitaires bien pensants, que la France n'est pas résignée à s'endormir dans la superstition, qu'elle veut vivre, connaître et agir, respirer librement, s'envelopper dans le droit, se désaltérer aux sources intarissables de la justice et de la science, c'est l'accueil fait par le public au magnifique livre de M. Edgar Quinet : l'Esprit nouveau.
A peine avons-nous fini de lire ce beau volume pour en rendre compte aux lecteurs du Progrès, que déjà une seconde édition succède à la première, épuisée en quelques jours.
Sans doute le nom illustre de l'auteur à' Ahasvérus, des Révolutions d'Italie, de la Création et de tant d'autres œuvres puissantes, est de ceux qui, depuis trente ans, ont toujours triomphé de l'indifférence, même aux plus sombres instants de notre histoire ; sans doute l'empressement des lecteurs est un hommage légitime rendu à la gloire d'un écrivain dont le caractère égale le génie ! Nous aimons à le constater, estimant qu'il faut beaucoup attendre des peuples qui gardent leur fidélité aux défenseurs de la liberté et du droit.
Ge n'est point là cependant la seule cause du succès exceptionnel du dernier ouvrage de M. Edgar Quinet, et
NOTES
il n'est peut-être pas inutile de rechercher pour quels motifs CEsprit nouveau a été lu fiévreusement, depuis son apparition en librairie, par des hommes appartenant à toutes les classes de la société française.
C'est parce que V Esprit nouveau est une œuvre de lumière, c'est-à-dire de science et de vérité; c'est parce que dans ces pages profondes, les âmes hésitantes pourchassées par l'hypocrisie et la peur, ont trouvé un refuge, les savants une synthèse éloquente, tous les hommes de bonne volonté un guide, que le succès de ce livré a été si spontané et si général.
Là, ni idoles, ni noirs démons, ni dragons aux ailes vertes, ni miracles, ni puissances surnaturelles, ni mysticisme, ni extase ; aucun de ces fantômes nés de la mort, terreur de la crédulité ; point de faux stoïcisme ou d'éclectisme malsain, stériles phiiosophies des vendeurs d'orviétan.
Là, au contraire, l'amour du vrai, la logique austère, une dialectique vigoureuse sous une forme saisissante, la raison triomphante, le calme et l'équilibre d'une pensée pure, libre et sûre d'elle-même.
Divisé en sept livres, le volume que nous analysons embrasse tous les sujets qui sont la préoccupation des penseurs de ce temps.
Quelles sont les origines du monde intellectuel et moral?
Comment doit se poser le nouveau problème social?
Quel est l'esprit nouveau dans la science politique, dans l'histoire, dans la critique littéraire, dans la philosophie?
Comment repousser la doctrine du désespoir et pacifier l'esprit humain ?
Telles sont les questions immenses, tels sont les problèmes d'un intérêt capital pour le genre humain abordés par M. Edgar Quinet avec une ampleur et une autorité qui n'appartiennent qu'à lui.
Que d'idées nouvelles à chaque page et quelle attachante recture ! Quand on souffre de marcher toujours dans les mômes ornières avec lg« mômes écrivains o f fi-
l'esprit nouveau
ciels, quelle joie immense de quitter enfin les chemins battus, à la suite d'un conducteur vaillant et sincère !
Je voudrais pouvoir dire ici avec quel bon sens et quelle verve inspirée l'auteur de l'Esprit nouveau fait justice, dans une série de chapitres, de la folie byzantine et des sophismes de la philosophie allemande eonlemporaine; mais comment résumer ces pages si remplies défaits et de déductions irréfutables! Gomme on voit, comme on sent que pas une ligne n'a été tracée par l'écrivain sans avoir été vécue.
Dans des dialogues où la sérénité de Platon tempère l'ironie de Socrate, M. Edgar Quinet a soufflé sur ces maladies cérébrales, excusables dans l'Inde esclave, impardonnables dans une société libre, et c'est plaisir pour des Français, qui apprécient encore Voltaire, d'arriver, avec un de ses glorieux successeurs, aux conclusions si nettes, si remplies d'espérance, qui sont comme la synthèse de f Esprit nouveau.
Non, la peur, la décrépitude, la mort, l'anéantissement, le sommeil éternel ne sont pas le dernier mot de l'humanité ; non, le genre humain, désespérant de sortir des labyrinthes métaphysiques, n'a pas pour unique avenir de se précipiter tout entier sur le bûcher de Sardanapale.
Puisque pour la philosophie allemande le progrès est une platitude et le suicide l'idéal des sociétés civilisées, ce sera le vaincu qui consolera le vainqueur.
Ne désespérons donc pas ! Si les générations futures s'inspirent des grands exemples de celles qui les ont précédées, fortes de tant de découvertes scientifiques autrefois ignorées, elles peuvent, le front haut, entrer résolument en lutte contre les coalisés du vieux monde.
Elles doivent nécessairement triompher.
Après la victoire définitive, qu'elles se souviennent, et, payant un tribu de reconnaissance à leurs bienfaiteurs, qu'elles inscrivent sur le livre d'or de l'ère nouvelle le nom d'Edgar Quinet à côté de celui de tous les hommes illustres qui auront préparé l'émancipation de la raison humaine.