‹ Œuvres complètesChapitre 22 sur 204 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

qu'ils concentrent én eux l'espèce humaine ; elle s'éteint ou revit avec eux. Dans une solitude profonde, ils sont l'un à l'autre tout un peuple; ce mystère qui nage dans leurs yeux, c'est la nouvelle humanité qu'ils portent en eux-mêmes. Comment n'en seraient-ils pas enivrés? Le sourd vagissement des générations futures murmure dans leurs paroles et couvre pour eux le bruit de l'univers.

Vous les croyez seuls. Oh ! que vous vous trompez ! Le souffle des générations nouvelles erre sur leurs lèvres ; les temps nouveaux flottent inconscients dans leurs yeux. Ils ont concentré en eux la substance de tous les âges futurs ; comment n'en seraient-ils pas troublés ? Ils n'ont pas conscience de cette humanité nouvelle qui les enveloppe et rayonne autour d'eux ; c'est ce qui achève la magie.

Voyez, dans le tableau de la Conception de Murillo, ces couronnes d'enfants ailés sortis des limbes, qui aspirent à naître. Ils appellent la vie ; ils forment le cercle des générations à venir. N'entrez pas dans le cercle des incantations, vous qui voulez garder votre raison intacte. Ne posez pas le pied sur ce disque magique des enchantements nocturnes.

Allons plus loin. Je veux bien que le génie de la race humaine tout entière soit concentré

32 l'esprit nouveau

dans l'âmç qui aime et que les siècles de durée de l'humanité future soient en germe dans un moment. Je dis que nous ne connaissons rien encore de l'amour, si nous n'ajoutons un trait qui renferme tous les autres, comme la flamme achève le flambeau.

Ce n'est pas seulement l'espèce qui aspire à naître ; c'est une création meilleure. Il n'est pas d'amants qui ne se figurent pour eux un bonheur tel qu'il n'a été encore possédé par personne. Ils se feront l'un à l'autre un Eden que le monde n'a pas encore vu. Ils se créeront un âge d'or. Le reste du genre humain n'a pas su atteindre la félicité ni même la rêver. Pour eux, ils sauront l'atteindre et la fixer. N'est-ce pas le rêve de tous? Ainsi, au bout de sa course, l'amour a pour but l'amour, c'est-à-dire un monde meilleur.

Rien n'ébranle profondément l'âme humaine que ce qui est une des conditions de la formation de l'univers vivant. Quand il arrive que l'homme et la femme se choisissent par amour, ils rentrent dans la loi universelle qui a créé le monde animé. Au fond de leur amour se cache l'avenir de l'espèce humaine sans qu'ils en aient conscience.

En cela consiste la grandeur de l'amour tel que tous les temps l'ont adoré, depuis Hésiode. Il ne s'agit pas de deux êtres seulement qui passent et dont nul ne garde la mémoire; il s'agit d'un

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